Et si je vous dis, moi, que Ron Paul n’existe pas…

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L’affaire prend une tournure sympathique, comme si l’on visionnait une version modernisée de l’immortel film de Milos Forman, Vol au-dessus d’un nid de coucous. Nous voulons dire par là, nous, que la schizophrénie les guette, eux, tous ces malheureux, qui retournent et retournent leurs stylos, et sauvegardent l’article du temps passé, du temps béni où Ron Paul n’existait pas, pour constater qu’il n’est plus possible de s’y tenir puisqu’il semblerait que Ron Paul existe…

Il est vrai, même, que cette affaire commence à avoir un nom générique (“Ron Paul Blackout”), ce qui est un bien mauvais signe. (Lorsqu’un nom générique s’impose, on n’est plus très loin d’une crise, les médias ayant à leur disposition le mot de passe dialectique qui leur permet de discourir de la chose, – même si cette chose est faite pour acter leur propre schizophrénie.) C’est dans tous les cas le titre des 4 minutes 23 secondes d’intervention de l’irrésistible Jon Stewart, ce 15 août 2011, sous le titre effectivement de Ron Paul Blackout. «Jon Stewart’s takedown of the Ron Paul media blackout is devastating, and, for the most part, funny», écrit Justin Raimondo, dans sa chronique du 17 août 2011 sur Antiwar.com.

C’est qu’effectivement, l’affaire devient si grossière qu’elle commence à intéresser la presse elle-même, y compris la presse-Système, qui se trouve donc en position de se piquer de son aiguillon empoisonné, comme dit la légende (largement suspecte et contredite) à propos du scorpion… Le titre pourrait être : “Quel scandale ! Pourquoi ne parlons-nous pas de Ron Paul ?” Si ce n’est de la schizophrénie, c’est dans tous les cas dans la bonne voie. (Cela nous dirait alors que, d’une façon générale, plus que jamais et d’une façon de plus en plus assurée, la dynamique de surpuissance du Système s’est mise au service de sa dynamique d’autodestruction.)

• Paul Harris, par exemple, dans le Guardian du 16 août 2011, consacre un article scandalisé à l’affaire. «For the last few days, the American media and political classes have been debating the fallout from the Ames straw poll… [bla bla bla] But what of Ron Paul, who came second?» Harris ajoute même, ce qui est tout à fait juste à notre estime : «If Paul had got an extra 153 votes and actually won, I bet the analysis would have stayed the same. Paul would have been dismissed as a “no hoper” and Bachmann's second place would still have been hailed as the real breakthrough.»

Ensuite, Paul Harris, respecté correspondant principal du Guardian aux USA, expose le cas du Ron Paul Blackout, dans des termes qu’on jugerait presque audacieux, renvoyant à d’autres chroniques moins centrées sur Paul du même journal. Cette fois, Ron Paul, libertarien US souvent classé à l’extrême droite, est bien la vedette de cet article de ce journal britannique de centre gauche…

«Unlike other candidates from both parties – who tack left and right as the polls tell them – Paul has held his beliefs for years and does not change them to suit a focus group. He has principles and stands by them. This makes Paul admirable even when you disagree with him (as I mostly do). It also makes Paul the one thing that American media and political elites of all stripes can't stand: a genuine outsider.

»This is especially true for foreign policy. Paul's outspokenness on America's wars abroad and troubles with Iran are a prime example. During the last GOP debate, Paul spoke angrily in favour of leaving Iran alone and played down the threat of Tehran's nuclear ambitions. He also made reference to the US-backed coup in Iran that overthrew democratically-elected Prime Minister Mohammad Mosaddeq in 1953. “We started it in 1953 when we sent in a coup, installed the Shah … it's been going on and on because we just plain don't mind our own business. That's our problem!” Paul said, showing he knew his Middle East history.

»But, of course, no politicians or journalists are interested in that history… […] Meanwhile, Paul is portrayed as the crazy uncle at the family party. Which is a tragedy. Paul likely won't win the 2012 nomination. His support is solid, enthusiastic, but hard to see growing very broad. But to cast him as a fringe weirdo says far more about the biases and idiocy of the media and his political rivals than it does about Paul.»

• Revenons un instant à Justin Raimondo, dans sa chronique déjà mentionnée du 17 août 2011. Raimondo tire à boulets rouges sur la presse-Système, cite les uns et les autres en grand nombre (article de Raimondo également précieux à consulter pour le nombre de liens référencés). Il met en évidence les grossières contradictions des commentateurs-Système occupés à descendre Paul en flammes, avec des arguments totalement contradictoires ; ce Aaron Blake, par exemple, du Washington Post, le 16 août 2011, qui ne donne aucune chance à Ron Paul d’être désigné par le parti républicain, parce que, explique-t-il, il (Paul) est anti-guerre et que cette position va contre le courant populaire des républicains, – cela avant d’ajouter quelques lignes plus loin, que le soutien populaire notable qu’il (Paul) a réussi à constituer vient “d’une augmentation du sentiment anti-guerre chez les républicains”. Cela permet à Raimondo de poursuivre sur ce thème que Ron Paul est là pour s’affirmer avec une force grandissante, que cela est un signe que des changements fondamentaux ont lieu souterrainement, qui prennent même Ron Paul par surprise.

«Either Paul’s anti-interventionist views virtually rule him out as a potential GOP presidential nominee, or else his views benefit him – Blake can’t have it both ways. That he’s desperately trying to is evidence of some confusion, as well as an ingrained bias. Confusion because journalists are not omniscient: they’re just ordinary people, who often don’t have the foresight to see new trends developing even as they are occurring – although you’d think that would be the core of a reporter’s job, especially one who specializes in politics. The breakdown of the right-left, red-blue, Fox-MSNBC paradigm is an ongoing process, one bound to take unexpected turns – and take many by surprise, up to and including those, like Paul, in the forefront of this trend.

»I don’t think anyone has been more astonished by his success than Ron Paul. He is clearly thrilled at the sight of thousands of young people cheering him on and chanting “End the Fed!” at campus rallies across the nation. I don’t think he expected the outpouring of support that greeted his announcement: in fundraising capabilities alone, he’s a top tier candidate no matter what the Beltway pundits say…»

Tout cela nous donne un paysage assez varié, qui commence à montrer combien Ron Paul est un formidable agitateur, un formidable système antiSystème. Plus encore : en consultant Raimondo et la multitude de liens que référence son article, en lisant l’article de Harris, on est conduit à se demander si la schizophrénie qu’impose le Système à ses serviteurs n’est pas en train de déboucher sur une sorte de joyeuse explosion de contradictions, conduisant au résultat inverse de celui qui est, suppose-t-on, recherché… Aaron Blake, vilipendé par Raimondo, écrit tout de même en tête de son article : «Paul’s showing at the Ames Straw Poll on Saturday — he came within 200 votes or so of winning – has forced people to take notice of his campaign.» Cette phrase signifie après tout que Harris, Jon Steward et Justin Raimondo, et d’autres, s’il ont évidemment raison, n’ont déjà plus tout à fait raison, parce qu’il y a peut-être une sorte de courant de communication qui est en train de pousser vers des situations inattendues, où tout le monde en viendrait à débattre de ce qui fait que personne, y compris soi-même, ne parle de Ron Paul comme il est évident qu’il faudrait en parler… (Et nous-mêmes, jusqu’à un certain point, nous serions démentis lorsque nous constations ce blackout… Quoique nous ayons montré que nous doutions désormais de l’intangibilité de ce verdict de blackout et envisagions effectivement que la vraie situation politique pourrait imposer sa loi : «Par conséquent, [avec son résultat dans l’Iowa] celui qui était en maintes occurrences un “non-être” et un “non-candidat” a forcé le système de la communication à admettre qu’il existe bel et bien, en chair et en os, et en nombre de votes. Par conséquent, la presse-Système est obligée de réagir.»)

Si, demain, l’affaire Ron Paul Blackout devient une sorte de crise dans le petit monde du système de la communication, peut-être va-t-on se mettre à écrire en abondance considérable, à propos de Ron Paul, sur le fait de savoir pourquoi et comment personne ne parle de Ron Paul. Ainsi serait-on conduit à débattre des problèmes dont on ne veut pas débattre et dont Ron Paul débat, par exemple de la justification des guerres que conduisent les USA et le bloc BAO, puisqu’il faudra bien explorer les raisons pour lesquelles on ne parle pas de Ron Paul. Ainsi la presse-Système, qui se trouve elle-même plongée dans les contradictions de son autocensure-Système et de ses mots d’ordre humanistes également exigés par le Système, sur la liberté d’expression, sur la démocratie et toutes cette sorte de choses, se trouverait-elle conduite dans un débat où, en débattant sur l’absence de débat à propos de Ron Paul, elle débattrait à propos de sa propre schizophrénie. Ainsi avons-nous la confirmation que le plus grand intérêt de Ron Paul n’est certes pas dans son programme, dans son éventuelle conquête du pouvoir, dans son éventuelle désignation comme candidat républicain, mais dans tous les brandons incandescents qu’il sème autour de lui et qui déclenchent des débats dont personne ne voulait entendre parler.

…Nous ne doutons pas une seule seconde, si Ron Paul continue son parcours, que le commentaire de la presse-Système, en plus des diverses crises de nerf washingtoniennes, ressemblera de plus en plus à une conversation extraite d’une version mise au goût du jour de Vol au-dessus d’un nid de coucous. Cet immortel film de Milos Forman le mériterait bien, et nous aussi.


Mis en ligne le 17 août 2011 à 16H19