« ... Et toujours le même président »

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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 « ... Et toujours le même président »

13 mars 2020 – ... Ce titre, c’est effectivement le refrain de la chanson Inventaire-66, de Michel Delpech en 1967. (Chanson très prémonitoire de mai 68 dans le ton, l’esprit de la chose, et la lassitude du vieux président.) Delpech chantait cela pour de Gaulle, on pourrait le reprendre pour Poutine certes. « La possibilité de Poutine  pour l’après-Poutine » est un événement d’une extrême importance qui n’a pas fait tant de bruit, événement à la fois sensationnel et ambiguë, qui doit être soumis à des appréciations spéculatives. Il est écrit dans le texte référencé que la nouvelle « mérite des commentaires plus développés, sur lesquels nous reviendrons à la lumière de nos précédentes interventions, du  19 février 2020  et du  9 mars 2020 » ; je m’y emploie donc ici même et dans l’instant.

Ma première réaction en apprenant la nouvelle a été de surprise, puis aussitôt de rejet de cette surprise. L’idée qui m’était aussitôt venue, par conviction, par intuition, presque “d’instinct” dirais-je, est effectivement dans la ligne des deux textes du site référencés ci-dessus, mais largement prolongés à la lumière de la crise Covid-19 et tout son bastringue extraordinaire d’accompagnement. C’était non seulement la “fin de la patience russe”, mais encore la “fin de la patience” tout court, celle des dieux, manifestées par la pressions des événements extraordinaires que nous vivons. A cette lumière qui est celle des grands moments de la métahistoire, cet acte peut-être un peu arbitraire et en apparence surprenant de l’annonce de la prolongation (je dis bien “l’annonce de...”, et non “la prolongation”) de Poutine me semblait se justifier, – et la surprise devenue ainsi “rejet de la surprise” :

« Notre jugement intuitif est que les Russes agissent moins qu’ils “ne sont agis”, dans l’actuelle phase, par la nécessité des événements. Ils comprennent sans aucun doute, même si cela n’est pas exprimé d’une façon ouverte ni même cohérente, que nous sommes entrés dans la zone du cœur même de la tempête, du cœur de la Grande Crise d’Effondrement du Système (GCES). Il s’agit effectivement, parmi les nations importantes, de celle qui a le plus et le “mieux” connu les cruautés et les perversités de la modernité, en identifiant parfaitement celle-ci, donc sans s’en laisser conter. » (9 mars 2020)

Depuis, et après la publication du texte d’avant-hier, j’ai lu l’un ou l’autre article et aucun ne m’a vraiment éclairé, pendant que l’effet immédiat décrit plus haut (“surprise”-“rejet de cette surprise”) s’atténuait à mesure, sans pour autant nécessairement se démentir. Je veux dire qu’à la lumière d’une réflexion rationnelle et lisant des textes extérieurs, ma conviction s’est émoussé ou bien s’est trouvée en attente d’un renforcement de soi par l’une ou l’autre voie.

D’un autre côté, j’ai été assez surpris et cette fois d’une surprise maintenue, par rapport à la provocation arrogante de la cible pour nos “moralinistes” (producteurs de moraline) de salon, par la rareté des commentaires, surtout dans la communauté Russiagate/antirussisme qui ne cesse de dénoncer la perversité et la corruption de cet homme (Poutine). D’une certaine façon absolument paradoxale par rapport à ma réaction, et pour en rester au niveau de la basse-cour et de la chronique de l’écume des jours, il s’agit presque d’une confirmation qu’il s’agit bien d’une surprise. D’ailleurs, le cas est tellement remarquable et étrange que certains vont jusqu’à envisager que ce fut une surprise pour Poutine lui-même.

• En effet, dans Anti-Empire, Paul Robinson explore le long  d’un article  la question de savoir si Poutine était au courant, s’il a manigancé cette affaire d’un appel lancé par la célèbre “première femme-cosmonaute” et députée Terechkova, ou bien s’il s’agit d’une initiative personnelle de Terechkova. Eh bien, Robinson ne parvient pas à trancher car, explique-t-il, dans une époque aussi étrange que la nôtre les choses les plus simples peuvent expliquer les événements les plus considérables, sans nécessité de chercher la manœuvre qui convient ni le complot qui va bien :

« Ces dernières semaines, Poutine a envoyé des signaux forts indiquant qu’il a vraiment l’intention de partir en 2024. Il s’agit donc d’un véritable revirement. Le cynique en moi imagine que dans un système politique aussi étroitement contrôlé que celui de la Russie, les événements d’aujourd'hui ne peuvent pas avoir été une surprise pour le président. Mais la façon dont cela s'est passé, – la paralysie temporaire de la Douma et le discours soudain et imprévu de Poutine, – suggèrent quelque chose d'un peu plus spontané. Je reste complètement déconcerté... »

• Si l’on consulte le Saker US, que l’on sait expert en la matière, on n’en sait pas plus. Avec sa franchise coutumière,  il nous dit qu’il ne sait rien de précis sur le fait, d’où il vient, comment il s’est articulé, si la chose est bonne ou ne l’est pas, – sinon, semble-t-il nous suggérer, qu’elle est inévitable parce que c’est la seule chose à faire : 

« Poutine : oui, ils l’ont fait. [...] Alors, qu’est-ce que j'en pense ?  Eh bien, je n'ai jamais aimé les limitations de mandat, surtout pas pour la Russie, mais, plus pertinent encore, je pense que ce n’est pas le vrai problème... Ce n’est pas de savoir combien de fois Poutine sera réélu et, en ce qui me concerne, je serais heureux de le voir comme “Président à vie”. Le vrai problème est double :
» Poutine est un one man show, pas un système stable, ce dont la Russie a vraiment besoin.
»Il n'y a pas de successeurs viables à Poutine (du moins aucun que je connaisse).
» Et pour ces deux raisons, oui, permettre à Poutine de se représenter est la bonne décision, mais pour de mauvaises raisons... »

• Ensuite, nous allons voir sur  le site de Karine Bechet-GolovkoRussia politics. Là, le son est bien différent. L’argument de Bechet-Golovko, juriste accomplie en général partisane d’une politique de tradition, antimoderne, et soutien de Poutine par conséquent, est clairement défavorable. Elle juge la possibilité de dispositions permettant à Poutine de rester au pouvoir très douteux juridiquement, et politiquement très négatifs dans la mesure où elles réduisent l’actuel système à un homme alors que le réforme est faite pour permettre au système de survivre à Poutine. Elle en fait presque une affaire personnelle, s’adressant à la mesure et à la raison de Poutine, supposément tenté par cette affirmation d’une sorte d’éternité de son pouvoir : « Le Président Poutine saura-t-il résister au mirage de l'éternité ? La tentation est forte, l'homme y est par nature sensible. Espérons, pour le pays, que la raison prendra le dessus. »

Il est assuré que j’ai été sensible à cette argumentation, qui doit donner à réfléchir. Pourtant, deux observations retiennent et tempèrent ce soutien : 
• il apparaît dans cette analyse que Poutine reste en place parce qu’il y a des soutiens et des volontés de factions qui le veulent, ce qui donne l’effet d’un paysage mi-mafia, mi-nomenklatura. Cela fait de Poutine un homme compromis, alors qu’il est fait appel à son sens du civisme comme s’il était un homme de civisme simplement soumis à une tentation humaine-trop-humaine ;
• l’argument est développé comme si nous étions dans une situation de long-terme assuré, c’est-à-dire hors de l’exceptionnalité eschatologique de la GCES. Mais nous devons considérer au moins l’hypothèse que nous y sommes, comme je le crois comme une évidence éclatante et écrasante... L’argument de Bechet-Golovko est faible pour écarter cette évidence, portant sur la perception de l’exceptionnalité des temps sans évoquer l’hypothèse de la Fin des Temps : « Ensuite, s'appuyer sur les circonstances exceptionnelles ayant cours aujourd'hui et dénier aux futurs présidents la possibilité de rester, conduit assez naïvement à ne pas considérer que, dans le futur aussi, il puisse y avoir des circonstances exceptionnelles, qui justifieraient, pour reprendre la même logique, une dérogation constitutionnelle. »

Bien entendu dira-t-on en théorie et selon le même esprit, on a le temps jusqu’en 2024, et encore plus l’occasion pour d’autres “circonstances exceptionnelles” après 2024. Tout cela se perd dans le vague de la conjecture et reste alors, extrêmement puissante, l’idée que l’essentiel est d’abord le choc psychologique de “Poutine pour l’après-Poutine”. Il s’agit d’un choc qui vaut beaucoup plus pour ses adversaires que pour lui et qui induit une stabilité certaine, du point de vue de la psychologie qui importe essentiellement dans le courant des affaires extraordinaires que nous vivons, avec l’appui de la puissance incommensurable de la communication.

Bien, cela fait une sorte de réponse à une question d’ailleurs mal définie, et à cause de ce dernier point je reste en suspens. Qu’est-ce qui, pourtant, m’a poussé à une si complète assurance dans cette nouvelle qui m’a tant surpris, comme si, finalement, ce n’était pas une surprise ? J’avoue, sans vraiment l’aide de la raison ni de sa logique insistante, que je me suis trouvé non seulement conforté, mais très fortement renforcé dans la lumière que j’avais de la chose par la lecture d’un commentaire du texte de Bechet-Golovko, d’un certain “Anonyme”, le 11 mars 2020 à 17:46. Ce personnage insaisissable écrit donc ceci :

« Peut-être abordons nous tout simplement un moment très compliqué de l’Histoire, et qu’il vaut mieux le faire avec un chef d’État expérimenté, qu’avec un nouveau venu ! »

Décidément, là est bien le lien qui explique à la fois la surprise de l’annonce, et aussitôt après le rejet de cette surprise. L’annonce faite mardi ne l’était pas pour 2024, ni pour l’“après-Poutine” pour certains jusqu’en 2036, mais pour aujourd’hui, pour 2020.

La Russie a besoin de Poutine plus que jamais aujourd’hui, dans ces folles semaines et ces mois déments que nous vivons, et d’une certaine façon il va de soi que le monde également a besoin de lui. Il a son rôle à tenir dans cette extraordinaire tourmente qui secoue le monde, alors que le malheureux Donald se trouve contraint de proclamer  l’état d’urgence  aux USA à cause d’une chose qu’il a traitée jusqu’ici avec le plus souverain mépris et la plus grande désinvolture du monde. Le vieux Patrick Buchanan, rescapé de l’ère Nixon,  pose la question que nous avons tous l’esprit, avec cette idée que “poser la question c’est y répondre” : « Will the Coronavirus Kill the New World Order», tandis que Maurice Szafran sur LCI ricane : « Dire que ce petit truc a eu la peau de la mondialisation ! » (“globalisation” eût été préférable, mais l’idée est là). 

Effectivement l’annonce de la possibilité de la succession de Poutine par Poutine n’avait pour l’instant où elle fut annoncée qu’un seul but, peut-être que tout le monde ignorait et n’assumait qu’inconsciemment, celui d’assurer en les renforçant pour les temps présents, les mois et les semaines du printemps de 2020, la légitimité et la stature du président russe.

Il ne suffit pas de croire que l’acte favorise la Russie dans cette tempête suprême, bien que ce soit le cas ; il assure d’abord une position importante d’un des rares éléments stables de notre dé-rangement international dans une tempête qui nous vient de bien loin et de bien plus haut,  de l’au-delà de nos ambitions et de nos concepts. Le Russe renforce sa position à la tête de la Russie, alors que la tempête cosmique disperse toutes les politiques, les manœuvres et les habiletés quand il y en a, les innombrables spasmes et chaos de nos désordres qui sont légions, pour nous placer devant un événement immense comme notre juge suprême, et qui nous jauge en jouant avec la balance divine de ce que fut au départ notre ontologie, et de ce que nous en avons fait.