Face à la “fracture géopolitique”

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Face à la “fracture géopolitique”

• La situation se durcit insensiblement autour du “théâtre du Nord” (le front ukrainien de la GrandeCrise). • Les Russes considèrent qu’il sont désormais en guerre ouverte contre l’Occident sous la forme de l’OTAN• La Pologne sonne l’alarme et des analyses russes observent que le point possible/probable d’un affrontement pourrait se situer dans l’enclave de Kaliningrad, ce qui impliquerait que la Russe y enverrait de l’aide par la Lituanie. • Toute notre époque est plongée dans un mélange de folies et de menaces fantasmées.

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Revenons un peu à l’Ukraine, bien éclipsée depuis au moins deux mois par l’Iran dans la hiérarchie des nouvelles et les cahots du système de la communication. Certains commentateurs sont alarmés et extrêmement pessimistes sur la situation sur ce front, qui devrait dépasser les frontières ukrainiennes. C’est le cas de Larry Johnson, qui nous présente un doublé puisque son pessimisme concerne également la situation avec l’Iran. D’où le titre de son texte :

« La Russie se prépare à combattre l'Europe… La Maison Blanche prépare le terrain pour une nouvelle offensive contre l'Iran... »

Puisqu’il faut choisir et que l’on dispose d’informations d’une forme nouvelle sur ce “front”, parlons donc de l’Ukraine, c’est-à-dire de l’Europe. On cite le début du texte de Johnson qui embraye directement sur une intervention de Lavrov, appelant à la mobilisation morale et psychologique de la population russe devant ce qu’il juge manifestement être l’entame d’un conflit mondial : 

« Suite à un récent exposé du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, la Russie prend l'Europe au mot et se prépare à l'éventualité d'une guerre ouverte. Lors d'une réunion annuelle de bilan avec les dirigeants d'ONG russes à Moscou (24 avril 2026), Sergueï Lavrov a livré son analyse la plus alarmante à ce jour : “L'ère des conflits par procuration est révolue ; le masque est tombé.”

» En réponse aux déclarations européennes selon lesquelles l'Europe doit se préparer à affronter la Russie dans les 3 à 5 prochaines années, Lavrov a affirmé sans ambages que l'UE se mobilise en vue d'une confrontation militaire directe avec la Russie. Dans cette stratégie, l'Ukraine est utilisée comme un “bélier” pour épuiser les ressources de la Russie et donner à l'Europe le temps nécessaire pour réarmer pleinement son industrie au cours des prochaines années.

» Le ministre a souligné que sans les renseignements satellitaires de l'OTAN et la présence d'officiers occidentaux sur le terrain, Kiev serait paralysée. Il ne s'agit plus d'un conflit par procuration, mais d'une guerre ouverte contre la Russie. Face à la “rupture géopolitique” mondiale, la société civile russe est appelée, par le biais des ONG, à jouer un rôle de premier plan en matière d’influence ‘soft’. Le ministère des Affaires étrangères s’engage à soutenir des projets en Asie et en Afrique. »

Les alarmes de Donald Tusk

Parlons alors de nouvelles complémentaires, et involontairement complémentaires puisque venant d’un pays et du dirigeant de ce pays qui sont manifestement dans le camp adverse de celui de Lavrov. Il s’agit d’une interview du premier ministre polonais au ‘Financial Times’, qui n’a pas soulevé beaucoup de vagues de tempête sinon la reproduction de tel ou tel propos du Tusk, – sans commentaire d’un très grand intérêt, le plus souvent.

L’exception confirmant la règle, nous avons tout de même, celui qui nous vient de Sergei Latichev, journaliste international et chroniqueur à ‘Tsargrad’ sur la chaîne ‘Telegram’. Là, il s’agit d’un commentaire circonstancié sur le babillage du premier ministre Donald Tusk, repris par le fil ‘usa.news-pravda.com’. On s’y moque de Tusk, du genre “Donald Tusk parle trop, comme son quasi-homonyme d’outre-Atlantique qu’il avait accusé d’être ‘un agent russe’”.

« Tusk a lancé une nouvelle accusation concernant la Russie, désignant un pays de l'OTAN qui deviendrait victime de Moscou, et allant même jusqu'à préciser le calendrier approximatif de cette attaque ! Que de révélations – et quelles révélations ! – dans une seule interview !

» Nombreux sont ceux qui ont déjà commenté la déclaration de Tusk selon laquelle la Russie “attaquera” bientôt un pays de l'OTAN : “C'est très grave. Je parle du court terme, de quelques mois plutôt que d'années”. »

Litischev s’explique sur ces “révélations” dont il juge qu’elles sont des intentions ou des perspectives secrètes de l’OTAN. En cela, Tusk parlerait-il trop ? Peut-être, si Litischev a raison lorsqu’il explique que Tusk sait fort bien que la Russie n’attaquera aucun pays de l’OTAN, sauf si son territoire est menacé et si des Russes sont en difficultés. Un cas rencontre justement cette hypothèses à plusieurs variables, qui a d’ailleurs été déjà évoqué par un général de l’US Army occupant la fonction de comandant des forces US en Europe au sein de l’OTAN : l’invasion et l’occupation de l’enclave de Kaliningrad. Ainsi s’agit-il du cas où Tusk “parle trop”, pressé sans doute par une certaine crainte :

« Une situation d'“attaque” contre un pays de l'OTAN ne peut se produire que dans un seul cas : si l'OTAN elle-même attaque la région de Kaliningrad. Compte tenu de la suprématie des membres de l'Alliance en mer Baltique – tant maritime que aérienne – et des particularités géographiques, le seul moyen pour la Russie de protéger Kaliningrad est de se rendre sur place pour porter secours à ses compatriotes via la Lituanie. C'est le chemin le plus court, mais il faut faire vite. C'est pourquoi Tusk a révélé trois secrets d'un coup :
1. Il a « divulgué » l'existence d'un plan insidieux de l'OTAN.
2. Il a identifié un pays qui ne survivrait pas à cette attaque. 
3. Il a précisé le calendrier de la tentative de l'OTAN de s'emparer de l'enclave russe
. »

L’art de la diplomatie

Les arguments de Latichev en faveur de cette hypothèse, qui s’accole parfaitement aux déclarations de Lavrov, sont contenue dans une appréciation courante en Russie, et d’ailleurs représentée par la posture officielle :
• la Russie n’attaque jamais la première mais elle réagit avec une extrême vigueur aux attaques lancées contre elle ;
• ces “attaques” impliquent les cas de l’annexion d’une portion de territoire russe et des menaces contre des Russes.

On observe qu’il s’agit d’une attitude absolument similaire à celle des Iraniens, comme en général celle des puissances du Sud Global. Pour eux, la diplomatie constitue une étape absolument nécessaire dans une tentative de régler une mésentente, mais l’intervention brutale totalement hors de la voie diplomatique contre eux et contre leurs principes civilisationnels nécessite une réaction immédiate et très puissante. Ces pays pratiquent la guerre de la même façon et la direction russe doit effectivement plaider cette façon de faire face à ses factions les plus dures qui jugent trop molle et pusillanime son action en Ukraine.

Le « moment vraiment étrange en fait » de DJT

Cela admis pour tenter d’expliquer la position et l’action des pays du Sud Global, il reste à déterminer pourquoi l’OTAN envisagerait actuellement une action, éventuellement préventive, comme semblerait l’envisager l’OTAN selon Latichev. En effet la fusion des déclarations de Lavrov et de celles de Tusk semblent indiquer ou laisser entendre que de telles initiatives sont possibles.

Deux explications sont à envisager, qui peuvent évidemment s’ajouter dans la mesure où elles portent sur les mêmes problèmes qui concernent l’Alliance et non pas une éventuelle “agression” russe ; on peut même envisager que l’une explique l’autre et que l’autre entraîne l’une :
• resserrer les liens et la solidarité des membres de l’Alliance durement éprouvés par les diverses subcrises qui affectent les pays européens entre eux ;
• tenter d’empêcher un désengagement des USA de l’OTAN en provoquant une situation d’urgence requérant une action immédiate.

Dans tous les cas, il semble bien que les dirigeants de cette partie du monde (OTAN et Europe) n’ait pas  évalué parfaitement la situation militaire des États-Unis avec la guerre contre l’Iran. Si, comme l’estime certains, Trump est poussé à une escalade avec troupes au sol pour éviter une humiliation militaire, la réalité est que les réserves des forces d’infanterie deviendra extrêmement ténue.

On observe pourtant que cela n’est en général pas retenu du côté de la direction trumpiste (pour être plus précis qu’“américaniste”). Trump n’envisagerait une telle action en Iran que pour des raisons de politique intérieure, et nullement par la faiblesse de l’activité de ses propres forces à laquelle il ne croit absolument pas. Plus encore, Trump semble évoluer comme s’il avait à sa disposition des réservoirs inépuisables d’hommes, de matériels et de réserves, dans tous les cas suffisamment s’il voulait intervenir en Europe. C’est une des grandes curiosités de la situation : malgré leur situation d’affrontement avec Trump, les Européens adoptent la même façon de déguiser à leurs propres yeux la réalité. Comme Trump lui-même, ils croient toujours à la puissance militaire américaniste, ce qui impliquerait paradoxalement une victoire majeure de Trump (victoires tactiques pour les ‘Wide Eyes Shut’) sur la voie d’une déroute générale de l’Occident-compulsif (effet stratégique majeur pour les ‘yeux grands ouverts’).

A cet égard de la perception de la réalité, Pascal Lottaz de ‘Neutralty Studies’ (en français), conversant avec David Pyne, ancien officier de l’U.S. Army et directeur adjoint du groupe de travail IMP sur la sécurité intérieure et extérieure aux USA, observait à propos de l’attitude de Trump :

« Oui, enfin ce qui est incroyable avec Donald Trump, c'est qu'il a réussi à imposer complètement l'idée qu'il peut vivre dans son propre monde. Vous voyez, il pourrait très bien déclarer “Demain, les Iraniens abandonnent, on a gagné, donc le blocus est levé”. Et hop, il proclame le jour de la victoire et organise un défilé à Washington. Franchement, il pourrait le faire. Il pourrait le faire et tout le monde suivrait. Bon, pas les Iraniens.

» Évidemment, tout le monde verrait bien que c'est faux. Mais malgré tout, les gens joueraient le jeu et surtout le New York Times et d'autres feraient ensuite des analyses très sérieuses pour vérifier à quel point ces affirmations sont vraies et tout le reste. C'est un moment vraiment étrange en fait, mais au fond, on se dit que la stratégie de l'Iran, c'est simplement l'Iran n'avait pas besoin de gagner la guerre. Il devait juste rester debout. »

Nous partageons en bonne part cette sidération qui ne cesse de nous hanter et de nous faire passer du rire aux larmes et vice-versa ; peut-être dirions-nous notre scepticisme sur cet « Évidemment, tout le monde verrait bien que c'est faux »... Pas sûr du tout, l’on peut faire grande confiance et crédit complet à nos dirigeants pour mâchonner ces assurances de l’immonde Trump, qui nous permettent d’encore plus l’accuser d’hypocrisie et de dé-solidarité vis-à-vis de ses fidèles valets de pied.



Mis en ligne le 25 mars 2026 à 17H15