Déstabilisation, de la Turquie à l’Irak

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Déstabilisation, de la Turquie à l’Irak

La Turquie continue à s’enfoncer dans l’imbroglio enfanté par sa politique syrienne, et exacerbé ces derniers jours par les échanges de tir entre la Syrie et la Turquie. Les Turcs alternent des déclarations incendiaires et des déclarations apaisantes à propos de ces incidents, qui semblent plutôt un enchaînement de circonstances, avec des provocations qui les accompagnent, mais qui illustrent surtout l'impasse complète caractérisant la position turque : conserver l’intransigeance anti-Assad de la politique turque, continuer à figurer d’une façon offensive dans les tirs de frontière, et en même temps s’alarmer constamment des possibilités d’extension de ces incidents de frontière en un conflit plus généralisé où la Turquie se trouverait dans une position extrêmement dangereuse. D’autre part, il n’est pas exclu que la Syrie en vienne à considérer, du point de vue tactique et militaire et surtout d’un point de vue politique, que la poursuite de ces incidents de frontière constitue un certain avantage. La dynamique actuelle met la Turquie sous tension, avec la possibilité de l’enchaînement vers une intervention, en même temps que les Turcs réalisent de plus en plus quelle occurrence catastrophique ce serait pour eux d’être plongés dans le conflit syrien. (Ce que AP traduit sous cette forme, évidemment selon une hypothèse peu favorable à la Syrie : «The persistent Syrian shelling suggests the cross-border fire of recent days is not accidental. Turkey, along with other foreign allies of the Syrian opposition, is reluctant to intervene militarily in Syria, and Damascus' military strategy relies, in part, on the high threshold for foreign intervention…»)

Des déclarations du président Gul sont significatives à cet égard (à Ankara, toujours d’après Associated Press le 8 octobre 2012). Gul s’effraie du “worst-case scenario”, qui impliquerait une extension des troubles intérieurs syriens en une guerre régionale où la Turquie serait impliquée, sans que la “communauté internationale” (les alliés BAO, USA en tête, ou plutôt en queue) ne juge nécessaire de s’y impliquer directement.

«Gul, the Turkish president, described Syria's civil war and its regional impact as the “worst-case scenario that we've all been dreading, adding that along with the suffering of the Syrian people, “once in a while we're also affected.” Speaking to reporters in Ankara, Gul also said the situation in Syria must not be allowed to continue. “Sooner rather than later there will be change, a transition,” he said. “Our only hope is that this happens before more blood is shed, and before Syria self-destructs more than it already has. It's also crucial that the international community act in a more effective way.”»

…Ces embarras syriens de la Turquie conduisent à observer combien l’environnement de ce pays est devenu extrêmement déstabilisé et dangereux pour lui, poursuivant l’évolution déjà envisagée. En d’autres mots, la fameuse politique du ministre des affaires étrangères Davutoglu du “zéro problème” avec les voisins de la Turquie s’est transformée en une politique du “zéro ami” chez les voisins de la Turquie à la suite de crise syrienne et de ses conséquences. (Voir notamment «Turkey reaps bitter harvest of its Syria policy», de Mohammad Noureddine, dans As-Safir, le 5 octobre 2012, et « Turkey's foreign policy takes a dangerous turn», de Ayhan Simsek, dans Deutsche Welle le 7 octobre 2012.)

Cela est notamment vrai avec l’Irak, qui continue à évoluer vers une attitude de plus en plus hostile à la Turquie, notamment causée par les violations répétées de l’espace aérien irakien par des avions de combat turcs attaquant des positions du PKK kurde en Irak. Les Irakiens considèrent désormais la possibilité d’un accord militaire de sécurité avec l’Iran si la Turquie ne cesse pas ses incursions contre les Kurdes d’Irak, ou/et si les USA n’obtiennent pas des Turcs une telle cessation. Cette évolution de l’Irak met ainsi directement en cause les liens entre l’Irak et les USA… Le 4 octobre 2012, Nidal al-Laythi et Karim Abd Zayer développent une analyse sur cette affaire, notamment la proposition iranienne d’un accord de sécurité, dans le quotidien irakien Azzaman.

«Sources close to Prime Minister Nouri al-Maliki revealed yesterday [Oct. 3] that Maliki asked Iran’s Defense Minister Ahmad Vahidi, whom he met yesterday in Baghdad, for more time to respond to Iran’s offer to conclude a military and security agreement with Iraq. Maliki wants to wait until the United States’ position on the violations on the part of Turkish aircraft becomes clear. […]

»Izzat al-Shabandar, MP for The State of Law Coalition and a close associate of Maliki, told Azzaman that the Iraqi government expects the US administration to use its influence over Turkey to stop the violation of Iraqi sovereignty in accordance with the security agreement concluded between the two countries. […] Shabandar added: “We expect Washington to use its influence to prevent Turkey from violating Iraqi airspace, and we want to know the credibility of the United States' commitment and the extent to which it [abides by] the security agreement with Iraq.” Shabandar continued: “Quite frankly, Iran is not our first choice, and we hope that Americans and Europeans do not corner Iraq.”

»Vahidi is the first Iranian defense minister to visit Iraq, but Shabandar said that the visit was programmed and not linked to the US' request from Iraq to prevent Iranian aircraft from transferring supplies to Syria through Iraqi airspace, adding, however, that this issue was on the agenda of the Iranian minister. Shabandar, who is close to Maliki, said that the Iranian request will only be heeded in Iraq in line with the security agreement signed with the US. He criticized the idle US position regarding the Turkish air strikes on northern Iraqi villages. He added: “We have multiple options and our position is independent,” stating that Iraq is ready to take new decisions with the help of Iran. Shabandar revealed that Maliki's visit to Moscow reflects this open-door position, and was also a message to the US.»

On voit combien les hypothèses et les démarches, aujourd’hui en Irak, sont constamment envisagées en fonction de changements d’alliance, y compris vers la Russie. Indépendamment des propos recueillis de la part de ce parlementaire (Shabandar), qui est un proche de Maliki et doit donc mesurer ses déclarations en fonction des réactions des USA, les auteurs de l’article affirment de façon beaucoup plus catégorique qu’un accord entre l’Irak et l’Iran tel que celui proposé par le ministre iranien Vahidi, de type militaire ou de sécurité, implique effectivement la liquidation de l’“accord stratégique” entre les USA et l’Irak («According to observers, the US-Iraqi strategic agreement will be dead in the event of any military and security agreement [Baghdad reaches] with Iran.»). La même orientation, complémentaire du reste, est prise concernant les 16 bases turques en Irak du Nord qui avaient été accordées par Saddam Hussein à la Turquie pour lutter contre le PKK, et reconduites par Maliki. Le statut de ces bases est désormais soumis à l’examen du Parlement irakien, dans la perspective de décider de leur éventuelle suppression. (Voir le même Azzaman, du 8 octobre 2012.)

On voit encore qu’on se trouve selon une perspective stratégique beaucoup plus large, à partir de l’événement de la politique syrienne de la Turquie, déclenchant un regroupement de l’opposition et de la résistance kurde, notamment dans la partie kurde de l’Irak, avec accueil fait à des éléments du PKK kurde, cela déclenchant des incursions turques en Irak, puis les réactions irakiennes qu’on observe, et enfin l’initiative iranienne qui met en cause l’“accord stratégique” entre les USA et l’Irak. L’enchaînement est impressionnant en ce qu’il montre l’élargissement de la perspective et les implications stratégiques de plus en plus importantes. Les capacités US à contenir de telles évolutions, et notamment l’évolution irakienne par rapport à l’Iran, semblent très réduites, à la mesure de la paralysie des capacités d’action US et, surtout, des faiblesses psychologiques et bureaucratiques dans l'application de stratégies elles-mêmes nébuleuses, contradictoires, quand elles sont seulement eprimées. Les USA, qui ont encouragé la politique syrienne agressive de la Turquie, qui sont incapables de la soutenir d’une façon effective sur le terrain, compensent cette impuissance par un blanc-seing donné aux actions turques offensives, anti-kurdes, en territoire irakien, entraînant les réactions irakiennes et l’initiative iranienne… C’est de plus en plus la formule du cercle vicieux, dont le principal perdant est évidemment l’“organisateur” inconscient du désordre, c’est-à-dire les USA agissant au nom de la dynamique du Système, dans le même sens d’une façon brutale et arbitraire depuis le 11 septembre 2001 et les “ripostes” en Afghanistan et en Irak.


Mis en ligne le 9 octobre 2012 à 15H39

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