Du Mistral au Rafale, sous le regard de l’Inde

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Du Mistral au Rafale, sous le regard de l’Inde

In illo tempore, le 24 juillet 2014, Jean-Paul Baquiast avait évidemment et justement rapproché la livraison des porte-hélicoptères Mistral français à la Russie à la commande de 126 Rafale français par l’Inde, en observant que l’éventuelle faillite de la première menacerait la concrétisation de la seconde. Ce lien s’est encore renforcé, jusqu’à ce qu’on puisse y distinguer un air de famille, depuis la dernière péripétie (voir le 4 septembre 2014) du président-poire de la France annonçant qu’il “suspendait” la réalisation de la première partie du contrat (livraison du premier exemplaire) jusqu’en novembre, – cela (livraison du Mistral) dépendant alors de la situation en Ukraine. On peut donc raisonnablement observer dans notre boule de cristal que quelque chose, – un incident grave, une attaque contre des gentils, la destruction d’un paquebot transportant des retraités occidentaux ou des émigrés maghrébins dans l’espace aérien ainsi violé de l’Ukraine, une “invasion” de “petits hommes verts” dans des camions humanitaires “tout blancs”, – “quelque chose”, vous dit-on, aura lieu en Ukraine orientale aux alentours de la fin octobre, pour être aussitôt porté avec indignation au débit des Russes et confirmer devant le tribunal de la Communauté Internationale, en présence du témoin-poire, l’impossibilité de livrer le Mistral. La chose acquise (la non-livraison), le président Obama félicitera le président Hollande. Enfin, prenons cela pour ce que cela vaut, notre boule de cristal n’étant pas homologuée et s’étant d’ailleurs montrée régulièrement incapable de développer une narrative qui tienne la route du temps. Néanmoins, conclura-t-on à l'avantage de la boule de cristal, Si non è vero...

... L’hypothèse de la chose (les relations incestueuses entre les deux contrats) fut largement confirmée par un article de Alexander Korablinov, dans RIR (Russia & India Report), une revue essentiellement intéressée par les liens et les initiatives entre la Russie et l’Inde, et rendant compte de points de vue de commentateurs indiens et russes sur un large spectre d’événements internationaux. Le 5 septembre 2014, Korablinov développait une petite nouvelle à partir de diverses sources, alimentant l'idée de la triste et forte possibilité d’une remise en cause par l’Inde de la perspective de finaliser la commande de Rafale. Un expert français de l’IRIS, parlant au site russe Delovoi Peterburg, était cité, ainsi que des sources indiennes, avec également une déclaration du chef d’état-major de la Force Aérienne Indienne à l’Hindustan Times le 3 septembre 2014. Parlant donc de cette possibilité du refus français de livrer le Mistral, Korablinov observait :

«...The biggest repercussion would be a loss of reputation for France as a reliable supplier, Arnaud Dubien, a Russia research associate at the Institut de relations Internationales et Strategiques said. “Officials from the French Ministry of Defence, in private conversations acknowledge that if they fail to deliver the Mistral to Russia, then France will lose its contract to supply 126 fighter jets to India,” Dubien said. Dubien believes that the decision of French President Francois Hollande, to suspend the delivery of the Mistral, is not final, and was taken under tremendous pressure from the United States and Germany. He added that a final decision would be taken by November on the delivery of the warships, and a lot would depend on how the situation in Ukraine panned out.

»A source in the Indian Defence Ministry said that India was “watching the developments closely.” The source added it was too early to say if this would factor into the government’s decision to sign a contract. “When such a large amount of money is paid and then a supplier uses geopolitics to delay or suspend deliveries, it does raise eyebrows,” the source, who was not authorised to talk to the media, said. The Indian Ministry of Defence could not be immediately reached for official comment. [...] Indian Air Chief Marshal Arup Raha told the Hindustan Times that a deal for the Rafale is “going to happen soon.” Industry watchers in Delhi however say that there will be growing pressure to reconsider France given the volte-face the country made this week when it came to the supply of the Mistral ships to Russia.»

Ces petites et intéressantes précisions sur le sentiment des Indiens vis-à-vis de la France, du Mistral et du Rafale nous ont été donnés, par l’intermédiaire du lien adéquat, par un autre auteur du site RIR, l’expert indien Rakesh Krishnan Simha, dans un article du 13 septembre 2014. Simha analysait la logique, s’il y en a une, des sanctions antirusses, et surtout leurs effets négatifs pour les “sanctionneurs”, effets négatifs qui sont considérables. Le texte est intéressant, également pour avoir plus directement un écho de ce que pourrait être le sentiment indien à cet égard. Une partie est consacrée aux affaires militaires, avec le constat de l’incompréhensibilité du comportement français (et du comportement allemand), qui se déroule comme si la France voulait liquider sa position de fournisseur indépendant d’armement, comme principale, sinon seule véritable alternative aux USA (aux Anglo-Saxons) au sein du bloc BAO, pour ceux qui veulent acquérir des armements sophistiqués... Mais quoi, la France, au moins, a “le mariage pour tous” !

«It is a pointer to the paucity of strategic thinking in France and Germany that they are so easily swayed by the US-UK combine to welch on military contracts already inked with Russia. The built-in penalties aside, the breach of contract is guaranteed to alarm other buyers. If Germany and France are planning to drive away their weapons customers, then they are doing a pretty good job of it. But look at it this way: perhaps that’s precisely what the US and UK have been planning all along – to attract disillusioned buyers.

»As part of its military modernisation, Russia had hired Germany’s Rheinmetall to build a modern military training facility. But under pressure from the US, Germany cancelled the $134 million contract. Strategy Page says Russia may turn to China to get the training centre built as China has obtained – or rather purloined – the technology and built its own. “The growing list of sanctions against Russia has hit the Russian arms industry particularly hard because new Russian weapons depend on Western suppliers for some of the high tech components needed,” says Strategy Page. “China is taking advantage of this by pointing out it has become a major producer of high-end electronic and mechanical components, and can probably replace Western suppliers now unavailable because of the sanctions. While Russia does not buy a lot of foreign weapons it does buy a lot of high-tech components (especially electronic ones) from the West. A lot of these items are dual use items that China and other East Asian countries also manufacture. China backs Russian (moves in Ukraine) and is hostile to sanctions (which it has been under for several decades). Beijing believes it can replace enough western suppliers to Russia to create about $1 billion a year in additional business for Chinese firms.”

»Similarly, India is watching – with a mix of amusement and dismay – France kowtow to the US and letting its $1.6 billion Mistral deal with Russia sink. France has been a reliable supplier of quality combat systems and has never welched on a deal with India. However, that was in the past when France had opted out of NATO. With Paris now syncing its foreign policy with the warlords in Washington, India’s military should be cagey about ‘Made in France’ technology...»

Ce qui est remarquable avec cet article, d’un expert indien répétons-le et publiant dans une revue destinée à un public international, mais d’abord russe et indien bien entendu, c’est justement l’“internationalisation” publique de la grande crainte exprimée par quelques experts français concernant les conséquences pour les exportations françaises d’armement du comportement de la France dans l’affaire du Mistral. D’une certaine façon, on peut en déduire, ce qui relève par ailleurs d’une évidence chronologique, que le mal est déjà fait, que la “réputation” de la France est d’ores et déjà ternie sinon compromise décisivement par le comportement du président français. Sa décision de suspendre sa décision de livraison (du Mistral), juste au moment du sommet de l’OTAN, a été unanimement appréciée dans les milieux concernés, dans les pays concernés, – c’est-à-dire tous les clients traditionnels et potentiels d’une France à la politique d’indépendance nationale, – comme le signe que cette politique française n’avait plus rien d’indépendant, qu’elle en était réduite, pour le cas du Mistral, à des manœuvres honteuses de petit commis pris la main dans la caisse. Même si le Mistral est livré, cette réputation française est complètement ternie d’ores et déjà, et il faudrait un formidable changement de politique générale (quelque chose comme la sortie de l’OTAN) pour renverser ce jugement dévastateur.

La position des Indiens est d’une certaine façon délicate. Ils sont sur le point de boucler le contrat Rafale, et techniquement autant qu’opérationnellement le choix de l’avion français est un point essentiel de leur rééquipement, – cela, du point de vue des techniciens, des militaires, voire des industriels. Du côté politique, la position est notablement plus imprécise, puisque le Rafale se retrouve avec deux adversaires sur ses deux flancs : d’un côté ce n’est pas nouveau, les concurrents essentiellement sinon exclusivement anglo-saxons veulent faire capoter le contrat et font pression bien entendu dans ce sens ; si leur pression a échoué directement, elle représente un élément de malfaisance continu, notamment pour le cas où la France rencontrerait des difficultés dues à sa position politique et à sa réputation perdue d’indépendance, – ce qui est le cas... De l’autre côté, il y a les milieux politiques indiens reflétant la politique nouvelle du Premier ministre Modi, qui justement veut une ligne plus indépendante pour l’Inde, c’est-à-dire une ligne sortant des normes du Système (et de la prépondérance US). L’inratable paradoxe est que cette ligne favoriserait évidemment la France traditionnelle telle que la connaissent les Indiens, c’est-à-dire la France gaulliste ; mais pas cette caricature extraordinaire qu’Hollande a d’ores et déjà déployée aux yeux de tout, faisant penser aux observateurs que la France, dans la perception qu’on en a, est totalement sous le contrôle US. Que cela soit conforme à la vérité de la situation ou pas n’importe guère ici, puisqu’il s’agit de l’essentiel, qui est la perception des observateurs. L’article de Simha est à cet égard un signe tangible de cette situation.

Concrètement, où pourrait-on situer l’actuelle vérité de la situation, du côté indien et de la commande Rafale ? C’est difficile à dire, entre l’abandon de la commande, ou bien la signature du contrat. Peut-être existerai-il une voie intermédiaire, selon des sources indépendantes indiennes. Ainsi va l'hypothèse : l’Inde imposerait des clauses extraordinaires de garantie politique de livraison, qui mettraient en cause de façon voyante (sinon insultante, pour ceux qui gardent le souvenir de ce que fut ce pays) une certaine politique française, – réelle ou encore virtuelle ; qui pourrait même faire allusion au précédent éventuel du Mistral là aussi, avec l’inconnue de savoir si les Indiens attendraient ou non de voir si les Français vont livrer le Mistral ; qui pourrait même faire allusion à la question du précédent des liens avec la Russie. Certains pourraient imaginer que certaines de ces conditions pourraient même gravement embarrasser la France vis-à-vis des USA d’un point de vue strictement politique, les USA ne se gênant plus pour intervenir politiquement dans les transactions françaises sans résistance des Français et estimant alors qu’on ne peut envisager des livraisons d’armements sans conditions politiques exigées du côté du pays acheteur, – et l'on imagine lesquelles, et dans quelles conditions. Ces conditions pourraient embarrasser la France, tout en plaçant ce pays devant la nécessité d’un choix politique visible et quasiment public, vis-à-vis de leur éventuelle allégeance aux USA qu’il serait conduit à nier et à dénoncer, s’ils veulent le contrat Rafale... Mais enfin, il semble bien que ce type d’hypothèses soit, pour l’instant, du wishful thinking, cela écrit en gardant à l’esprit l’idée qu’à notre époque, les choses vont vraiment très, très vite.


Mis en ligne le 17 septembre 2014 à 04H38