En attendant Euripide

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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En attendant Euripide

22 mai 2020 – Ces temps-ci, il devient souvent désespérant et décourageant à la fois ou c’est selon, de remplir son devoir de commentateur pour poursuivre la mission qu’on s’est assignée, – ou bien la Mission qu’on m’a assignée (c’est selon...). Pour exprimer le sentiment assez vague mais très puissant qui m’envahit et justifie ce constat, on s’arrête à un texte d’Alastair Crooke d’il y a quelques jours (le 18 mai).

J’aime bien Alastair. On le sent calme, il a le phrasé doux et doucement ironique, il aime s’entourer de symboles et de références culturelles ou supra-historiques qu’il va pêcher dans sa puissante culture. Il ne s’aventure pas dans les explications labyrinthiques des complots sans nombre qui animent notre désir frénétique de rationalité, et rien que de rationalité, pour expliquer les mystères d’un monde devenu si étrange. A côté de cela, on sent chez lui une pensée ferme, qui ne s’en laisse pas conter.

Ce texte-là, intitulé « Le bourbier de notre civilisation – regarder la vérité en face », s’il s’attache à l’un ou l’autre événement spécifique, les traite avec assez d’ampleur pour aller au cœur de ce que je nomme notre “Grande Crise” (GCES). Son exposé initial de la situation ne vous étonnera pas vraiment, notamment cette contradiction où nous nous trouvons entre deux crises (ou sous-crises) majeures, – par ailleurs, cette contradiction applaudie comme une ruse suprême par bien des dé-comploteurs (des explicateurs de complots si vous voulez, on pourrait dire des “sachants-comploter”)...

« Tout d'abord, le gros titre : “Si vous ne résolvez pas le problème biologique, l'économie ne se redressera pas”. Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Un état d’esprit “exceptionnaliste” indécrottable a entraîné, – surprise, surprise, – une situation exceptionnelle. Nous avons à la fois un déluge de décès qui étaient évitables et, de toute évidence, une quantité stupéfiante de dommages économiques potentiellement évitables (même si certains d’entre eux étaient destinés à se produire bientôt, de toute façon).
» C’est le pire des deux mondes. Au départ, en retardant l’atténuation de la pandémie par crainte de nuire à l'économie, les dirigeants politiques (en particulier dans l’Anglosphère) ont mis en œuvre des mesures (à moitié) tardives (alors que l’incendie du virus avait déjà pris le dessus sur un territoire qui lui était favorable). Ils sont désormais paniqués par la flambée des coûts liés à leurs erreurs initiales. Ils poussent donc à essayer de “rouvrir” dès qu’ils le peuvent.
» Mais la question biologique n’est pas résolue et la tension générée par le fait de pousser simultanément dans des directions opposées déclenche séparément un incendie politique furieux. »

Ensuite, Crooke passe en revue l’une ou l’autre situation catastrophique, les invectives, les blocages, les erreurs, cette montée continuelle des paroxysmes, ces situations crisiques perpétuelles où le paroxysme semble toujours se trouver plus haut, encore plus haut : « Dans l’ensemble, ne s'agit-il pas d’une recette parfaite pour les troubles, les ripostes et l’aggravation de l’anémie économique (alors que les racines de l’économie mondiale sont arrachées et mises en pièces) ? Oui, – sans nul doute. Cette élection américaine à venir[USA2020] est considérée par[les républicains]et[les démocrates] comme existentielle. C’est peut-être le plus terrible présage qu’ait connu l’histoire de l’Amérique. »

...Tout cela pour s’interroger sur l’aspect catastrophique de ces choses, de ces crises, notamment lorsqu’il met en parallèle la crise-Covid19 et la démarche d’annexion des territoires palestiniens par Israël. Finalement, il juge ces circonstances largement dénoncées, perçues comme des inflexions gravissimes, au contraire comme une occasion d’enfin “regarder la vérité dans les yeux”. La crise-Covid19 n’a-t-elle pas été l’occasion d’une éblouissante démonstration de l’inutilité et de l’impuissance de l’Union Européenne ? Qui ne s’en réjouirait pas enfin ?

(J’ai même entendu un de ces correspondants français à Bruxelles, européiste jusqu’au bout de la nuit, se lamenter du fait que cette crise avait mis “en évidence l’impuissance de l’UE”, comme l’on dirait d’une trahison infâme exposant un secret qui n’a pas à être connu parce qu’il n’est pas à mettre entre toutes les mains ; et non pas, ce brave homme, éclater de colère en découvrant que l’UE qu’il aime tant et pare de toutes les vertus, est l’impuissance même.)

Ainsi Crooke se tourne-t-il vers l’antique sagesse qui, pourtant, ne s’épargna jamais l’aveu de ses terribles faiblesses...

« Non seulement les patients de Jung, mais aussi les civilisations se retrouvent bloqués dans leur propre impasse intellectuelle. Lorsque la pièce d’Aristophane ‘Les grenouilles’ a été jouée aux Lénéennesde 405 avant J.-C., il était déjà évident pour tous que la civilisation athénienne était en cours d’effondrement. Malgré ses superbes qualités de comédie, la pièce d’Aristophane ‘Les grenouilles’ est une réflexion crépusculaire sur le sombre avenir d’Athènes. Le thème est le suivant : puisque les trois grands poètes athéniens sont morts, le seul remède pour sauver Athènes est d’envoyer Dionysos aux enfers pour chercher le plus grand de ces poètes. Lorsque Dionysos arrive aux enfers, ‘l’ombre d’Euripide’ lui demande : “Pourquoi veux-tu ramener un poète ?”
» Dionysos répond aussitôt : “Pour sauver Athènes, bien sûr”.
» Pourquoi ? Parce que le rôle le plus important de ces dramaturges a toujours été de remettre en question et d’exposer les faux mythes qui nous écrasent tous. Faire éclater la bulle, – et offrir une compréhension de notre souffrance et de l’expérience humaine, – de manière à la rendre non seulement intelligible, mais aussi, – en allant jusqu’aux couches les plus profondes de cette expérience humaine accumulée dans notre psyché, – de nous permettre d’imaginer l’“impossible” comme solution.
» Malheureusement, Euripide étant toujours ailleurs dans l’autre monde, nous devons nous contenter du Coronavirus, moins aimable certes, pour nous faire subir un choc d’effroi devant notre prétention intellectuelle, et pour réunir dans un mariage alchimique (c’est-à-dire un acte réparateur) les parties éparpillées de notre psychisme dévasté. »

Comme on le lit, Crooke a aussi parlé de Jung, selon une anecdote donnée pour nous édifier sur la suffisance et la fermeture de l’esprit de notre civilisation en cours d’effondrement. Il s’agissait d’une jeune femme à la psychologie totalement fermée, inatteignable, retranchée dans la certitude de la supériorité de son savoir : « Le processus de l’analyse était bloqué par ce que Jung décrit comme un état psychologique unilatéraliste se manifestant sous la forme d'une rationalité dominatrice. Elle savait toujours tout mieux que vous. “Son éducation lui avait fourni une arme parfaitement adaptée à cet objectif, à savoir un rationalisme cartésien très raffiné.”»

Comme cette jeune femme nous ressemble, nous-autres Occidentaux du  bloc-BAO, nous-autres dont je fais assez partie pour découvrir les aberrations, les pathologie de “l’unilatéralisme psychologique” dont cette civilisation est affectée, qui meurt de tout savoir, de se féliciter elle-même de ses vertus, de ses certitudes, de s’amouracher presque à la passion de son autocongratulation sans fin.

Nous sommes étouffés par cette raison que nous avons portée au pinacle pour servir nos desseins d’arrogance et de vanité sans fin. Nous construisons des haines furieuses, des culpabilités monstrueuses, des complots kafkaïesque, pour nous prouver à nous-mêmes que tout se passe en nous-mêmes, et que nous sommes “maîtres de nous comme de l’univers”... Comme l’écrirait Nietzsche, “la raison est quelque chose qui doit être dépassée”.

Notre raison est si complètement  subvertie par ses certitudes d’être elle-même le but suprême et la fin d’elle-même qu’il nous est devenu impossible d’imaginer “l’impossible”, – parce que notre-raison, justement pour conserver son statut d’invincibilité et d’exceptionnalité, a proclamé “impossible” tout ce qui n’est pas elle... Comme ce lecteur qui écrivait récemment, « Si Dieu existait, depuis le Moyen Âge cela se saurait » ; ainsi “l’impossible” s’exprime-t-il en prenant ses aises , c’est-à-dire confirmant qu’il est effectivement impossible selon les canons de laraison, et l’on préfère en revenir à des occupations si rationnelles, – l’un beuglant son exceptionnalisme de Nouveau-Monde, l’autre décrivant le labyrinthe des complot des “Maîtres du Monde”.

Essayez donc une fois, au moins pour une fois, de regarder “l’impossible“ au fond des yeux.