Dissonances hivernales

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Dissonances hivernales

• La directrice du renseignement US (CDI) Avril Haines a tenu une conférence où elle a présenté les perspectives pour l’hiver ukrainien selon les différentes agences et services américanistes.• Le résultat obtenu est à la fois fantasmagorique et hollywoodien : tout se passe selon le plan prévu, on se reposera pendant l’hiver puis les Ukrainiens reprendront le dessus au printemps. • On s’attache aussi à la réaction immédiate de Larry Johnson, subjugué d’indignation devant tant d’auto-simulacre. • De l’auto-simulacre à l’autodestruction, il n’y a qu’un pas...

Madame Avril Haines, directrice du renseignement national aux USA (DCI pour ‘Director Central Intelligence’, qui chapeaute tous les services de renseignement US) donnait, samedi, une conférence en Californie, au Reagan National Defense Forum de la Reagan Library, répondant à des questions de sa directrice Andrea Mitchell. Nous donnons ci-dessous deux réactions sur cette conférence, à partir de sources que nous consultons souvent, qui sont en général d’une tendance plutôt ou nettement antiSystème, mais qui divergent notablement sur la question de la guerre en Ukraine.

• La citation du rapport que ‘ZeroHedge.com’ fait de la conférence cite largement la DCI, sans apporter d’appréciations critiques très marquées, – sauf un mot ou l’autre ici ou là. Manifestement, ‘ZeroHedge.com’ se méfie un peu (beaucoup ?) des services de renseignement US mais est plutôt favorable indirectement aux Ukrainiens, par hostilité assez marquée aux Russes et à Poutine (dans la ligne des restes virulents de l’anticommunisme des conservateurs US).

« La directrice du renseignement national, Avril Haines, a révélé l'évaluation actuelle de la communauté du renseignement des États-Unis, qui s'attend à ce que l'intensité de la guerre entre l'Ukraine et la Russie diminue au cours des mois d'hiver, avant de remonter en flèche lors des contre-offensives au printemps.

» “Une fois l'hiver passé, la question qui se pose est la suivante : à quoi ressemblera la contre-offensive ?” a déclaré Haines devant le Reagan Defense Forum à Simi Valley, en Californie, samedi. “Nous nous attendons à ce que, franchement, les deux armées soient dans une situation où elles vont chercher à se rééquiper, à se réapprovisionner, en un sens, à se reconstituer, afin d'être en quelque sorte préparées à cette contre-offensive.”

« “Mais nous sommes assez sceptiques quant à savoir si les Russes seront, en fait, prêts à le faire”, a-t-elle poursuivi. “Et je pense de manière plus optimiste pour les Ukrainiens dans ce laps de temps”.

Le rapport de ‘ZeroHedge.com’ se poursuit en marquant une certaine prudence “sceptique” devant l’affirmation notablement optimiste de la DCI quant au moral et aux capacités des Ukrainiens, par contraste avec ce qu’elle juge être l’abattement des forces russes, cela pour l’offensive, ou la contre-offensive (?) du printemps, estimant d’une façon assez notable que l’hiver marquera une pause (un “gel”) pour les deux armées ; tout cela est dit au moment où se poursuit la plus grande bataille de la guerre à Bakhmout, dans des conditions d’une violence terrible parfaitement décrite par Alexander Mercouris, et alors que les Russes s’approchent de plus en plus d’une victoire décisive tandis qu’ils renforcent notablement leur armée. Nous ne sommes certes pas au cœur de l’hiver mais la neige est déjà là, ainsi que des bruits persistants de regroupement massif de forces russes et de préparation d’une grande offensive hivernale... Bref, il y a de grandes variations...

« Il est probable que le “scepticisme” des services de renseignement américains sur les capacités des forces russes à ce stade soit lié au fait qu'elles ont été repoussées dans certaines parties du Donbass au cours des deux derniers mois, et en particulier à la reprise de la ville de Kherson le mois dernier après que Moscou ait ordonné un retrait à grande échelle.

» Elle estime en outre que si les mois d'hiver froids auront un impact plus important sur le moral des Russes, elle n’a pas perçu que les Ukrainiens perdent leur volonté, malgré des attaques de missiles dévastatrices sur le réseau énergétique national destinées à imposer des souffrances collectives supplémentaires.

» “Ils font cela dans le but de saper la volonté des Ukrainiens, et je pense que nous ne voyons aucune preuve du déclin de cette volonté à l'heure actuelle”, a-t-elle déclaré. »

... Tout de même, ‘ZeroHedge.com’ termine son rapport avec deux vidéos montrant des colonnes de soldats et de véhicules russe marchant ou roulant sur la neige, en bon ordre et avec allant, avec ce seul mot de présentation des deux documents : « Et ceci, par contraste... », – et l’un des deux documents venant du ministre ukrainien de la défense mettant hautement en doute l’analyse de la DCI/US selon laquelle l’hiver “gèlera“ l’activité des deux armées...

(Il est vrai qu’estimer, un peu comme on énonce une règle d’or, que l’hiver est une période d’arrêt des activités militaires dans les traditions des armées russes est tout de même une démonstration assez peu ordinaire d’ignorance et d’inculture de l’histoire militaire en général.)

• Cette présentation de la DCI, qui paraîtra normale à certains, absolument surréaliste à d’autres, est l’objet d’une vigoureuse réaction de Larry Johnson, qui en perd sa tranquille ironie sarcastique. Il s’attache à l’un ou l’autre passage de ces déclarations, mais se répand surtout en critiques dévastatrices. Le premier paragraphe de son texte nous dit tout à cet égard :

« Je ne dis pas qu'Avril Haines, la directrice du renseignement national de Joe Biden, est stupide. Mais je crois, sur la base de sa prestation au Reagan National Defense Forum à la Reagan Library, qu'elle n'est pas la plus brillante des ampoules dans le lit de bronzage. Si elle raconte à Biden les mêmes bêtises qu'à Andrea Mitchell, et que Biden y croit, alors l'administration Biden et le peuple américain vont avoir un réveil brutal dans les semaines à venir. »

Il faut noter que Johnson donne, en documentation, la même vidéo d’Alexander Mercouris que nous avons référencée plus haut. C’est une des premières fois qu’un lien effectif est fait entre ces deux filières de critiques antiSystème (celle de Johnson et des critiques US, très nombreux, tels Scott Ritter et le colonel Macgregor, et d’autre part celle des européens avec Mercouris-Christoforou principalement). Cela n’est pas indifférent, les critiques antiSystème/indépendants US et européens étant souvent séparés par des points d’intérêt divergents selon des réflexes psychologiques différents (par exemple, la psychologie isolationniste US) ; mais l’Ukraine rassemble ces deux courants, ce qui est une excellente chose.

Le simulacre et l’autodestruction

Sans prendre parti (telle conception est juste, telle autre est fausse), on doit constater avec ce cas l’approfondissement incessant des deux perceptions, ou analyses. Inutile de s’attarder à détailler les arguments des uns et des autres, ni de nous situer par rapport à eux, – la chose est connue... Le constat est sidérant, entre :

• D’une part, disons les antiSystème/indépendants qui annoncent et documentent abondamment l’actuelle montée en puissance des Russes, la concentration de leurs forces, la très probable “offensive d’hiver” qui s’annonce, etc. On en connaît beaucoup là-dessus, mais ceux qui ont l’extrême audace de quitter un instant les sermons de LCI, de la BBC, du New York ‘Times’ (quoique même chez ceux-là, on découvre de plus en plus une pièce qui n’est pas dans le rang ni dans l’hébétude courante) savent à quoi s’en tenir ; et ils sont de plus en plus nombreux, justifiant et donnant toute sa raison d’être au mécontentement populaire constaté un peu partout dans le bloc-BAO.

• D’autre part, le sempiternel festival de simulacre, cette fois réalisé par la DCI/USA, au nom par conséquent de toutes les agences de renseignement : “Il n’y aura rien cet hiver, les Russes ne se battent jamais l’hiver, de toutes les façons ils (les Russes) ont le moral à zéro et sont partout en déroute”.

Nous ne cessons donc de mesurer notre stupéfaction, notre incrédulité devant des jugements et des constats aussi opposés sur des faits, des réalités en train de s’accomplir en Ukraine. L’argumentation de la CDI est tellement appuyée sur des affirmations rocambolesques, – l’horreur des Russes pour des combats par temps froid ! – qu’il apparaît inutile de les analyser, alors même que des témoignages sur la bataille en cours à Bakhmout venus des Ukrainiens eux-mêmes ou de journalistes notoirement antirusses (Johnson en cite quelques-uns dans un autre texte publié le même jour) décrivent la situation d’un terrible affrontement causant de terribles pertes chez ces mêmes Ukrainiens ; ces récits contrastent de manière bien tragique avec le ton assuré sinon anesthésiant de la directrice du renseignement américaniste. Ce qui se déroule au travers de ces divers échanges et du fracas de la bataille mesure l’abjection à laquelle parviennent, sans doute sans en avoir la moindre conscience, les dirigeants des pays du bloc-BAO assurant l’essentiel de l’opérationnalité de la puissance du Système, – car nous en revenons au Système, bien entendu...

Une fois de plus se pose la question de savoir comme se fera, comment se fait le retour à la réalité pour ceux qui la méprisent si complètement. Tous comptes et réflexions faites, et d’une certaine façon qui écarte les embarras des pensées trop occupées des détails, la réponse à une question aussi abrupte est d’une complète simplicité. Lorsque la réalité s’imposera ou s’impose, on oublie tout ce qui a été dit et on construit un autre simulacre qui met en cause les conséquences de cette réalité qu’on a refusée et l’on poursuit la même voie de la construction d’une réalité alternative. Le problème est évidemment que cette tension entre deux perceptions et deux constats alourdit de plus en plus la charge psychologique inconsciente qui est imposée à ceux à qui sont destinés ces exercices.

Nous parlons là d’un affaiblissement constant des psychologies des déconstructionnistes, de la sorte dont parlait, d’une façon presqu’expérimentale comme une auto-analyse, Jacques Derrida dans le fameux enregistrement sur lequel nous sommes souvent revenus (voir notamment le 31 décembre 2017, le 10 février 2020, le 3 novembre 2022). L’évolution que nous prévoyons et attendons, c’est justement un tel affaiblissement qui rend les processus à la fois de “constructeur de simulacres” et d’“argumenteur de simulacre” de plus en plus à la fois complexe et fragile, engendrant des décisions de plus en plus erronées et catastrophiques, participant donc activement à l’autodestruction des constructions ainsi développées, et du Système lui-même.

... Certes, nous en revenons toujours à la fameuse équation surpuissance-autodestruction qui est la marque même du développement du Système. La guerre en Ukraine, ‘Ukrisis’ en général, représentent un formidable champ de manœuvre pour cet exercice.

 

Mis en ligne le 5 décembre 2022 à 19H50