Contre-pied de crise

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Contre-pied de crise

19 mars 2009 — Nous avouons sans la moindre fausse honte que la crise ne cesse de nous surprendre, par sa “tactique” si l’on veut, son sens de la chronologie, sa maîtrise de l’art sublime du contre-pied. Nous disons cela comme si la crise était en soi une entité. Cette liberté que nous prenons avec la perception rationnelle coutumière nous semble autorisée par les dimensions eschatologiques évidentes du phénomène. D’autre part, son fonctionnement, sa “tactique” justement, nous paraît justifier cette méthodologie.

Cette introduction pour structurer notre commentaire sur l’affaire des bonus AIG, dont nous avons déjà dit quelques mots, hier et aujourd’hui, que nous voudrions prolonger ici par une réflexion plus ample.

Le “scandale” des bonus AIG est une évidence pour le bon sens. On en connaît les arcanes et les contradictions, mais il faut insister sur la logique de la chose. En effet, il s’agit d’un cas éclatant où la logique s’oppose affreusement au bon sens. C’est-à-dire que le “scandale” dénoncé par le bon sens devient un prolongement normal selon la logique.

• Les déclarations du CEO de AIG, Edward Liddy, hier devant la commission ad hoc du Sénat, sont révélatrices. (On cite AP, du 18 mars.) Liddy dit en bref qu’il est scandalisé (bon sens) par le fait de devoir verser ces bonus mais qu’il y est obligé (logique) par les pratiques courantes de la profession. «In his prepared remarks Wednesday, Liddy said, “No one knows better than I that AIG has been the recipient of generous amounts of governmental financial aid. We have been the beneficiary of the American people's forbearance and patience.” But he also said that “we have to continue managing our business as a business — taking account of the cold realities of competition for customers, for revenues and for employees.” “Because of this, and because of certain legal obligations, AIG has recently made a set of compensation payments, some of which I find distasteful,” Liddy said.»

• Il faut noter que Liddy n’est pas, ou n’est pas encore on verra, un parmi “les copains et les coquins” responsables de la situation insupportable de Wall Street. Il a été nommé par le gouvernement (le secrétaire au trésor) après que AIG ait commencé à être “nationalisé” par les divers “bonus”, – pourrait-on dire cela? Cela y ressemble fort, – mais disons les aides successives du trésor public, allant jusqu’à $170 ou $180 milliards, constituant désormais 80% du capital, et donc constituant effectivement une “nationalisation”. Liddy n’est donc pas partie prenante, il ne défend pas une gestion. Il a pris en marche le train remis péniblement sur ses rails et doit assurer son fonctionnement selon ses bonnes règles. Il ne fait que constater un fait, qu’il regrette intensément pour l’instant, notamment devant la commission sénatoriale et entendant les bruits terribles de la colère publique; ce fait est la nécessité, pour faire redémarrer cette machine pourrie jusqu’à la moelle d’AIG, de suivre les règles de la profession, qui sont en réalité les règles du système; dans ces règles, on trouve les bonus.

• Les bonus d’AIG sont un cas éclairant où la logique implacable du système se sépare d’une façon visible, hurlante, terrible, du bon sens comme vous et moi, de la dignité publique, de la justice politique, etc. La chose est imparable, même elle se complique de divers attendus et contradictions lorsqu’on examine le cas de près. Au reste, “les bonus d’AIG” ne sont pas le premier cas de la sorte. Il y a, depuis septembre 2008, une abondance sans fin de cette contradiction insupportable entre logique systémique et bon sens, mais aucune n’a sorti un effet aussi puissant que “les bonus d’AIG”. Justement, il y a là un point qui nous intéresse: pourquoi, aujourd’hui, sur ce cas, la contradiction entre la logique du système et le bon sens devient-elle insupportable?

• … Et cette réflexion se fera en complétant la formule: la contradiction insupportable affecte la logique du système contre le bon sens, ce dernier devenant dans ce cas, disons “le bon sens antisystème”. Du coup, la révolte du bon sens déclenche un réflexe antisystème.

• Opportunément, Obama effectue un déplacement en Californie, cette “Amérique de l’Amérique” qui subit bien plus fortement la crise que l’Amérique elle-même. Opportunément parce que cette tournée devient aussitôt une croisade populiste anti-Washington. Le réflexe d’Obama est de se placer aussitôt aux côtés des “pauvres gens” contre “les types de Washington et de Wall Street”, – donc y incluant les républicains de Washington («I know some folks in Washington and on Wall Street are saying we should focus on only one problem at a time: “our problem”. But that's just not the way it works. You don't get to choose between paying your mortgage bills or your medical bills.») Sur l’affaire des bonus d’AIG, Obama rejoint l’analyse que nous exposons, en faisant leur place d’une part à la logique du système, d’autre part au bon sens anti-système, et en les opposant effectivement: «These bonuses, outrageous as they are, are a symptom of a much larger problem. It's a culture where people made enormous sums of money taking irresponsible risks that have now put the entire economy at risk.»

• Pendant ce temps, “Washington” ne reste pas inactif, et cette fois il y a une cible : le secrétaire au trésor Geithner, ci-devant “maillon faible” de l’administration Obama. Il est la cible privilégiée des attaques des républicains dans cette affaire AIG, pour ne pas montrer assez de dureté contre “les types de Wall Street”; cela montre un assez joli paradoxe puisque cette attaque suit effectivement et impeccablement la ligne populiste des attaques d'Obama, – contre l'administration Obama. Chose incroyable, pour ne rien arranger, il manque toujours au pauvre Geithner 16 ou 17 (on ne sait plus très bien) sous-secrétaires pour pouvoir travailler convenablement… Le Times de Londres, du 19 mars: «Timothy Geithner, the Treasury Secretary, has faced intensifying criticism — one Republican called on him to resign yesterday — for not stopping the bonus payments. «Asked about Mr Geithner shortly before flying to California to sell his $3.6 trillion budget at a rally, Mr Obama said: “I have complete confidence in Tim Geithner and my entire economic team. Tim Geithner didn’t draft these contracts with AIG.”»

Que peut-on tirer de ce brutal désordre sur la scène washingtonienne? Plus d’enseignements qu’on ne croirait à première vue, où la partie semblerait surtout être faite de politicailleries et de démagogies diverses, et s'y tenir.

De la lutte contre la crise à la crise du système

L’intérêt de cet épisode brutalement intervenu est qu’il fait passer brusquement l’attention, la mobilisation, etc., de la lutte contre la crise économique en général à la dénonciation du système, donc à la crise du système en général.

On a connu une première phase dans le développement du sens de la crise, après le coup de tonnerre du 15 septembre 2008, au cours de laquelle il y eut une sorte de “révolte antisystème”. Une fois les premiers effets du choc passés (les 15-20 septembre), et alors qu’on discutait le vote de la gâterie de Paulson (le “plan Paulson”) pour sauver le système financier, il y eut quelques jours, ou bien deux ou trois semaines de fureur antisystème. Il y eut, notamment, le premier vote de la Chambre des Représentants, le 29 septembre 2009 contre le “plan Paulson”, à partir d’arguments fortement populistes et, donc, antisystèmes. (C’est évidemment dans ce sens qu’il faut interpréter le “populisme” aux USA, surtout dans ces temps courants, et non selon les banalités stupides et idéologiques des observateurs européens, qui, en général, défaillent au seul mot de “populisme”.)

Cette première phase laissa place, fin octobre et après l’élection d’Obama, à une seconde phase qui est celle de la lutte contre la crise économique à mesure que cette crise apparut et s’imposa comme étant d’une gravité exceptionnelle. L’argument antisystème tendit alors à disparaître; il y eut certes un “incident” ou l’autre (comme l’affaire Madoff) qui aurait pu nous le rappeler, mais qui n’eurent pas de prolongement public important, restant au niveau de la polémique. La lutte contre la crise est un argument qui tend à faire passer l’urgence avant les appréciations critiques; effectivement, comme l’écrirait Wolf, lorsque le Titanic coule on ne s’amuse pas à discuter du nouveau radar anti-iceberg ou, mieux encore, c’est-à-dire pire encore, d’un bateau complètement différent (d’un système complètement différent)… L’usage zélé de cet argument par ceux qui sont, par ailleurs, des partisans du système, en dit long sur l’utilisation latérale du camouflage des responsabilités que constitue l’appel à la mobilisation contre la crise.

Ainsi la situation a-t-elle évolué depuis décembre, d’une façon générale, concentrée sur la crise économique qu’il faut contenir, en s’occupant de moins en moins des causes fondamentales de cette crise (le système). Ces derniers jours, lorsqu’on fait un grand écho médiatique à la possibilité de la fin de la récession, avec un Bernanke branché en “info continu”, il ne vient plus à l’esprit, en voie d’être rassuré comme il faut, de rappeler que le système est à la base de cette crise économique, et non la colère injustifiée et incompréhensible des dieux. Et puis, soudain, cette affaire des bonus de l’AIG…

Tout se passe comme si la crise prenait un malin plaisir à cet art du contre-pied qu’on a déjà salué. Effectivement, au moment où l’on commence à chercher à se rassurer, à laisser croire qu’une faible lumière de l’espoir de la reprise commence à pointer, brutalement l’attention est projetée avec une violence inouïe sur les fondements viciés du système. Non qu’on charge AIG et ses bonus de cette charge d’être à eux seuls “les fondements viciés”, – mais de servir de biais pour nous y ramener, oui, sans aucun doute.

Cette fois, l’obstacle est de taille. L’affaire des bonus d’AIG, en effet, interfère directement sur les projets d’Obama, et notamment, sur les rapports d’Obama et du Congrès. Si Obama, qui garde encore une position de compromis dans ce domaine, se voit bloqué par le Congrès pour un “bailout” financier, resucée du “plan Paulson”, selon l’argument désormais irrésistible que tous ces “plans” se terminent en scandaleux “bonus AIG”, c’est tout son plan qui est compromis, et, par conséquent, la lutte anticrise. Si Geithner est vraiment menacé, c’est tout l’équilibre de son équipe anticrise qui l’est, menacée (on pourrait dire que cela commence à être le cas: l’autorité de Geithner ne cesse de sombrer, à la vitesse du Titanic). On voit l’interférence directe de ce chaos antisystème (les bonus AIG) avec la lutte anticrise dont le but serait tout de même, grosso modo, d’empêcher le Titanic (le système pourri) de sombrer, de le remettre à flot tant bien que mal, et de l’envoyer à nouveau se balader au milieu des icebergs, sans radar, selon les sages prescriptions du bon docteur Wolf.

L’incident “bonus AIG” renvoie brusquement tout le monde, d’une façon beaucoup plus unanime, beaucoup plus énervée que fin septembre 2008, dans une position extrême, populiste, antisystème. Les républicains, à Washington, sur la côte Est, demandent la tête de Geithner pour n’avoir pas su ligoter ces “types de Wall Street” (et d’AIG) et ils demandent que le gouvernement retire ses billes, ou ce qu’il en reste, d’AIG, et qu’il laisse couler ce rafiot pourri (on voit d’ici le raz de marée, type Titanic multiplié par Katrina). Obama fait la même chose, à l’autre extrême, en Californie, sur la côte Ouest, dénonçant cette fois “ces types de Washington” (les républicains), en plus des “types de Wall Street”, qui ne comprennent rien au bon peuple et à ses souffrances.

Posture, apprêt, simple communication, dira-t-on, des uns et des autres, ou plus ou moins des uns et des autres. Ce n’est pas ce qui importe sur le fond. Quelle qu’en soit la cause, on notera tout de même que la nervosité publique est bien plus grande aujourd’hui qu’en septembre 2008, où, pourtant, les pressions de la crise étaient bien plus fortes qu’aujourd’hui. La division politique qui s’ensuit est bien plus dangereuse, et cela c’est une réalité. En effet, arrêtons-nous aux conséquences bel et bien concrètes, qui s’expriment dans des initiatives législatives anti-Wall Street (à la Chambre), dans un raidissement de la vie politique, dans un chaos supplémentaire mis en place sur la route de là lutte anticrise. Il s’agit d’une menace centrale posée contre une bonne marche du processus de résolution de la crise, – et cette situation n’existe qu’aux USA, car seulement aux USA s’expriment aussi fortement des contradictions consécutives à la crise du système confrontée à la lutte contre la crise économique.

Tout cela forme une morale générale de plus en plus évidente, qui différencie de plus en plus évidemment les USA, où se trouve le cœur du système, du reste du monde en lutte contre la crise; morale qui dit que la crise aux USA est différente de celle du reste, parce qu’elle combine effectivement la crise économique (la même que le reste du monde) et la crise du système affectant directement la vie publique, le fonctionnement du gouvernement, etc., et que les deux choses se contredisent, interfèrent l’une l’autre, etc.; morale qui est que plus on avance dans la lutte contre la crise aux USA, plus risquent de surgir des obstacles fondamentaux qui auraient tous un caractère commun, – qui disent qu’on ne sera pas vraiment quitte de la crise, sans aborder le problème fondamental du système lui-même, et de sa crise. Cela recèle des prolongements bien plus vertigineux qu’une “Grande Récession” ou même qu’une nouvelle Grande Dépression. Si l’on parvient à écarter l’obstacle actuel, il est probable qu’un autre surgira. Ainsi se rapproche-t-on, sans en avoir l’air et sans y prêter attention, du moment fatal.