Effets pervers

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Effets pervers


6 août 2002 —  Gerardt Schröder a nettement infléchi sa campagne électorale, pour son ouverture officielle, en y faisant figurer en très bonne place l'argument de la possible attaque contre l'Irak, pour proclamer qu'il y est résolument opposé. Sur ce point, il s'oppose à son rival chrétien-démocrate de Bavière, qui a laissé entendre, un peu vite semble-t-il (c'est-à-dire sans se douter que l'affaire pourrait devenir un enjeu électoral), qu'il soutenait une éventuelle initiative d'attaque des USA. Schröder veut rencontrer le sentiment pacifiste des Allemands, leur opposition à la guerre contre l'Irak, pour renforcer sa position électorale très durement ébranlée ces derniers temps. Le détail de la position du SPD, tel qu'il commence à apparaître, montre sans aucun doute qu'il s'agit d'une position très “offensive”, qui va bien au-delà de la simple volonté d'exiger l'accord de l'ONU pour lancer la guerre.

« Franz Münterfering, the SPD general secretary, told a press conference that the party leadership had decided over the weekend to go its own way. “Independently, of what the UN decides, there must be a German way, that we must decide for ourselves what is to be done. That decision for us means no involvement in any... conflict or war in Iraq.”

» Addressing the SPD's opening campaign rally in Hanover, Mr Schröder declared: “We are ready [to give] solidarity. But this country under my leadership is not available for adventure.” Nor, he added, would a centre-left government under his leadership take the attitude of previous, conservative German administrations, which he summed up as: “We stay out, but we pay up.” Mr Schröder said Germany was a self-confident country. “We didn't shy away from offering international solidarity in the fight against international terrorism. We did it because we were, and are, convinced that it is necessary; because we knew that the security of our partners is also our security. But we say this with equal self-confidence: we're not available for adventures, and the time of cheque book diplomacy is over once and for all.” »

Jusqu'ici, l'essentiel de l'explication qu'on peut être tenté de donner relève de la tactique électorale, et c'est à notre sens complètement le cas. Schröder est dans une situation très difficile et le terrain de la question de la guerre et du pacifisme allemand, aussi bien émotionnel que rationnellement politique, lui a paru une excellente tactique. Bien entendu, les Verts suivent.

On notera aussitôt que l'argument déployé pour cette position électoraliste a l'avantage d'acquérir de la substance au fur et à mesure qu'il est énoncé. Schröder en profite pour présenter une Allemagne désormais sûre d'elle, et même une Allemagne pour laquelle «  the time of cheque book diplomacy is over once and for all », — la formule va loin.

Le coup peut avoir d'autres effets, auxquels la France ferait bien de prendre garde. On pense à cet effet qui serait de faire de l'Allemagne le leader en Europe des pays refusant l'aventurisme américain ; cela devrait être le rôle de la France, puisque ce pays est naturellement le pays fondateur de la notion d'Europe indépendante (c'est-à-dire indépendante des USA) et qu'on y sait (les dirigeants français le savent) combien la cause de la guerre irakienne de GW est incroyablement douteuse. Avec cette prise de position allemande, on devrait s'apercevoir assez vite qu'ils sont plus nombreux qu'on croit, ceux qui, en Europe, attendent un grand pays-leader pouvant fédérer une opposition active aux plans américains. On devrait les trouver du côté de certains “petits” pays (Belgique, Luxembourg, Autriche, etc).

Pour Blair aussi, le tournant allemand peut devenir préoccupant : d'abord, comme le note la presse britannique, en renforçant l'opposition de son propre parti, de plus en plus furieux de la politique solitaire du Premier ministre ; ensuite et surtout, en marginalisant encore plus, sinon en la rejetant, sa position de suivisme aveugle des Américains. Ce serait mettre à mal le fondement de sa politique qui est d'être à la fois pro-américain et un des pays-leaders en Europe.

Mais le plus intéressant est encore ailleurs. Revenons à notre constat de départ : il s'agit d'un tournant de tactique électorale pour Schröder. Mais voilà la possibilité que cet acte tactique puisse se transformer en une stratégie, devenir le fondement d'une politique allemande différente et susciter en Europe un mouvement plus actif de résistance à l'aventurisme américain. On a l'exemple parfait des effets pervers de l'activisme américain, — pas sur le terrain mais dans ses relations avec les alliés. Les incessantes menaces et imprécations américaines (non suivies d'action pour l'instant) ont pour effet d'exacerber partout les positions naturelles, et aussi bien les positions hostiles à la guerre. Si GW était parti en guerre comme prévu, en janvier-février 2002, nous n'aurions rien vu de cette évolution allemande. (Le plus ironique est que GW ne le pouvait pas à cause d'une faiblesse soigneusement cachée, qui est la capacité limitée de sa puissance militaire, — faiblesse pour faiblesse...) Les particularités des régimes en place ont fait le reste : le régime Shröder, accommodant, faible, indifférent aux questions stratégiques en temps normal, ne retrouve de la vigueur que lorsque son existence est en jeu parce qu'on vote. Il prend alors des décisions de grande politique ... Cela laisse à penser sur la valeur de nos régimes.

Maintenant, il nous reste à suivre l'évolution en Turquie. Là aussi, des élections sont prévues en novembre. Là aussi, le public est majoritairement hostile à la guerre américaine. En temps normal, cela laisse les politiciens au pouvoir dans la plus complète indifférence, — autant pour la démocratie dont ces mêmes dirigeants sont friands. En période exceptionnelle, lorsque le peuple doit voter, on se soucie à nouveau de ses idées. Cela va être le cas en Turquie comme c'est le cas en Allemagne. Peut-être aurons-nous là aussi droit à quelque surprise stratégique de taille.

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