Exercice en désinformation

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Exercice en désinformation

14 mai 2009 — Les journalistes américanistes nous prouvent chaque jour, avec entêtement et sophistication, avec bien plus d’allant et de verve que leurs ex-collègues soviétiques, qu’ils sont les maîtres incontestés de l’art de la désinformation. C’est une activité en pleine développement, aujourd’hui, sur le champ d’action de l’Europe, des relations de l'Europe avec la Russie, des relations USA-Russie, avec comme occurrence immédiate les négociations pour un nouveau traité START-II (traité de réduction des armes nucléaires stratégiques) et le sort du réseau anti-missiles BMDE. La chose fonctionne à fond, notamment avec les réseaux d’influence de tendance néo-conservatrice liés à l’industrie d’armement US (Lockheed-Martin essentiellement) et diverses directions des anciens pays d’Europe de l’Est, et enfin, comme cerise sur le gâteau, éventuellement, l’OTAN elle-même avec quelques éléments en son sein. (Pour l'OTAN notamment, voir notre F&C du 9 mai 2009, avec les déclarations de Rogozine, qui prennent d’autant plus d’actualité et de véracité qu’elles ont été peu répercutées par notre presse-Pravda occidentaliste.)

On s’intéresse ici à un cas d’école, une série de deux textes de Martin Sieff, de UPI, des 11 mai 2009 et 12 mai 2009. Le sujet en est principalement, semble-t-il, l’attitude de la Russie dans les négociations START-II, vis-à-vis du réseau anti-missiles BMDE; l’attitude belliciste russe en général, démontrée largement semble-t-il par le défilé militaire du 9 mai 2009 (des armes y sont montrées et exaltées, ce qui est, pour un défilé militaire, un signe évident de bellicisme); par la situation en Géorgie, également, – et, en contrepoint à tout cela, la profonde naïveté de l’administration Obama qui croit pouvoir faire affaire avec ces gens-là (les Russes), d’une façon arrangeante et plutôt policée.

(Pour une information également objective, il faut savoir que Martin Sieff vient du Washington Times, qui, comme UPI, appartient ou appartenait c’est selon, à la secte du révérend Moon fameuse pour son soutien à la WACL, – Ligue Ani-Communiste Mondiale, – qui joua divers rôles de qualité dans diverses entreprises anticommunistes illégales, dont les livraisons d’armes aux Contras du Nicaragua via l’Irangate dans les années 1980. Selon une biographie de theglobalist.com, Sieff collabore à Commentary, à la National Review, au Jerusalem Post et au Times de Londres; d’une façon ou l’autre, par Murdoch ou Perle interposé, ces diverses publications ne sont ni étrangères, ni inamicales au courant néo-conservateur.)

En précisant les sujets des deux textes qui prétendent se compléter pour bien cerner la duplicité de ceux que vous savez, on découvre également la technique et le style employés pour le boulot.

• Le premier texte concerne donc START-II, sous ce titre: « Putin demands Obama scrap defense bases as price for START.» (Dans une reprise du texte de Sieff sur Spacewar.com, le 11 mai 2009, le titre apparaît plus vague et un peu édulcoré, dans tous les cas moins précisément affirmatif, ou bien dirait-on “plus prudent”: «Russia Talks Tough About Future Nuclear Doctrine.»). Le texte est composé d’une déclaration de Poutine d’une part, d’une description du défilé du 9 mai d’autre part, avec des précisions effrayantes sur le système sol-air S-400, qui apparaît désormais comme une terrible menace d’une puissance militaire (la Russie) dont il est de coutume de dire, par ailleurs, qu’elle ne vaut pas tripette, tant elle est technologiquement dépassée par le génie occidentaliste. (A propos et comme par hasard, la question des systèmes russes S-300 et S-400 et leur vente à l’Iran, évoquée à de multiples reprises et tout autant démentie, est quelque chose qui inquiète particulièrement Israël. Les beaux esprits se rencontrent.)

Sieff commence son texte par une remarque qui ne représente rien moins que la formulation d’un ultimatum de Poutine à Obama: «Russian leader Vladimir Putin warned Sunday that he would never agree to a new strategic arms reduction treaty with the United States until U.S. President Barack Obama agreed to scrap plans to deploy 10 ballistic missile interceptors in Poland.»

Un peu plus loin, après quelques autres considérations, Sieff cite ce qui justifie son interprétation, – une remarque de Poutine à un journal japonais. Cette remarque de Poutine, exactement dans les mêmes termes, était déjà transmises comme nouvelle par UPI également, le 11 mai 2009. Le titre était: «Russia to link missile shield, arms talks», – ce qui est l’exacte réalité.

«Russia will link the issues of a U.S. Central European missile defense shield and bilateral strategic arms reductions, Prime Minister Vladimir Putin says. Speaking to Japanese media Sunday, Putin said one issue naturally flows into the other and both will addressed in upcoming talks with U.S. representatives, RIA Novosti reported.

»“One needn't be an expert to understand: if one party wants or would have an umbrella against all kinds of threats, this party would develop an illusion that it is allowed to do anything and then the aggressiveness of its actions will increase ... and the threat of global confrontation will reach a very dangerous level,” Putin reportedly said.»

Ce sont exactement les mêmes termes (de Poutine) qui sont repris par Sieff. Dans la dépêche UPI originelle, il s’agit d’un “link” (un lien) entre le sort du BMDE et START-II, sous la plume de Sieff c’est un ultimatum. L’interprétation du “lien” est évidente pour tout connaisseur de la méthodologie des négociations stratégiques nucléaires, à cause de l’aspect déstabilisant des anti-missiles par rapport à un accord de limitation des armes stratégiques nucléaires. C’est d’ailleurs exactement l’avis des négociateurs US de START-II, comme nous le signalions le 4 mai 2009.

• Le second texte poursuit la même analyse des négociations Sttart-II en faisant intervenir la problématique de la Géorgie en fin d’analyse. Sieff cite d’abord des “sources russes”, ce qui est éventuellement une bonne façon de faire dire par des Russes, sans préciser lesquels, ce qu’on juge habile de ne pas dire soi-même. D’où cette explication de la dureté russe , de l’intransigeance russe dans ces négociations:

«U.S. President Barack Obama, Secretary of State Hillary Clinton and their policy advisers still see completing START-2 as the cornerstone of restoring a healthy, stable U.S.-Russian relationship. But the generation of Russian policymakers they face in Moscow has a very different view of the U.S.-Russian relationship than their predecessors in the old, late Soviet era did.

»Far from being eager to reduce tensions in cooperation with the United States, they are convinced that recent U.S. administrations, both Democratic and Republican, have remorselessly advanced the U.S.-led North Atlantic Treaty Organization, first to cover Central Europe and now even to start absorbing former Soviet republics that were part of Russia itself for décades.»

Tout cela revient à écarter un peu vite quelques faits peu convenables, notamment en affublant l’actuelle génération russe d’une dureté que n’avaient pas les Soviétiques dans ces négociations; c’est écarter le souvenir des péripéties des négociations SALT et START des années 1970 et 1980, qui se déroulaient, de plus, après que la question des anti-missiles ait été réglée préalablement (traité ABM), ce qui n’est pas le cas du BMDE; c’est écarter le constat évident que les accusations russes portent sur l’attitude de l’administration GW Bush, c’est-à-dire en fait les lobbies néo-conservateurs-CMI avec les pays d’Europe de l’Est, et nullement sur celle de l’administration Obama.

Le 8 mai 2009, Novosti (que Sieff aime à citer) rapportait la réaction d’Obama après sa rencontre avec Lavrov: «J'ai eu une formidable discussion avec M. Lavrov et la secrétaire d'Etat Hillary Clinton. […] C'est une opportunité fantastique de redémarrer les relations entre les Etats-Unis et la Russie sur un vaste éventail de questions. […] Le président Medvedev a un fantastique représentant.» (Et Lavrov à Obama: «Je vous répète à nouveau que le président Dmitri Medvedev est très impatient de vous rencontrer à Moscou en juillet.»). Le même 8 mai 2009, Rogozine déclarait à Moscou: «We believe it is possible that there might be some conspiracy against Obama inside the North Atlantic alliance. This is because the difference between Obama and the former U.S. President George W. Bush is too striking. We like what the new leader in the White House is saying. But those who worked with the previous administration may not like it, they may take it as criticism.» On peut avancer la proposition que ces sources-là, après tout, valent les “sources russes” de Sieff.

• Dans ce même texte, on en arrive à la Géorgie, présentée, avec essentiellement le cas de l’exercice Cooperative Longbow 09/Cooperative Lancer 09, dont nous donnions l’historique peu glorieux pour la direction de l’OTAN le 29 avril 2009. Dans la version Sieff, l'administration Obama, alors qu'elle est présentée jusqu'alors comme systématiquement naïve, cherchant à tout prix un arrangement avec une Russie impitoyable et hargneuse, se transforme brusquement en manipulatrice machiavélique de cet exercice, lequel devient ainsi un facteur déstabilisant des relations de la Russie avec elle-même… Cette fois, le message s’adresse-t-il aux Russes, pour leur dire, “de sources américaine”, qu’ils n’ont rien à attendre d’une administration Obama finalement plus machiavélique que l’administration GW Bush? On fait désinformation de tout bois

«President Obama and NATO leaders are pushing ahead with major military exercises in the former Soviet republic of Georgia in the Caucasus. The Russian army conquered one-third of Georgia in a five-day blitzkrieg operation last August but failed to topple its fiercely anti-Russian and pro-American President Mikheil Saakashvili. In recent weeks, Russia has alarmed U.S. and European leaders by greatly increasing its military forces in the two Georgian secessionist enclaves of South Ossetia and Abkhazia.»

Heurs et malheurs de notre presse-Pravda

Cela s’appelle de la désinformation et cela ne craint pas la contradiction. Les relations Russie-USA sont, principalement avec l’implication de l’affaire du BMDE où l’industrie d’armement US est plongée à 100%, le champ favori des activités d’influence de tous les réseaux installés en Europe sous l’administration GW Bush, de Bruce P. Jackson aux divers journalistes dont on connaît quelques exemplaires, aux agents plantés dans la bureaucratie de l’OTAN et à nombre de dirigeants des pays d’Europe de l’Est. Le même Rogozine décrivait cette “menace” qui est un mélange d’idéologie, de déterminisme bureaucratique et d’intérêts industriels, comme quelque chose de transnational qui concerne différentes nations et différentes zones:

«There are active forces in the [NATO] alliance, which don’t belong to the so-called ‘party of war,' but on the contrary, support the party of peace, the party of cooperation, the party of concord. It’s obvious that there is a threat in the world, acting against us all – against the West, against Georgia, and against Russia. It’s a common threat, and ignoring it means being a short-sighted politician.»

La caractéristique de ces forces dénoncées est le mélange des trois domaines énumérées. L’idéologie donne un substrat intellectuel à la puissance nihiliste de la bureaucratie et de l’industrie, ce qui permet d’habiller ce nihilisme d’une cohérence rationnelle qui s’exprime dans le moralisme courant de notre époque, – avec partage Bien-Mal garanti selon les stéréotypes habituels. L’action est essentiellement d’influence et s’exerce au niveau de la communication, grâce à une corporation de journalistes type-Pravda (version Ouest), qui a complètement basculé avec les guerres du Kosovo et de l’Irak (après un galop d’essai avec la guerre du Golfe et la Bosnie), en recyclant selon ce nouveau contexte d’action les réflexes pavloviens du temps de la Guerre froide. L’efficacité est redoutable entre la vertu garantie par l’idéologie et le nihilisme qui exonère de toute appréciation critique des buts poursuivis et des résultats obtenus.

Ainsi, cette immense opération qui a pour but de maintenir et d’accroître la tension entre les USA et la Russie, et entre l’Europe et la Russie, de contrecarrer la politique Obama, d’empêcher la signature d’un accord de réduction des armes stratégiques, a pour cause essentielle la perspectivedes bénéfices dégagées par l’industrie d’armement pour le réseau BMDE. Les objectifs plus ou moins idéologiques du type “établissement de la démocratie” ont plus ou moins été abandonnés, sauf dans la mesure où ils renforcent le programme BMDE. La disproportion entre la médiocrité et la vénalité du but recherché, et les moyens d’une importance politique considérable, avec d’éventuels effets en cascades catastrophiques, cette différence est tout à fait confondante. C’est la marque de la situation déstructurée dans laquelle nous vivons; de même, la crise financière mondiale, qui fait vaciller le système, est-elle en grande part le produit de pratiques déstructurantes qui ont une position marginale dans la structure fondamentale du système mais qui ont pris une telle importance qu’elles ont acquis une place centrale.

La place de la communication suggère évidemment l’importance de la pratique de la désinformation, voire de la mésinformation, qui passe désormais par le canal d’une presse-Pravda qui vit encore sur le capital du prestige de ses titres (“journaux de référence”, grandes agences, etc.). Là aussi, le crédit du “produit” qu’est l’information est totalement perverti par les projets nihilistes que soutient cette presse-Pravda. Les montages comme celui de Sieff, qui ne manquent pas d’habileté, commencent à se heurter à un obstacle de taille, qui est le caractère de plus en plus imprévisible de l’administration Obama par rapport aux consignes courantes du système. Ce caractère imprévisible est, si l’on ose dire, d’autant plus imprévisible qu’il s’exerce dans certains domaines précis, et pas dans d’autres. Le BHO qui s’aligne sur Wall Street n’est pas le même que le BHO qui reçoit Lavrov avec l’enthousiasme qu’on a vu. Du coup, l’action de la presse-Pravda, qui correspondait jusqu’alors à peu près à la désinformation officielle, se trouve de plus en plus souvent, et parfois d’une façon complètement imprévue, placée en contradiction avec la version officielle d’une manière brutale. Cela occasionne plaies et bosses aux réputations, jusqu’au soupçon d’incompétence, notamment dans le maniement de l’alignement sur la ligne officielle. Ainsi peut-on se retrouver soudainement dépourvu de ce qui fait la vertu de cette sorte de professionnels.


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