De Péguy à Douguine

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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De Péguy à Douguine

28 mars 2024 (13H55) – Certains (dont je suis) estiment que les plus grands philosophes sont aussi des poètes et que certains poètes sont aussi de grands philosophes ; Dans tous les cas, la poésie permet d’exprimer, mieux que toute autre forme d’art de l’écriture, par les images, par les symboles, les allégories, les incarnations, les visions intuitives, des pensées philosophiques et métaphysiques d’une grande puissance. Bien sûr, qui ne songerait à Nietzsche et à son ‘Zarathoustra’ ? Il se trouve, à mon estime, qu’il existe aujourd’hui un philosophe qui est aussi un poète, et qui exprime par un langage de poète quelques-unes des grandes idées qui soutiennent sa pensée.

Je pense que le Russe Alexandre Douguine est aujourd’hui le seul philosophe (à ma connaissance si limitée) qui marie une haute pensée philosophique d’une grande originalité à une écriture lyrique qui fait de lui également un poète.  Comme dans tous ces cas de philosophe & poète, dont chacun est spécifique, le lyrisme poétique n’est pas nécessairement employée dans tous les textes. Certains textes philosophiques de Douguine sont plus précis et bien plus complexes que lyriques, et le lyrisme n’y a effectivement pas sa place. Par contre, je crois qu’on trouve dans chacun de ses textes qui déploient un lyrisme poétique des traces indubitables de sa pensée philosophique.

Certainement, dans le grand chambardement de catastrophes de ces temps-devenus-fous, dans nos pauvres pays soumis à une servilité presque ontologique au Système, où la stupidité, l’idiotie et la crétinerie font toutes assaut d’affirmations de prépondérance, on ne trouve parmi nos plumes consacrées le moindre équivalent d’un Douguine. Nous, face à ces fariboles, nous opposons la sécheresse arrogante d’une raison-subvertie, saupoudrée de vertus démocratiques et satisfaites, produisant des horizons arides et inféconds au rythme de simulacres hallucinés.

Le texte que je reprends ci-dessous est de la veine lyrique de Douguine, exaltant la Russie, et la Russie en lutte. On retrouve bien entendu des accents de certains textes écrits par des poètes russes pendant ce que les Russes nomment « La Grande Guerre Patriotique » de 1941-1945. Il s’agit d’un poème de guerre, dans une bataille dont on comprend parfaitement, à le lire, qu’elle est absolument existentielle et ontologique. Douguine est certainement, parmi les penseurs russes, celui qui a le mieux compris l’enjeu métaphysique, – et de “géopolitique métaphysique” selon une de ses expressions favorites, – que la GrandeCrise a mis sur le champ de cette immense bataille. Bien entendu, la Russie est au centre de sa ferveur, comme l’est une mère qui salue et qui prie pour ses fils partis au combat.

Cela fait, pour mon compte et selon mes conceptions du monde, qu'aux vers de Charles Péguy, qui sont comme l’emblème de nos « Âmes de Verdun » :

« Mère, voici tes fils qui se sont tant battus

Qu’ils ne soient point jugés sur leur seule misère

Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre

Qui les a tant perdus et qu’ils ont tant aimée »,

Répond cette exhortation d’Alexandre Douguine :

« Quand on vit en Russie, on ne peut pas ne pas être russe. Surtout quand la Russie est en guerre. La Russie est un pays pour ceux qui la considèrent comme leur mère.

Et aujourd'hui, notre mère souffre. »

Peut-on comparer ces langues, ces envolées, à nos pauvres discours d’esprits parfaitement dégénérés, dont on a peine à croire qu’ils sont de la même lignée du Péguy prophétisant Verdun ? Qui est, aujourd’hui, dans notre pauvre et triste civilisation en décomposition, assez audacieux, sinon talentueux, pour écrire de tels mots sur son pauvre et triste pays ? Comment vaincre notre honte et faire contrition sans succomber à la vision de l’horreur qui nous a conduit jusqu’à ici et maintenant ?

Le texte « Moscou en première ligne ! » salue les victimes du massacre du centre Crocus de Moscou (texte original sur ‘geopolitika.ru’, traduction sur ‘euro-synergies.hautetfort.com’).

PhG – Semper Phi

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Moscou en première ligne !

Moscou est désormais, elle aussi, une ville de front, tout comme Donetsk, Sébastopol et Belgorod. Un pays en guerre ne peut pas avoir de villes pacifiques. Il vaut mieux s'en rendre compte maintenant et profondément. Et bien sûr, des mesures spéciales de comportement, des règles spéciales doivent être introduites dans un pays en guerre.

Le territoire du front intérieur n'est pas le territoire de la paix. C'est là que se forge la victoire. Les victimes du centre Crocus sont tombées sur le champ de bataille. Car la Russie d'aujourd'hui est un champ de bataille.

L'Ukraine est aussi la Russie, c'est la même Russie, en continuité territoriale, de Lvov à Vladivostok, et elle est en guerre.

La conscience publique doit devenir la conscience d'une nation en guerre. Et quiconque s'en écarte doit être considéré comme une anomalie.

Il doit y avoir un nouveau code de conduite. Les citoyens d'une nation en guerre peuvent ne pas revenir lorsqu'ils quittent leur pays. Tout le monde doit s'y préparer. Après tout, sur la ligne de front, à Donetsk et à Belgorod, c'est exactement le cas. L'UE est susceptible de fournir des missiles à longue portée au régime de Kiev, qui a perdu la guerre et qui, à nos yeux, perdra définitivement sa légitimité dans moins de deux mois. Nous le reconnaîtrons enfin comme une entité terroriste criminelle, et non comme un pays. Et ce régime ouvertement terroriste, lorsqu'il tombera, est également susceptible de frapper aussi loin qu'il le peut.  Il est difficile de spéculer sur ce qu'il fera d'autre, – il vaut mieux ne rien supposer. Il ne s'agit pas d'un motif de panique, mais d'un appel à la responsabilité.

Nous sommes en train de devenir un véritable peuple, nous commençons à nous rendre compte que nous sommes un peuple.

Et ce peuple vient d'acquérir une douleur commune. Un sang commun, – le sang donné par d'immenses files de Moscovites indifférents aux victimes du monstrueux attentat terroriste. Une douleur commune. Les gens ont un tarif commun lorsque des personnes emmènent gratuitement les victimes de l'hôtel de ville de Crocus à l'hôpital ou à leur domicile. C'est comme au front, – le leur. Quel argent ! Il ne peut y avoir de capitalisme dans un pays en guerre, seulement de la solidarité. Tout ce qui est collecté pour le front, pour la Victoire, est imprégné d'âme.

Et l'État n'est plus un mécanisme, mais un organisme. L'État ressent lui aussi la douleur, prie à l'église, organise des cérémonies commémoratives, dépose des cierges. L'État devient vivant, populaire, russe. Parce que l'État est réveillé par la guerre.

Et les migrants d'aujourd'hui sont appelés à devenir une partie organique de la nation en guerre contre l'ennemi. À devenir leur propre peuple, – ceux qui donnent leur sang, qui conduisent gratuitement quand c'est nécessaire, qui font la queue au bureau d'enrôlement militaire pour être les premiers à partir au front, qui tissent des filets de camouflage, qui partent en troisième équipe. S'ils font partie de la société, ils peuvent eux aussi, un jour ou l'autre, devenir la cible de l'ennemi. Sortez et ne revenez pas. L'un des garçons qui a sauvé des gens à Crocus Hall s'appelle Islam. Mais il s'agit du véritable islam, le russe. Il existe certes un autre islam.

Quand on vit en Russie, on ne peut pas ne pas être russe. Surtout quand la Russie est en guerre. La Russie est un pays pour ceux qui la considèrent comme leur mère.

Et aujourd'hui, notre mère souffre.

Alexandre Douguine