En Afghanistan, la victoire sera “made in USA” ou ne sera pas

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En Afghanistan, la victoire sera “made in USA” ou ne sera pas

22 novembre 2008 — Des indications venues de sources dans les milieux de la défense à Bruxelles et un éditorial du New York Times qui recoupent ces indications en fixant leur “esprit” permettent de reconstituer les projets US pour l’Afghanistan avec la nouvelle présidence. Sont-ce ceux d’Obama ou non? C’est une autre affaire et il est encore trop tôt pour y répondre, – nous verrons plus loin nos spéculations à cet égard.

D’une part, nos “sources dans les milieux de la défense à Bruxelles”, à partir de constats très récents sur place, à un niveau significatif des consultations, permettent d’observer une forte poussée pour l’“américanisation“ des structures de cette guerre. L’appréciation générale est qu’il existe un processus de marginalisation accélérée de l’OTAN en tant que telle. L’actuel chef de l’ISAF, l’Américain David McKiernan, ne suit plus la chaîne de commandement de l’OTAN. Il rend compte directement au nouveau commandant de Central Command, le général Petraeus. Cerise sur le gâteau: comme les relations entre Petraeus et le SACEUR (commandant en chef suprême de l’OTAN, – le général Bantz J. Craddock, de l’U.S. Army comme Petraeus, on est en famille) sont exécrables, – «Ils se détestent», constatent nos sources, – le rôle de l’OTAN est ainsi complètement marginalisé au niveau du contrôle des opérations. La tâche vitale de l’information (médias) est en train d’être prise en main par les Américains et, elle aussi, “américanisée”, c’est-à-dire complètement soumise au contrôle de la propagande militaire US, comme ce fut le cas en Irak. Il n’y aura donc plus de mauvaises nouvelles de la guerre, comme on lit dans les journaux européens, et l’on pourra songer à remporter la victoire. Il s’agit d’un processus complet d’“américanisation” de la guerre.

On trouve dans l’éditorial du New York Times, du 21 novembre la confirmation “conceptuelle” et selon “la ligne du Parti” suivi pas à pas par la Pravda locale (circa Brejnev), – comme dirait John R. MacArthur. En gros, nous dit l’article:

• Cessez vos gamineries de vouloir parler sérieusement aux talibans (une idée britt, ça, avec toutes les poules mouillées de l’OTAN prêtes à se jeter dessus). Bien sûr, on peut offrir le thé à l’un ou l’autre après exament hygiénique réglementaire mais, en général, ces gens ne sont pas fréquentables, point final. Extraits (le “(as well as us)” vaut son pesant de “Pravda locale”).

«At the same time, we are deeply skeptical that there is any deal to be cut with Taliban leaders who gave sanctuary to Al Qaeda before 9/11 and would undoubtedly insist on re-imposing their repressive, medieval ways, including denying education and medical care to women.

»We fear that some NATO members may be so eager to withdraw their troops that they would be willing to trade away the Afghans' future. Or that the Afghan president, Hamid Karzai, may be far too eager to compromise in hopes of increasing his re-election chances. He made aides to Obama (as well as us) nervous this week with an offer, since rejected, to draw the Taliban leader Mullah Mohammad Omar into negotiations.»

• Nous n’avons jamais fauté dans cette affaire afghane, y compris du temps (NDLR: maudit, semble-t-il désormais) de l’affreux G.W. Bush. Au contraire, les cloches sonnèrent et l’on cria “Noël, Noël” lorsqu’arrivèrent les armadas américanistes... «There was real joy in Afghanistan - and around the world - when America and its Afghan allies defeated the Taliban and Al Qaeda. Seven years later, both are back with a vengeance.»

• Si Bush est un crétin, et il l’est fort réglementairement en vérité, c’est pour n’avoir pas cogné assez fort en Afghanistan, à cause de sa “disastrous war” en Irak (que le Congrès, démocrates compris, soutint, que nous-même, de la “Pravda locale”, soutînmes avec tant de zèle, tant d’amour et tant de “real joy in [Iraq] – and around the world”)... «President Bush shortchanged the Afghan war in favor of his disastrous Iraq war. Karzai is also culpable. His government's venality and ineptitude has driven his people back to the extremists. Bush has belatedly woken up to the mess he created and sent more – although still not enough – troops to Afghanistan.»

• Mais, comme le savent les humanistes, «Force alone will not defeat the militants». Alors, la meilleure chance de l’Afghanistan, c’est un engagement massif des USA. Avec tout le tralala, – la démocratie, l’aide économique toujours si judicieuse, le rétablissement des bonnes moeurs avec la fin de la corruption dont on sait combien les USA sont prompts et habiles à l’éradiquer, et ainsi de suite.

«Afghanistan's only chance is a long-term U.S. commitment that also includes far more economic assistance and support for political development. Washington also must come up with a better mixture of incentives and pressures to persuade Pakistan to shut down havens of the Taliban and Al Qaeda. Karzai must cut all ties with corrupt officials and clean up and strengthen his national police.»

• ...Et surtout, surtout, nous allions oublier, – vite, vite, des soldats en plus, sans attendre par pitié... «Instead of leaving it to Obama, Bush should quickly authorize the extra 20,000 U.S. troops that his commanders have requested...»

Ainsi, le programme de Washington new age semble-t-il tracé, à l’intention d’Obama et de tous les amis.

Chouette... refaire l'Irak en Afghanistan

Nos sources citées plus haut résumaient l’esprit et l’organisation de la chose en observant: «En Afghanistan, les Américains ne veulent plus entendre parler de l’OTAN, ils détestent l’OTAN...»; puis, poursuivant jusqu’à la conclusion: «Ils sont en train de se préparer pour refaire ce qu’ils ont fait en Irak.»

Dans tous les cas, on doit remarquer avec quel zèle et quelle précocité on est en train de “préparer le terrain” pour les ambitions supposées du président Obama vis-à-vis de l’Afghanistan. Ses déclarations de campagne ont été interprétées au mot près, et au-delà, et le Pentagone prépare à sa façon la transition. La hache de guerre entre Petraeus et la direction du Pentagone (Gates-Mullen), si vivement maniée du temps de l’amiral Fallon à la tête de Central Command, est aujourd’hui enterrée opportunément. Petraeus s’avère maniable et adaptable selon la fortune politique du temps, ce qui ne peut étonner. Il a été confirmé à la tête de Central Command à la fin octobre par le Congrès, cela aussi pour marquer le début de la transition si l’on veut. (Ce curieux délai entre sa nomination en avril et sa confirmation fin octobre laisse également à penser; profitons-en pour constater qu’il n’est pas interdit de penser que l’explication pourrait en être un accord entre l’équipe Gates-Mullen et Petraeus conditionnant l’accès effectif de ce dernier à ce poste à une date de prise de commandement où l’influence des fous type Cheney n’est plus à craindre.) L’attitude de Petraeus vis-à-vis de l’Irak et de la région alentour a complètement changé et il recherche désormais des arrangements conformément à la stratégie Gates-Mullen (Fallon), évidente depuis 2007, qui est d’abandonner le “front” irakien pour le “front” Afghanistan-Pakistan. (On a vu cela en septembre, lorsque Petraeus a voulu rencontrer le président syrien Assad; cela lui a été refusé par Bush et il devra attendre l’entrée en fonction d’Obama.)

De ce point de vue, la pièce est en place et les personnages réalignés selon les nouvelles tendances dominantes.

La méthode, elle, n’a pas changé. Si l’Afghanistan devient le “théâtre” n°1 du Pentagone, cela se jouera conformément à la partition US habituelle: concentration totale des pouvoirs chez les généraux US, mise au pas des alliés, communication sous contrôle, extension de la tactique déjà connue (frappes aériennes, “surges” divers ici ou là, le tout saupoudré d’un peu de “winning hearts and minds”). On peut même s’attendre à une accentuation des aspects les plus gênants pour le Pentagone, qui serait dans ce cas la liquidation de Karzaï, pas assez docile. (Il importe de ne pas recommencer l’expérience Maliki de l’Irak, ce Premier ministre élu “démocratiquement” qui menace de priver le Pentagone de la grosse poignée de bases géantes qu’il veut conserver dans ce pays.)

Où trouve-t-on Obama dans ce schéma? Dans ce cas, contrairement à celui du système BMDE ou dans celui, plus ambigü, de l’Irak, il est totalement prisonnier de ses promesses électorales. C’est lui-même qui, aiguillonné par des conseillers qui répercutaient la pensée Gates-Mullen du Pentagone, a lancé l’idée d’une concentration sur le front Afghanistan-Pakistan. Considérée (déjà) rétrospectivement, la chose ne manque pas de piquant; Obama n’a fait que suivre une tendance d’ores et déjà évidente, comme on l’a vu, chez des gens comme Fallon dès 2007 et qui est aujourd’hui imposée par les événements (Gates réclame depuis plusieurs mois le transfert de plusieurs brigades d’Irak en Afghanistan, ce qui résume en termes militaires, selon le Pentagone, le programme “politique” d’Obama vis-à-vis des guerres extérieures: “retrait” d’Irak, renforcement de la guerre en Afghanistan). Obama peut difficilement aller contre cette tendance, qui implique un retour à, ou plutôt un maintien de la formule “maximaliste” du Pentagone, notamment du point de vue budgétaire et des embouteillages logistiques, mise au point avec un succès si convaincant en Irak. (Il faut avoir le coeur bien accroché pour voir dans l’Irak d’aujourd’hui, dans ses ruines, dans ses divisions, dans sa nouvelle proximité de l’Iran, un “succès” américaniste et occidental. C’est une spécialité américaniste et occidentale, le coeur bien accroché.)

On retrouve dans ce cas des points de blocage sévères de l’exécutif et du gouvernement des USA, notamment au niveau du budget et de la situation financière et comptable de ce même gouvernement. Le Pentagone continuera son escapade hors de tout contrôle. La puissance US continuera sa pente d’auto-dévastation, sous le regard intéressé des Russes avec lesquels il faudra s’arranger sur le “front” européen pour qu’ils permettent les voies d’accès du ravitaillement vers l’Afghanistan par la Russie. Obama rencontre effectivement une de ces occurrences où il se trouvera tragiquement pris en sandwich entre les réalités exigées par le système et ses promesses électorales, mais des promesses qu’il est très difficile d’oublier comme c’est l’habitude parce que la crise économique et sociale ne souffre pas d’attendre.

Que fait l’OTAN “dans ce schéma”? Elle est critiquée, détestée, vilipendée, méprisée, mais elle sera mise à contribution, cette fois sans concession au niveau de l’apparence du commandement, de l’apparence du contrôle des forces, de toutes les apparences qui font qu’elle semble encore exister. Les pays membres de l’OTAN, eux, seront invités à rester à leur place, qui leur sera aménagée en fonction du nouveau commandement US, avec des renforts si possible, sinon proclamés nécessaires, – par exemple, comme le leur avait demandé le candidat Barack Obama. La formule irakienne, qui a si bien marché, pourrait être reconduite, type “coalition of the willing“ à-la-Rumsfeld”, tout le monde étant convié “à vouloir” avec le petit doigt sur la couture du pantalon. On a déjà commencé dans ce sens, avec l’invitation pressante faite aux Britanniques d’interrompre leur retrait d’Irak vers leur métropole, pour le transformer en transfert d’Irak vers l’Afghanistan. Contents? C’est pourtant déjà du Obama, bien plus que du Bush, – et c’est toujours pour défendre la civilisation contre ces moeurs médiévaux (ceux des talibans et assimilés divers)...

Bien, on ne fait ici qu’évoquer un des scénarios possibles. Mais on le fait en notant combien il est logique qu’il soit développé, combien il est déjà en train d’être développé, notamment grâce à l’opportun général Petraeus. On le fait en remarquant également qu’à chaque perspective risquée, même involontaire, d’Obama, on retrouve le Pentagone avec le CMI en sautoir, ou l’inverse, et déjà au travail pour préparer la présidence Obama. C’est le noeud gordien de cette présidence éventuellement “révolutionnaire”, qui va commencer évidemment par être une présidence verrouillé... Ne perdez jamais espoir, camarades: plus elle sera verrouillée, plus la crise fera pression sur elle, plus il sera peut-être nécessaire qu’elle devienne “révolutionnaire” pour espérer s’en sortir (voir notre très sympathique “American Gorbatchev”).


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