De la strategic patience au Breaking Point

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De la strategic patience au Breaking Point

Un obscur et bureaucrate expert du Pentagone naissant ou pas encore en activité (la première pierre du bâtiment fut posée le 11 septembre 1941, – étonnante similitude calendaire que James Carroll a mise en évidence) avait proposé de baptiser l’offensive stratégique contre l’Allemagne et surtout contre le Japon, The BP Challenge (il hésitait avec BP Destruction & Annihilation). “BP” signifiait Breaking Point ((la marque British Petroleum n'existait pas encore) et le challenge consistait à tuer le maximum de civils allemands et japonais dans les bombardements stratégiques, pour obtenir un changement radical de politique des gouvernements intéressés vers une capitulation. L’acronyme fut refusé, ainsi que l’expression The BP Challenge parce que les services PR (Public Relations) du ministère US de la guerre trouvait que cela mettait un peu trop à nu un des aspects du type “crime contre l’humanité” de l’offensive stratégique ; l’“obscur et bureaucrate expert” le resta, obscur et bureaucrate, et plus personne n’entendit plus jamais parler de lui. (Peut-être aurait-il pu arguer qu’après tout Hiroshima et Nagasaki prouvait ultimement que la doctrine BP Challenge, – ou mieux, BP Destruction & Annihilation, était démontrée dans sa justesse après s’être avérée fausse pour l’Allemagne ?) ... Bref, tout cela pour montrer combien le concept de Breaking Point est dans la mentalité des américanistes comme le ver (l’un des vers) dans le fruit.

En un sens, la politique des sanctions et autres moyens de pressions font partie de la BP Challenge... C’est cela qu’on comprendrait en lisant le texte (le 1er janvier 2015) de Paul R. Pillar, ancien officier de la CIA devenu l’un des collaborateurs de ConsortiumNews. Pillar nous parle de la dynamique récemment développée autour du prix du pétrole, vers la baisse comme l’on sait, dont lui-même ne semble guère douter qu’elle ait été machinée, ou du moins constamment renforcée, par les USA, voire par le duo Arabie-USA, notamment pour mettre à genoux deux gros exportateurs qui sont en même temps des ennemis des USA (et en bonne partie de l’Arabie), la Russie et l’Iran. Du reste, on a l’impression que cela importe peu, la vigueur du “complot” et sa part prise à la dynamique, du moment que cette dynamique puisse être interprétée comme quelque chose qui va vers le breaking point de ceux que l’on vise et dont il est évidemment question ... (On fera l’hypothèse insolente, convenant à nos temps abracadabrantesques, que ce BP postmoderne, c’est la “strategic patience” dont parle l’ardent BHO à l’intervieweur de la radio NPR [voir ce même 2 janvier 2015], avant de se saisir de son vaste assortiment de club de golf, – peut-être bien plus que les 14 habituellement sélectionnés car the exceptional nation est armée pour toutes les circonstances, – et exercer sa patience sur le green mobilisé pour raisons de sécurité nationale.)

Pillar : « The steep drop in the price of oil during the latter half of 2014 has generated much comment about how this development has weakened major oil-producing countries and supposedly made their governments more pliable on issues that separate them from other countries. Such commentary flows partly from the tendency of media and the commentariat to over-analyze any major development and to identify winners and losers. In the current instance it also reflects how people have happily noticed that several of the significant producers whose revenues have been most adversely affected by the price decline are countries commonly identified as adversaries of the United States, including Venezuela, Russia, and Iran. Edward Luttwak remarks that the price decline “is knocking down America’s principal opponents without us even trying.”

»The commentary reflects in addition a belief that is in evidence whenever similar hopes are placed on the consequences of someone else’s economic pain when that pain is imposed not by the market but instead by sanctions. The belief is that there is a reliable and positive correlation between the other country’s economic discomfort and the willingness of its government to make diplomatic concessions.»

Pillar développe un peu plus la logique qu’il distingue en expliquant le mécanisme du breaking point qui s’appuie sur une pression grandissante destinée à affaiblir l’autre, à l’humilier, à le traiter d’une façon qui implique l’arrogance et l’injustice insupportable de la logique du fort au faible, en toute impunité et illégalité, et du fort qui en plus ne prend aucun risque et utilise des mécanismes qui relèvent du système du technologisme, qui s’inspire de l’“idéal de puissance”, qui n’a comme idéal que l’abaissement de l’autre ... Et terminant ce passage sur une suggestion paradoxale, par cette interrogation du plus grand intérêt finalement, d’ailleurs appuyée sur l’exemple vietnamien, s’interrogeant sur le fait qu’à vouloir faire céder l’autre, c’est-à-dire le mener à son point de rupture (breaking point) on risque, en chemin, de rencontrer son propre breaking point

«The further, usually implicit, assumption underlying false beliefs about market-induced economic discomfort leading to diplomatic flexibility in cases such as Russia or Iran is that the cumulative effect of both sanctions and lower prices will push a regime past some breaking point beyond which it ceases to resist.

»The notion of a breaking point has underlain other American foreign policy thinking, which has involved not only economic discomfort but also the infliction of physical pain through kinetic means. The notion was the basis for Operation Rolling Thunder, the Lyndon Johnson administration’s prolonged and escalating bombardment of North Vietnam in the 1960s. The notion is somewhat akin to the gambler’s fallacy that by persisting and playing a little longer one’s results will change for the better.

»The Vietnam War example illustrates another part of the logic pertinent to such situations that is essential but commonly overlooked when people place hopes on the consequences of someone else’s pain. That part concerns the importance the other side places on the issues that are at stake. Regimes and nations will endure a great deal of pain on behalf of causes that are very important to them. Moreover, in such bargaining relationships the logic works both ways, and the relative importance to us and to the other guy of the issues at stake is critical, too. If it makes sense for us to think about the other side having a breaking point, then it would make just as much sense for the other side to think about our breaking point, even if that point is to be expressed not in intensity of pain at any one moment but instead in impatience and the duration of stalemate.»

Et Pillar, bien entendu, ne peut manquer de mentionner la réponse des Russes à cette sorte de théorie, réponse déjà venue de nombre de voix et de commentaires ; cette réponse qui concerne la résilience de la nation russe, la capacité de résistance et d’endurance du peuple russe, bronzée au feu de l’Histoire, peuple confronté à tant d’invasions, d’entreprises de destruction, attaché à faire de ses siècles d’histoire une lutte constante pour son identité et sa souveraineté, et soutenu par une spiritualité qui a transcendé les siècles ... A part de faire de sa pseudo-identité faussaire la sanglante bouillie pour les chats de la Guerre de Sécession, l’Amérique a-t-elle jamais combattu pour une véritable identité, pour défendre une nation qui n’exista jamais  ? Rude question, terrible interrogation au cœur de cet affrontement en cours, – et affrontement inarrêtable, donc qui risque de forcer à une réponse à cette question-là...

«Even if the idea of a breaking point were valid, we Americans are poorly equipped to identify any such point as it applies to others, including the adversaries most at issue today. Russian Foreign Minister Sergei Lavrov, referring to the oil price drop, said, “We have been in much worse situations in our history, and every time we were getting out of these fixes much stronger. This will happen this time.” He’s right about Russian history, which included among other ordeals the incredibly costly fight against the Nazis in World War II...»

La thèse du breaking point repose sur la même mentalité, la même perception des “relations internationales”, que l’idée de la capitulation sans conditions, ou le slogan du “qui n’est pas avec nous (sous notre empire) est contre nous”, et ainsi de suite ... C’est le même esprit, enfanté par la même psychologie perverse, dévidant les mêmes évidences grossières et barbares présentées sous des couleurs sophistiquées, si possible du type fluo. La tactique de la strategic patience de BHO rejoint la stratégie des affameurs par blocus et les méthodes bureaucratisées au millimètre des tortures officiellement autorisées par la circulaire numéro machin signé de Untel estampillée par le directeur de la CIA qui sera publiquement félicité par le président lors de son départ pour les services rendus “à la nation”. Plus ils en font dans la désinvolture postmoderne et dans l’affirmation de leurs vertus exceptionnalistes, plus ils s’enfoncent dans la barbarie sans retour qu’ils confondent avec la “barbe à papa” de Disneyland mise en scène à Hollywood. L’Amérique est vraiment parfaite comme on n’en fera plus d’autre : la faute ultime du Diable et du Système est d’avoir choisi une marionnette à leur service qui est assez sotte pour croire que ce service est celui de la vertu.

Mais trêve d’emportement ... Il est assuré que la doctrine du BP, ici pour le prix du pétrole, sera appliquée systématiquement contre la Russie, et dans tous les domaines. (Sauf peut-être dans le domaine directement militaire, dans tous les cas abordé directement, car dans ce cas, nous vous dirions notre impression formée à divers détails, remarques, etc., selon laquelle les USA, au fond d’eux-mêmes, au-delà de leur inconscience, de l’impuissance à imaginer autre chose qu’eux-mêmes, de leur psychologie (inculpabilité et surtout indéfectibilité), – notre impression est qu’au fond, dans ce domaine-là, les américanistes connaissent pour la première fois la peur, la vraie, celle qu’ils n’eurent même pas contre les Nazis, les Japonais et les Communistes, – l’indicible trouille devant un adversaire dont on n’arrive pas à prendre la mesure. Or s’ils se gardent de l’aborder directement, il existe tant de moyens d’y conduire par des chemins détournés, – on reparlera de cette trouille américaniste qui, à notre avis, et comme étrange et paradoxale compagne de l’hystérie antirusse, ne cesse de monter sans qu'on s'en amuse encore. Car si les USA reculaient devant leur tâche ultime par crainte de l’affrontement [militaire, dans ce cas] après avoir tout fait pour rendre inéluctable cet affrontement, l’alternative serait pour eux, par désordre civil et désintégration du pouvoir, – non pas regime change mais regime dissolution, – l’effondrement)

Ce qui doit donc nous intéresser, et que Pillar ne s’attarde pas à préciser, c’est la possibilité que le BP survienne chez celui qui applique la pression avant qu’il ne survienne chez celui qui la subit. On notera que cette remarque, qui va de soi et n’implique pas, en général, des conséquences considérables, prend une allure très différente dans le concept de l’affrontement tel que nous le percevons (voir ce même 2 janvier 2015). En effet, ce que chacun envisage comme enjeu dans cet affrontement, c’est bien pour le moins, un regime change, et éventuellement bien plus encore. Jusqu’ici, tout le monde évoque cette possibilité pour le côté russe, d’ailleurs pour s’apercevoir que c’est infiniment plus difficile à envisager que dans n’importe quel autre cas ; quoi qu’il en soit, c’est la traduction politique du breaking point auquel les USA voudraient contraindre les Russes.

Mais si le contraire est envisagé, comme le fait Pillar, c’est alors de l’effondrement des USA que nous parlons, parce que ce pays ne résisterait pas à l’humiliation de ne pas voir atteint ce qu’il juge désormais comme son but ultime, sublime, fondamental, inévitable, et libérateur de toutes les autres tâches concevables pour mener à bien son œuvre décisive (certains la nomment “hégémonie”, d’autres, dont nous, “déstructuration, dissolution & entropisation”, ou formule dd&e). Ce sont bien les USA qui ont haussé l’enjeu de l’affrontement à ce “tout ou rien” (ou ce “tout pour le pire”). Ce sont eux qui ont mis en jeu le “point de rupture”, dont l’un des deux ne doit pas se relever. Si l’on considère la dureté de roc qu’acquiert le Russe placé devant ces entreprises, alors l’on se dit que les USA ont mis en place une sorte de schéma répondant à la terrible imprécation du Lincoln de 1838, qu’il ne faut pas cesser de citer encore et encore, et qui apparaissait déjà dans ce texte du “tout pour le pire” : «Si la destruction devait un jour nous atteindre, nous devrions en être nous-mêmes les premiers et les ultimes artisans. En tant que nation d’hommes libres, nous devons éternellement survivre, ou mourir en nous suicidant.»

... Alors, la strategic patience de BHO prendrait une bien étrange allure  : “patience, patience, nous arriverons bien à nous autodétruire, nous sommes sur la bonne voie”, – et de vous taper un de ces swing réellement présidentiels. Le Système ne pourrait qu’acquiescer, sa consigne de la surpuissance à l’autodestruction finalement appliquée.


Mis en ligne le 2 janvier 2015 à 16H59