De la belle ouvrage

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De la belle ouvrage

3 avril 2009 — Bien plus qu’un long récit, une image suffit, ce qui est, après tout et sans s’encombrer de mots, à l’image de cette époque. Il suffit d'avoir regardé la photo, telle que nous l'avons regardée, que mettait en ligne ce matin le Financial Times (FT), en tête de son compte-rendu froidement poli et quelque peu dubitatif du G20, avec cette légende quelque peu ironique (nous a-t-il semblé): “The G20 Leaders”.

Au centre, vraiment au centre de la photo, comme s’il était l’homme du jour, – et peut-être l’est-il, après tout; au centre donc, Berlusconi, hilare, extrêmement “commandatore”, raisonnablement bronzé (moins qu’Obama, dirait-il en clignant de l’œil), tenant de chaque côté, dans chacun de ses bras, Medvedev, sur la gauche, – qui, ô surprise, se laisse aller et sourit si largement, avec un laisser-aller qui semble proche du rire franc; et Obama, sur sa droite, dont le visage semble être devenu un énorme sourire-rire avec un nombre impressionnant de dents éclatantes. Sur la droite de l’épaule d’Obama, le bout du bras, la main en poing fermé, avec, dépassant, le pouce levé de Berlusconi, – ou est-ce, par un effet d’optique, le poing et le pouce d’Obama, – bravo bravissimo, les artistes! Ni vu ni connu! Sur le côté, un peu comme la Turquie elle-même, un Erdogan souriant, mi-figue mi-raisin, observe le trio; à l’avant-plan et en dessous, un Brown qui discute et oublie son sourire type-bataille d’Angleterre circa-1940… Le seul qui manque à l’appel, en vérité, c’est Sarko-Merkel, l’un dans l’autre comme s’ils ne faisaient qu’un, en couple et en prise. (A propos de Merkel, toute la presse célèbre, parmi d’autres déclarations, cette déclaration où elle salue dans le G20 «un compromis historique», – ou quelque chose du même goût, ce G20 du 2 avril, bien entendu. D’après des linguistes, elle aurait pourtant dit, toute de rigueur teutonne: «un compromis presque historique.»)

Quoi qu’il en soit, puisque cette photo a été choisie par le FT, nous nous demandons si elle ne le fut pas intentionnellement, comme un message sciemment subliminal. Mettre Berlusconi au centre d’une photo symbolisant le G20 presque-historique du 2 avril 2009, pourquoi pas? Tout est dit, passez muscade.

“De la belle ouvrage”, disons-nous, du cousu-main, – du “nouveau Bretton Woods” de Sarko au “nouvel ordre mondial” de Gordon Brown (puis d'Obama), tout y est. Le texte du site WSWS.org de ce jour, avec sa rage coutumière, mais aussi son expertise, fait un bon compte-rendu du sommet du G20. Le commentaire de François Leclerc, sur PaulJorion.Com/blog, également du 3 avril 2009, fixe les idées sur l’interprétation qu’on en doit avoir. L’éditorial de The Independent, du 3 avril 2009 encore, représente un bon exemple de la “presse officielle” obligée de saluer le sommet mais qui le fait avec les réserves, non “d’usage” (au contraire) mais simplement dues à la réalité des choses.

En un mot, le G20 fut essentiellement un compromis entre la tendance menée par les Européens et celle des Anglo-Saxons, fait grâce à un autre compromis entre des promesses, dont certaines extraordinaires, des décisions déjà prises et des prévisions, dont certaines formidables, satisfaisant l’une et l’autre tendance, le tout saupoudré de conditions générales, d’envolées, d’affirmations solennelles et de visions de la meilleure volonté du monde. La Bourse a, sur le moment, aussitôt salué la chose, puisqu’on est de la même boutique.

Certaines personnalités se sont joliment affirmées, dans ce décor factice et ce train de mesures de bonne volonté. Obama n’a pas déçu, qui est intervenu avec élégance et détermination pour empêcher qu’un désaccord ne tournât en rixe, – vraiment, physiquement, – entre Sarkozy et le Chinois Hou, à propos de la liste des “paradis fiscaux” que Sarko voulait absolument voir dénoncée, avec Macao et Hong Kong y figurant ou pas, finalement n’y figurant qu’en “gris”, avec astérisques nous signalant que les choses y seront bientôt plus honorables. C’est toujours la même boutique.

Schizophrénie des sommets

Si le sommet du G20 nous montre, ou nous confirme une chose, c’est que nos dirigeants, – employons le terme au plus court pour ne pas tomber dans un grotesque et pompeux “nos dirigeants globalisés” ou “les dirigeants de l’univers”, – ont au moins une politique commune. En quelque sorte, et complètement réduites à l’apparence, les réunions du G20 seraient plutôt une armistice dans une longue guerre épuisante; le moment où, après s’être déchirés, il est temps, pour au moins 24 heures, de présenter le spectacle, au sens précis, d’une unité générale, dans la satisfaction générale, tous le monde s’affirmant en général satisfaits et l’événement étant généralement désigné comme historique de toutes les façons qu’on l’observe. (Puis la suite à l’OTAN, toujours aussi unis, le jour d’après, parfaitement dans le même sens.)

Cet armistice du G20 est celui, paradoxalement, d’une grande bataille, évidemment gagnée, de la guerre de la communication. Il s’agit du moment, pendant les 24 heures du sommet, où les adversaires qui s’étripent en générale font armistice pour s’unir car il s’agit alors de convaincre tout ce qui peut être convaincu que les choses vont, sinon bien, dans tous les cas de mieux en mieux, que nous sommes sur la voie de la reprise, dans tous les sens du mot. A cette guerre, ils excellent, et ils marchent d’un même pas, tout antagonisme dissipé et toute honte bue, au son de la même musique. A Londres, le 2 avril 2009, ils n’ont pas failli, – chapeau les artistes.

Il ne s’agit évidemment pas de sauter à une conclusion trop facile, de confondre les guerres et de mélanger les enseignements, et de voir ici une étape décisive dans l’évolution générale. Les tensions et les affrontements subsistent et ils devraient se poursuivre, et ils se poursuivront. C’est simplement qu’il y a deux guerres, celle de la communication livrée pour convaincre l’opinion publique que ses dirigeants sont à son service et qu’on pense beaucoup à elle; et l’autre, qui est l’affrontement dans une autre dimension et selon d’autres axes, l’affrontement bien réel, en un sens, des intérêts, des conceptions, des puissances. Si l’on veut, la différence de fond entre les deux peut être ramenée à l’affaire du protectionnisme. L’anathème contre le protectionnisme est régulièrement réaffirmé, à chaque G20 et à chaque occasion; et la chose, elle, continue à vivre de sa vie propre; alors que les vingt du G20 signaient l’engagement vraiment plus solennel que jamais de tenir à bonne distance le monstre du protectionnisme, l’OCDE signalait que 17 de ces 20 pays avaient des pratiques qui ne peuvent être qualifiées que de “protectionnistes”.

Pour le reste et pour en terminer, et pour saluer ce souhait extraordinaire de tous de retrouver la “pleine croissance” comme on attend la Grande Nouvelle alors que cette “pleine croissance” est à la base du désastre général qu’est devenu notre époque, – pour le reste, observons que le G20 confirme simplement que personne, parmi “nos dirigeants” ne sait où nous allons, que personne n’imagine qu’il importe de mettre complètement en cause ce système qui est la cause de tout, que personne ne saurait d’ailleurs quoi lui substituer et qu’il existe enfin une vague sensation qu’après tout, avec un peu d’entrain, un peu de confiance revenue, les choses pourraient se remettre en place. Le paradoxe de cette situation est qu’à côté de ce sentiment général, qui relève évidemment de la phase de la guerre de communication que nous avons vue à l’œuvre à Londres le 2 avril, il existe l’autre guerre d’affrontement où nombre des combattants unis dans la guerre de communication retrouvent toute leur alacrité et, pour trouver des munitions, mettent directement en cause le système qu’ils adorent à chaque nouveau communiqué du G20. Là aussi, la situation est semblable à celle qui prévaut avec le protectionnisme. Certes, il y a un petit air de schizophrénie mais l’on se soigne.