En direct de Belgique, quelques jours plus tard…

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En direct de Belgique, quelques jours plus tard…


17 décembre 2006 — Mercredi (13 décembre) soir, la radio nationale (“fédérale“ dit-on) francophone belge, le RTBF, a réalisé une “soirée-montage” sur le scénario du Parlement régional flamand votant pour la sécession de la Flandre de la Belgique. L’émission avait enrôlé la participation de diverses personnalités et s’est déroulée sous la forme de reportages, d’interviews et de débats.

La chose était bien faite et sur l’instant l’“événement” a été perçu comme tout à fait crédible. On trouvera, notamment, sur le site de La Libre Belgique, un dossier complet sur cette affaire.

L’administrateur-général de la RTBF, Jean-Paul Philippot, a déclaré, lors d’une conférence de presse de la RTBF sur l’émission, le lendemain : «Notre objectif n'était pas de jouer sur l'émotion des téléspectateurs en mettant en avant des éléments trop passionnels, c'est pourquoi j'adresse à titre personnel mes excuses aux personnes que cela a pu heurter.

»Nous avons voulu traiter la question du devenir de notre pays en nous posant la question des conséquences pour notre vie de citoyen. Via l'avalanche de mails et de messages, je constate qu'un certain nombre de nos concitoyens ont saisi cette occasion pour se réapproprier le débat.

»L'ensemble des règles internes ont été respectées et ceux qui y ont participé l'ont fait en toute connaissance de cause et à la suite de nombreux débats collégiaux. Certains partis extrémistes ou xénophobes tentent de récupérer notre émission mais tant que je serai là notre code interne sera respecté et j'en serai l'un des très vifs et vigilants défenseurs.»

Yves Thiran, journaliste de la RTBF et directeur de l'Ethique et de l'information : le succès de l’émission «prouve que le sujet Belgique est complètement au coeur des préoccupations de nos citoyens et qu'il était de notre responsabilité de l'aborder. Jusqu'ici, le débat était confiné aux cercles universitaires et politiques. Nous voulions un débat public.»

D’une façon générale, les hommes politiques des partis de l’establishment ont très mal pris l’émission. Ils mettent en cause la RTBF et le procédé, dans la forme et sur le fond. L’argument central est évident et se résume à ceci : si l’on fait de telles émissions, à quoi servons-nous, nous élus du peuple? Par exemple, Didier Reynders, le président du parti libéral (MR), parti francophone de droite actuellement au pouvoir, a déclaré (toujours à la Libre Belgique) :

«Des sanctions fortes doivent être prises à l'égard de la RTBF. Je ne comprendrais pas que rien ne se passe au regard des réactions politiques fortes, tous partis confondus, dont celle de la ministre de l'Audiovisuel Fadila Laanan. Alors, soit des choses bougent, soit le gouvernement de la Communauté française couvre la RTBF. Mais si tel est le cas, cela signifie qu'on peut désormais tout faire et que le discours politique n'a plus le moindre contenu.

(…)

»[…] depuis mercredi soir, la RTBF confisque l'antenne pour se justifier à longueur de journaux en minimisant les réactions du monde politique, dont celles du Premier ministre et du président du PS. Dans le Journal parlé de 7 heures, jeudi, pas une mention de la réaction du MR. On n'existe pas ! Le soir même, au JT, quelques réactions politiques ont été relayées vers 19h55 après un long plaidoyer de Monsieur Philippot. TF1, elle, ouvrait son “20 heures” sur les réactions politiques. Cela revient, de la part de la RTBF, à prendre les responsables politiques pour des moins que rien incapables d'expliquer aux gens la portée des débats en cours.»

La presse internationale s’est faite largement l’écho de l’émission. Même les Américains ont découvert que la Belgique, la Flandre et les Wallons existent. Citons l’exemple de l’hebdomadaire Time, avec cette analyse du 15 décembre sur son site, — mais, certes, s’adressant au Flamand moderniste et “séparatiste modéré” de service parce que, c’est connu, les Flamands parlent mieux anglais:

«…Frans Crols, managing editor of the Flemish business weekly Trends, was part of a high-profile group of Flemings that last year published a manifesto soberly laying out the case for Flemish independence. “People in Wallonia just put their head in the sand,” he says. “It was never discussed in parliament or in French-speaking circles. As a journalist, I think the television show was unethical, but it gave our cause a major marketing boost. Now people in the heart of the Belgian system have to face up to the long-standing problem of Belgium.”

»So far, it hasn't happened. The president of Wallonia has called the TV event an “unacceptable” breach of journalistic ethics, especially for a state-owned channel. “We didn't intend to create such an emotion, but rather to raise a real question that preoccupies citizens who are attached to Belgium,” says Jean-Paul Philippot, the chief administrator of Belgian state television, after having been called on the carpet by the responsible minister. The citizens who are more interested in loosening the ties to Belgium — up to 80% of Flemings, depending on how the question is posed — will be watching to see whether their compatriots have experienced a mere passing shock or a dawning recognition.»

Plusieurs mythes concourent à cet écho international de l’événement-RTBF et à la célébrité de la Belgique :

• Le mythe de “l’histoire belge”, ou comment prendre au sérieux des problèmes sérieux dans un pays dont la réputation un peu surfaite est que rien de sérieux ne peut s’y faire.

• Le mythe de l’“éclatement de la Belgique”, ou comment ce pays, fait contre la nature des différentes histoires de ses composants, contre les sentiments de ses composants et ainsi de suite, n’en finit pas de nous menacer tous d’éclater.

• Le mythe du “compromis à la belge”, ou comment une entité soi disant nationale et rebaptisée “fédérale” arrive à faire tenir ensemble des composants qui ne le veulent pas spécialement, mais n’y sont pas non plus fondamentalement hostiles. Le “compromis à la belge” est un peu une sorte de compromis basé sur l’idée du “je m’en fous” qu’on habille des guirlandes chatoyantes des négociations-marathons, suspens compris, et des “encommissionnements”, deux choses dont le système belge est le champion du monde toutes catégories.

Témoignage d’un vieil expatrié

D’abord, un témoignage personnel, écrit sous une forme personnelle, celui de Philippe Grasset :

«Curieux que nous, à “dedefensa.org”, ayons attendu aujourd’hui, quatre jours après, pour réagir ; alors que, peut-être, avions-nous décidé d’abord, dans notre for intérieur, de ne pas réagir, — peut-être cela n’en vaut-il pas la peine, non ? Oui ? … (C’est une intervention personnelle sans réelle intention à cet égard qui nous a décidés à finalement intervenir.) Comme si cette hésitation, cette incertitude, cette lenteur dans une activité qui demande autant la rapidité que le sang-froid, — comme si cela résumait assez bien mon sentiment vis-à-vis de la Belgique…

»Je n'arrive PLUS à prendre les problèmes belges au sérieux. Je ne crois pas que les Belges arriveront jamais à se séparer sinon dans un contexte plus large où tout exploserait ou si les trois quarts de la Flandre étaient sous eaux parce que le réchauffement climatique aurait fait monter le niveau de la mer. (Le “Plat Pays” de Brel, qui est la Flandre du Nord-Ouest, est en effet très bas autant que très plat, à l’image de la Hollande unanimement exécrée, et en première ligne de ce point de vue de la montée des eaux. Certains Wallons, surtout ceux qui habitent les hauteurs ardennaises, voient dans la crise climatique une solution possible du “problème belge”. Mauvais esprit.)

»Depuis que je suis en Belgique, depuis 1967, je n’entends parler que de cela, de l'éclatement de la Belgique. J’ai l’impression que ce débat sur l’éclatement, c’est la condition sine qua non de la fondation de la Belgique, en 1830, voire l’Article central de la Constitution (“Article I & Unique : le Royaume de Belgique est institué pour y discuter de l’éclatement de la Belgique“). C’est l’antienne du débat démocratique belge, de la vertu démocratique belge qui est absolument considérable, en même temps que l’épouvantail qui expédie les petits enfants au lit. Depuis la disparition du dernier roi tragique, austère et catholique (Baudouin) et son remplacement par le roi papelard et louis-philippard (Albert II), la perspective du séparatisme est encore plus comique et s’apparente à de l’Offenbach, type-“Grande Duchesse de Gerolstein”.

»Quoique… En 1996, on a cru que cela pouvait encore marcher (je veux dire : la tragédie). Effectivement, la dernière fois que j'ai pris la Belgique au sérieux, c'était en 1996, lors de l'affaire Dutroux, qui avait curieusement mais clairement débouché sur un débat sur l'éclatement de la Belgique. C’était l’époque où l’on vous donnait même le jour et l’heure où la Belgique éclaterait (pile poil au jour et à l’heure où l’euro serait installé comme monnaie unique). Mal m'en a pris (je parle de “prendre la Belgique au sérieux”) puisqu'il n'en est absolument RIEN sorti.

»Aujourd’hui, globalisation oblige, la Belgique ne peut plus rien d’elle-même. Elle est prisonnière de la crise générale. La crise est autour d’elle, au-dessus d’elle, par-devers elle, en-deça d’elle. Du coup, la politique officielle de l’establishment est qu’il n’y a plus de crise en Belgique. Disons que nous sommes dans une Belgique d’“au-delà de la crise”. La Belgique n’existe plus, la crise n’a pas eu lieu mais tout se passe comme si elle avait eu lieu. On fait comme si tout allait dans ce sens et en même temps en sens inverse, comme si tout tournait sur place en ne bougeant pas et en regardant de tous les côtés à la fois, et surtout sans rien voir. Pour voir, il y a l’Europe, la Commission, l’OTAN. La Belgique fait comme les autres, à sa façon : marchant sur place, sur la scène du théâtre du monde, en scandant dans ses trois langues officielles “Marchons, marchons“. Il n’y a rien de particulier à lui reprocher à cet égard.

»Il existe aujourd’hui, en Belgique, une étrange absence de sentiment. Vous pouvez vivre en Belgique comme si vous ne vous y trouviez pas. La Belgique est postmoderne et complètement conforme à son temps. La corruption générale, surtout psychologique (la plus terrible), y règne, absolument partout comme elle a toujours fait, avec une certaine discrétion désormais, après des excès mis au grand jour au moment de la fin de la Guerre froide.

»Elle a perdu le sens du tragique de l’“affaire royale” (1950) autour d’un Roi détrôné, incertain et insaisissable ou des “grandes grèves” wallonnes (1960-61) qui avaient fait croire que la Wallonie pouvait devenir une “République populaire”. L’affaire Dutroux a été ce qu’elle a été, mais elle a suscité assez naturellement une tentative de tragédie qui a échoué ; la tragédie est devenue grand débat démocratique et grand affrontement consensuel ; c’est-à-dire, comme chacun sait, rien du tout. A cette occasion, la tragédie, genre politique dépassé, est devenue un lieu commun. Plus rien n’est possible. La tentative de la RTBF, qui ressemble à un exorcisme pour réveiller un mort, est un exorcisme étrange puisque l’éveilleur, partie de l’establishment et de la vertu démocratique, fait partie des fossoyeurs qui ont permis et favorisé le décès.

»Cela écrit et curieusement considéré, j’ai toujours pensé qu’au fond d’elle-même, la Belgique était tout de même une tragédie habilement maquillée. (La médiocrité du corps politique n’exclut pas l’habileté ; on peut même dire qu’elle la favorise ; le corps politique a une bonne petite main de maquilleur. Le “…prendre les responsables politiques pour des moins que rien incapables d'expliquer aux gens la portée des débats en cours” d’un Reynders indigné sonne juste : les hommes politiques ne comprennent pas qu’on puisse, même indirectement, leur en vouloir. Ils remplissent leur contrat.) La Belgique rend assez bien compte de la solitude intellectuelle et du malaise psychologique qu’engendre l’échec de la modernité. Ces gens ont des nostalgies. Ils ont, derrière des accents incroyables qui sont comme autant de masques de carnaval, une insaisissable langueur de l’âme. Il y a beaucoup de dépressions nerveuses, en Belgique comme ailleurs. Baudelaire était tout de même injuste avec les Belges, et s’il n’avait pas complètement tort il n’avait pas complètement raison. (Pour clore, façon très belge d’éviter la critique, par un contre-pied littéraire très français vécu comme une contrepèterie.)»

Avis de tempête contrôlée sur la RTBF

Sans doute la RTBF s’ennuyait-elle de n’être plus vraiment prise au sérieux, — puisque plus personne ne croit plus guère, sérieusement, au séparatisme ; puisque la Belgique n’en a plus vraiment l’énergie pour y croire... Son affaire, à la RTBF, fut rondement menée, et fort bien dit-on (nous n’en avons rien vu, étant fort peu habitués des “JT” à la belge). Pour autant, faut-il s’en émouvoir?

Dans une époque où la première information faussée et fabriquée, d’une façon substantielle et affichée, est l'information officielle, la presse officiellement “non officielle” ne doit pas se sentir contrainte par un devoir de réserve. Ce que réclame Reynders de la RTBF, ce n'est pas une quelconque “objectivité” — qualité théorique dont l’affirmation permet de faire passer d’autres choses — pour la faire s’en tenir à l’information mais la participation de la presse officieusement “officielle” à la surveillance et à la stabilité du système que lui-même (Reynders) représente à 150%. Reynders et les autres rappellent que la RTBF est subventionnée. Elle devrait donc être “aux ordres”? Débat tactique difficile entre conformisme du devoir et conformisme de la liberté où le plus malin est celui qui attrape l’autre. Sur le fond, par contre, aucun doute. Si journalistes il y a à la RTBF, ils n’ont aucune obligation morale à l’égard d’un Etat qui n’existe pas et d’hommes politiques qui sont d’une irresponsabilité notoire (et, par ailleurs inévitable). Le cas belge est ainsi.

Pour autant, l’action de la RTBF vaut-elle révolution ? Il y a ce côté “montage”, ce côté “création d'événements” qui fait appel dans la forme (contrairement à ce que dit son Administrateur) à l'émotion, aux sens plus qu'à la réflexion. La chose provoque une forte poussée de fièvre momentanée et une notoriété qui pare l’imposteur d’une vertu outrancière de liberté, et une retombée presque aussi rapide et l'oubli des problèmes posés. La RTBF n'a pas été révolutionnaire, elle a fait de l'esbroufe. Personne ne discutera mieux et plus du séparatisme à cause de cette émission. Au bout du compte, tout rentrera dans l'ordre et Reynders sera content. De toutes les façons, le problème du séparatisme existe-t-il encore?

Le jour où la RTBF réunira une table ronde sérieuse sur le thème: “La Belgique doit-elle quitter l'OTAN, et comment” et l'illustrera d'un montage décrivant la crise au sein du gouvernement, dans les élites, au Palais-Royal, à Evere où l’on chercherait fiévreusement un nouveau siège hors-Belgique, à Washington où l’on découvrirait que la Belgique existe, — ce jour-là on parlera des choses sérieuses. Et, paradoxalement, on parlera aussi du séparatisme, du vrai de vrai.

L’émission-bidon ressemble trop à un cri d’alarme : “s’il vous plaît, ne nous oubliez pas, prenez-nous encore au sérieux” ; cri d’alarme des journalistes à l’intention du monde politique et, dans un certain sens, quoi qu’en disent Reynders et les autres, cri d’alarme de l’establishment , hommes politiques compris, à l’intention de la population.

D’accord, vous existez encore…


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