Edmond Burke et la fin de la chevalerie 

Les Carnets de Nicolas Bonnal

   Forum

Un commentaire est associé à cet article. Vous pouvez le consulter et réagir à votre tour.

   Imprimer

 1367

Edmond Burke et la fin de la chevalerie 

On connait Burke sans le lire. Or il se révèle un poète, un nostalgique, premier d’une belle lignée qui va jusqu’à Tolkien, comme je l’ai montré dans mes livres.  C’est qu’avant la salle de bains américaine et le recyclage des eaux usées, le monde était plus pur. Burke aura justifié toute notre anglophilie de jeunesse. Je préfère Fogg ou Frodon à Rocambole et John Steed ou Brett Sinclair à Maigret. C’est simplement plus classe. L’anglais d’alors avait encore des racines et des ailes. Depuis, comme dit Tolkien, nous sommes du beurre étalé sur trop de pain.

Savourons ces réflexions sur la révolution française au lieu de les commenter. Commençons par ce passage central sur la chevalerie en allée (the age of chivalry is gone) et cette évocation bouleversante de notre reine martyre et sacrifiée sur l’autel de la république et de la modernité rationaliste :

« Il y a actuellement seize ou dix-sept ans que je vis la reine de France, alors dauphine, à Versailles ; et sûrement, jamais astre plus céleste n'apparut dans cette orbite qu'elle semblait à peine toucher : je la vis au moment où elle paraissait sur l'horizon, l'ornement et les délices de la sphère dans laquelle elle commençait à se mouvoir : elle était ainsi que l'étoile du matin, brillante de santé, de bonheur et de gloire. Elle était ainsi que l'étoile du matin, brillante de santé, de bonheur et de gloire. »

Mais l’étoile du matin, le Français de Neandertal n’en voulait plus – et le chevalier ne s’est guère pressé pour la défendre :

« O quelle révolution ! ! ! Et quel cœur faudrait-il avoir pour contempler sans émotion cette élévation, et cette chute ! Que j'étais loin de m'imaginer lorsque je la voyais inspirer à la fois la vénération et l'enthousiasme d'un amour respectueux, qu'elle dût un jour avoir à se défendre contre l'infortune dont le germe était dans son sein ! J'étais encore plus éloigné de m'imaginer que je dusse voir de mon vivant de tels désastres l'accabler tout-à-coup, chez une nation vaillante, pleine de dignité ; chez une nation composée d'hommes d'honneur et de chevaliers : je croyais que dix mille épées seraient tirées de leurs fourreaux pour la venger du premier regard qui l'aurait menacée d'une insulte! — Mais le siècle de la chevalerie est passé. — Celui des sophistes, des économistes et des calculateurs lui a succédé; et la gloire de l'Europe est éteinte à jamais. »

On répète en anglais car c’est sublime :

But the age of chivalry is gone. That of sophisters, economists; and calculators has succeeded; and the glory of Europe is extinguished forever.

Burke poursuit :

«  Jamais, non jamais nous ne reverrons cette généreuse loyauté envers le rang et envers le sexe, cette soumission altière, cette obéissance, cette subordination du cœur, qui, dans la servitude même, conservaient l'esprit d'une liberté exaltée ! L'ornement naturel de la vie, cette défense si généreuse des nations, cette pépinière de tous les sentiments courageux et des entreprises héroïques.... tout est perdu. »

Et ici il se rapproche de Novalis (voyez mon texte sur cette pensée illuminée) et de Tolkien – la sensibilité elfique et nostalgique :

« Elle est perdue cette sensibilité des principes, cette chasteté de l'honneur pour laquelle une tache était une blessure ; qui inspirait le courage en adoucissant la férocité ; qui ennoblissait tout ce qu'elle touchait, et qui faisait perdre au vice lui-même la moitié de son danger, en lui faisant perdre toute sa grossièreté. »

Le romantique, l’aristocrate, le nostalgique vont passer pour d’abrutis ringards pas suffisamment libérés :

« Mais maintenant, tout va changer, et les illusions séduisantes qui rendaient le pouvoir aimable et l'obéissance libérale, qui donnaient de l'harmonie aux différentes ombres de la vie, et qui, par une douce assimilation, incorporaient dans la politique les sentiments qui embellissent et adoucissent la société privée, s'évanouissent devant ce nouvel empire irrésistible des lumières et de la raison. On arrache avec rudesse toutes les draperies décentes de la vie ; on va rejeter pour jamais, comme une morale ridicule, absurde et antique, toutes ces idées que l'imagination nous représente comme le riche mobilier de la morale ! »

Le ricanement et le persiflage mettront fin au vieux monde. Le roi des temps anciens va devenir un palliatif,  machin qu’on voit à la télé. Il est people le roi. Burke :

« Dans ce nouvel ordre de choses, un roi n'est qu'un homme, une reine n'est qu'une femme : une femme n'est qu'un être, et non du premier ordre. On traite de romanesques et d'extravagants tous les hommages que l'on rendait au beau sexe en général, et sans distinction d'objets. Le régicide, le parricide, le sacrilège, ne sont plus que des fictions superstitieuses propres à corrompre la jurisprudence en lui faisant perdre sa simplicité. »

Belle conclusion :

« Le meurtre d'un roi, d'une reine, d'un évêque ou d'un père, ne sont que des homicides ordinaires… »

L’homme moderne est devenu glacé comme la terreur et la rationalité qu’il a répandues sur le monde :

« D'après le système de cette philosophie barbare ? qui n'a pu naître que dans des cœurs glacés et des esprits avilis ; système aussi dénué de sagesse que de toute espèce de goût et d'élégance, les lois n'ont plus d'autres gardiens que la terreur qui leur est propre, et elles n'existent que par l'intérêt que les individus pourront y trouver d'après leurs spéculations secrètes, ou à les éluder pour leur avantage personnel. »

Fin de la chevalerie ? Le résultat sera là : le tyran avec des rebelles.

« Lorsqu'il sera détruit dans le cœur des hommes, ce vieux, ce féal et ce chevaleresque esprit de loyauté qui affranchissait à la fois les rois et les sujets des précautions de la tyrannie, alors les complots et les assassinats seront remplacés par des meurtres et par des confiscations, et l'on verra se dérouler ces maximes atroces et sanguinaires, que renferme le code politique de tout pouvoir qui ne repose ni sur son propre honneur, ni sur celui de ceux qui doivent lui obéir. Les rois deviendront tyrans par politique, lorsque les sujets seront rebelles par principe. »

Eh oui le gilet jaune a deux siècles de résistance-gonflette derrière lui. Mais la république se défend bien, qui gouverne si mal…

Or notre bel aristo républicain Alexandre Dumas (c’était plutôt un amateur de barricades) le pressentit aussi. Ecoutez-le, notre visionnaire, qui écrit dans Vingt ans après :

« Raoul, sachez distinguer toujours le roi de la royauté ; le roi n’est qu’un homme, la royauté, c’est l’esprit de Dieu ; quand vous serez dans le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez l’apparence matérielle pour le principe invisible, car le principe invisible est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en l’incarnant dans un homme. »

Athos adresse ses reproches d’aristocrate nostalgique au pauvre d’Artagnan : « Parce que tous les gentilshommes sont frères, parce que vous êtes gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les premiers entre les gentilshommes, parce que la plèbe aveugle, ingrate et bête prend toujours plaisir à abaisser ce qui lui est supérieur ; et c’est vous, vous, d’Artagnan, l’homme de la vieille seigneurie, l’homme au beau nom, l’homme à la bonne épée, qui avez contribué à livrer un roi à des marchands de bière, à des tailleurs, à des charretiers ! »

Car Burke oublie que c’est d’Angleterre qu’est venu le bourgeois…

«The bourgeois was an entirely deliberate creation of early modern thought, an effort at social engineering that sought to create social peace by changing human natureitself. »(Fukuyama)

 

Sources

Burke – Réflexions…

Dumas – Vingt ans après 

 

Donations

Nous avons récolté 757 € sur 3000 €

faites un don