Comment devenir la première armée du monde

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Comment devenir la première armée du monde

• Quelques notes et remarques diverses sur le fonctionnement et l’organisation de la machine de guerre russe permettent de comprendre comment cette armée, dont on annonçait l’inéluctable effondrement, s’est retrouvée propulsée sans contestation possible au rang de première armée du monde. • On trouvera des causes paradoxales. • La lourdeur et la pseudo-inefficacité soviétique ont fourni une base solide. • Le terrible traitement du “capitalisme sauvage” des années 1990 a permis de faire une tabula rasa sur laquelle naquit cette puissance nouvelle.

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D’une certaine façon, nous allons reprendre la suite d’un texte de ‘SputnikNews’ cité précédemment dans ce texte concernant « La grande colère des malpensants » ; reprendre la suite d’une entrée sur les déclarations catastrophées de l’adjoint au Secrétaire d’État concernant la situation catastrophique des USA face aux conflits terribles qu’ils suscitent. Il y a un long développement sur la façon dont l’armée russe et sa base industrielle se sont affirmées et nous ont montré un extraordinaire progrès quantitatif et surtout qualificatif. La puissance militaire russe est aujourd’hui la première du monde, même des “experts” occidentaux fort bien déterminés le reconnaissant, la mort dans l’âme, avec une tristesse qui doit nous émouvoir.

Le texte s’appuie sur des remarques, notamment, du journaliste et observateur militaire russe Alexeï Borzenko, à partir d’une perspective assez longue puisqu’elle plonge dans la dernière phase de l’Union Soviétique. Borzenko estime que la “surprise” de l’adjoint au Secrétaire d’État Campbell est fondée justement sur l’absence de perspective et au fait qu’il limite son constat à l’évolution des capacités russes à l’intérieur de la seule guerre d’Ukraine. Exposé de la thèse générale de Borzenko :

« Nous avions une armée très puissante pendant la période soviétique. Un grand nombre de développements ont été créés à cette époque, qui n’avaient pas été développés dans les années 1990, lorsque nous pensions que nous n’aurions à combattre personne, lorsque nous pensions que l’Occident était notre ami et que les armes occidentales ne seraient pas utilisées contre nous. »

Il s’agit d’un point très particulier et intéressant, d’autant que Borzenko s’intéresse à la question des blindés (des chars) et qu’il fait intervenir le principal instigateur de ce qu’il décrit en la personne de Leonid Brejnev, leader soviétique de facto de 1969-70 jusqu’à sa mort en 1983, selon le fait qu’il participa à la ‘Grande Guerre Patriotique’ dans les rangs des forces blindées et jugeait celles-ci essentielles. Il est vrai qu’en 1960-1970, une masse absolument impressionnante de chars (essentiellement des T-62, des T-64 et des T-72, mais aussi des T-80 et des T-90 plus modernes) fut produit, dont l’essentiel ne fut pas déployé.

On parle d’une masse de l’ordre de 15 000-20 000 chars, dont 4 000-5 000 furent opérationnellement déployés, le reste étant mis en réserve “encoconnée” (protégé des intempéries et autres). Brejnev mettait simplement en pratique son expérience sur l’importance de pouvoir remplacer aussitôt que possible des pertes en chars qui pouvaient atteindre des chiffres très élevés pour ne pas paralyser des divisions entières.

A l’Ouest, la chose fut interprétée d’une façon très défavorable par rapport aux pratiques soviétiques :
1) l’armée rouge comptait trop sur la masse et sur la machine, selon quasiment des nécessités doctrinales ;
2) elle ne maîtrisait pas sa production et se trouvait au service des producteurs de matériels (Gorbatchev a rapporté, directement ou indirectement dans certaines interviews dans quelle mesure la direction soviétique était parfois encore plus prisonnière de l’industrie d’armement que la direction américaniste) ;
3) elle disposait d’une masse grotesque de matériels sans les équipages et l’organisation pour les rendre efficaces.

On observera que les deux explications peuvent être véridiques chacune à l’époque, et qu’elles peuvent l’être même parallèlement, en partie véridiques ensemble. Mais cela importe peu pour notre propos : il reste cette masse énorme de chars, relativement protégée et donc en état de fonctionnement de base. Il n’y fut pas touché pendant les années 1990 (aucune mise à niveau, aucune intervention d’aucune sorte) pour la raison bien simple qu’on a lue plus haut : «  Nous pensions que nous n’aurions à combattre personne, lorsque nous pensions que l’Occident était notre ami » (sans ajouter les conditions catastrophiques imposées à l’ex-URSS par le “capitalisme sauvage” qui faisaient passer en centième position de priorité la question de l’application des recherches militaires).

Et lorsque l’OMS fut déclenchée, il s’ensuivit ceci :

« Au cours de l'opération militaire spéciale, ces modèles de chars d'époque des années 70 ont été réactivés et restaurés, améliorés avec les derniers blindages, équipements de communication et armes disponibles, et envoyés au front.

» Et lorsqu'il s'agit de produire de nouveaux chars, nous disposions également de certaines réserves de chars modernes ainsi que la fusion de la pensée scientifique des années 70 et 80. Nos ingénieurs ont combiné pour les en doter une électronique moderne et des modifications adaptées aux conditions de guerre actuelles. »

Ils ont bien ri, les stratèges des salons de notre victorieux et arrogant système de la communication, surtout en France où régnaient de concert la gauche et la droite « les plus bêtes du monde », lorsqu’on suggéra que quelque part, d’un côté ou l’autre, apparaissaient des T-62 des années soixante tandis que l’on annonçait la splendeur des ‘Leopard II’ et des ‘Abrams’. C’était bien ce qu’on vous disait : l’effondrement russe.

...Puis l’on apprit que les Ukrainiens préfèraient plus qu’à leur tour  utiliser des vieux T-62 de préférence au ‘Leopard II’ surnommé “l’allumette à chenilles” (non confirmé par nos sources mais approuvé par applaudissements). Enfin, nous eûmes un bon résumé de la situation lorsqu’une vidéo nous montra un T-72B3 allumant (encore l’allumette) un ‘Abrams’ d’un seul obus.

Il faut bien voir qu’il y a là comme une ironie, un hasard des temps (« Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito » [Einstein]). Il est vrai que la constitution d’une masse énorme d’armements sans emploi par l’URSS semblait la preuve irréfutable de la lourde impuissance du système soviétique. Peut-être s’agissait-il d’ailleurs bien de cela, malgré l’expérience de guerre de Brejnev. Mais tout cela s’est retourné comme une crêpe avec l’élan nouveau donné à la recherche avancée des technologies de pointe, certaines même inédites pour l’Ouest-somnambulif, par la Russie à partir de 2000... Ce qui permet à Bozenko de nous faire une longue tirade :

« “Des systèmes de protection des chars sont créés, des systèmes de guerre électronique sont créés, des systèmes de suivi par satellite sont créés. Vous pouvez voir que de nombreux satellites militaires ont été lancés récemment”, a déclaré Borzenko.

» Il en va de même pour l'arsenal russe de bombes lourdes larguées par voie aérienne des séries FAB, KAB et ODAB, qui ont été équipées d'un nouveau “module universel de planification et de correction”, transformant les munitions ‘stupides’, vintage des années 70 et 80, dotées d’ailes et de gouvernails modernes, transformées en bombes intelligentes guidées par laser et par satellite et assistées par glissement.

» “Nous avons appliqué de nouvelles technologies qui ont en fait fusionné avec d'anciennes technologies”, a expliqué Borzenko, notant que les kits de guidage et d'ailes ont donné à l'arme “une précision d'impact de plus/moins 10 mètres, – ce qui n'est rien pour une munition avec une telle portée” et lui donne un impact destructeur colossal.

» Dans le domaine des missiles et de la défense antimissile et aérienne également, le conflit a donné aux développeurs russes l'occasion d’utiliser à la fois la technologie des missiles existante et les conceptions d'armes hypersoniques – dont le développement a commencé dans les années 1970 et 1980 et qui ont été déployées à la fin des années 2010 grâce aux progrès de l’électronique, contre les meilleures capacités de défense antimissile occidentales, y compris le Patriot, complètement impmuiissantes. Sur le plan défensif, Borzenko a cité le missile Pantsir et le système d’artillerie anti-aérienne, ainsi que les S-300 et S-400, comme exemples de technologies pour lesquelles les puissances occidentales n’ont pas de véritable équivalent, ou plus encore les antimissile S-500 et leur capacité d’interception des capacités déployées dans l’espace. »

L’hypersonique, ou un Pearl-Harbor cosmique !

Le hasard des temps a étrangement accordé à l’industrie et à la recherche russe un répit forcé et en apparence catastrophique, – les années 1990, ravagées par le “capitalisme sauvage”, – comme pour faire table rase des erreurs et des lourdeurs passées et prendre un nouvel élan qui utiliserait ce qui aurait résisté à la tempête, ayant ainsi prouvé sa qualité.

L’argument de l’adjoint au secrétaire à la défense Campbell selon lequel l’armée russe s’est “rétablie” en Ukraine n’est pas jugé exact. L’avancée militaire russe est beaucoup plus large, beaucoup plus vaste et creuse des obstacles technologiques quasiment infranchissables pour ses adversaires.

« Nous sommes loin de tout leur avoir montré en montrer en Ukraine, toutes nos capacités... »

.... Et là, Borzenko emploie l’argument suprême, celui que tous les amateurs de science et d’art militaires dissidents agitent comme un symbole donné par les dieux de l’Olympe en évoquant ce Pearl-Harbor cosmique, le sort des porte-avions de l’US Navy derrière lesquels l’hypersonique a fermé la porte à toutes les capacités technologiques de défense et d’échappatoire.... Imaginez cela, toute la flotte des porte-avions d’une seule volée !

 « Les missiles hypersoniques ont effectivement fermé la porte aux technologies derrière les porte-avions américains. En d’autres termes, à un moment donné, il est possible de tous les détruire, si nécessaire, avec ces missiles. Autrement dit, l'orientation scientifique du développement des groupes de porte-avions est devenue une impasse avec l'avènement des missiles hypersoniques dont nous sommes les seuls à disposer aujourd’hui en plusieurs modèles en service. »

La “promenade dans le bois” du maréchal Ogarkov

Le texte explique également la façon dont les Russes ont reçu le choc des sanctions de février 2022, – ou plutôt les ont exploitées pour en faire un paradoxal outil d’expansion de leur base industrielle et de leur industrie de guerre. Un “expert militaire chevronné basé à Moscou”, Alexeï Léonkov, se charge de l’explication d’où il apparaît d’abord que les Russes avaient non seulement compris mais anticipé le but de ces sanctions, – l’épuisement très rapide du “complexe industriel de défense” par le biais de l’effondrement du budget suite aux sanctions. Mais les Russes se préparaient depuis longtemps à une telle attaque avec l'introduction de nouvelles lignes automatiques de production et d'assemblage capables d’exploiter très rapidement en une production rapide de nouveaux types d’équipement déterminés par des expériences militaires récentes, particulièrement l’intervention de septembre 2015 en Syrie.

«C'est pourquoi, lorsque l'Occident a fait pression sur nous de toutes ses forces économiques et a commencé à interférer dans notre coopération militaro-technique, pensant que cela affecterait très durement notre complexe militaro-industriel, il a mal calculé. Nous avons non seulement résisté à cette politique de sanctions, mais nous avons également pu mobiliser et augmenter la production, le complexe industriel de défense étant mis sur le pied de guerre à l'été 2022. »

Ces mesures industrielles concrètes ont été complétées par des mesures intersectorielles concrètes ayant pour but d’écarter toutes les lourdeurs bureaucratiques et de faire parvenir le plus rapidement aux bureaux d’études les enseignements recueillis sur le terrain dans l’emploi des nouveaux armements. Dans certains cas, des ingénieurs eux-mêmes vont sur le front pour évaluer les effets concrets des modifications apportées à des systèmes d’armes selon les indications de soldats en action. Les formalités administratives sont réduites au minimum, tout étant sacrifié à la rapidité de développement et d’adaptation des améliorations, et leur intégration immédiate dans le champ opérationnel. Un exemple est donné avec la production de drones depuis le début de la guerre, domaine où les Russes étaient notablement en retard.

« Avant l’opération militaire spéciale, nous avions à peu près 1 000 drones en service. Aujourd’hui, 1 000 unités représentent à peu près la production standard par mois, et cela ne prend en compte que les gros drones, pas les petits quadricoptères.

« Les entreprises du complexe militaro-industriel ont commencé à travailler en trois équipes, tout comme les bureaux d'études, traitant des questions liées à la modernisation des équipements et à l'introduction de nouveaux modèles sur le champ de bataille. Et c’est un travail qui a fini par briser la machine militaire des pays de l’OTAN, qui pensaient pouvoir nous affamer et, d’une manière générale, saper l’ensemble de notre secteur militaro-économique et militaro-industriel grâce aux sanctions. Nous avons gagné ces batailles inédites, et c'est désormais l'Occident qui a des problèmes avec la production d'équipements et d'armes militaires. »

Les domaines les plus positivement affectés par les progrès réalisés pendant la guerre sont la défense aérienne, la guerre électronique, les systèmes de contre-batterie, de nouveaux systèmes de fusées à lancement multiple et des équipements tactiques tels que les drones FPV, qui, avec les drones de flânerie et de reconnaissance de qualité militaire, sont partis pratiquement de zéro. Par contre, les Russes estiment avoir encore beaucoup de travail à faire dans les domaines de la lutte contre les bateaux sans pilote et le problème du blocage complet de la pénétration des drones de type avion à longue portée volant sur leur territoire à des fins de bombardements terroristes.

Quoi qu’il en soit, il apparaît très nettement que les productions russes ne cessent de faire des progrès opérationnels considérables. La très récente offensive contre le système de distribution d’énergie d’il y a quelque jours a montré de « considérables progrès de sophistication, autant dans la précision que dans les effets des frappes, par rapport à la campagne menée en 2022 », selon Alexander Mercouris.

Note de PhG-Bis : « J’ai moi-même vécu pendant des années (largement la deuxième partie de la Guerre Froide) sous le mythe de la médiocrité et du caractère primaire des armements russes, sans parler des technologies elles-mêmes. L’opinion unanimement admise était que les Russes compensaient leurs capacités qualitatives très médiocres par une capacité quantitative de masse. Il faut d’ailleurs comprendre que cette perception était également fondée sur une doctrine marxiste qui, elle-même, s’attachait continuellement à la masse et répudiait l’aspect qualitatif considéré comme le maquillage d’un privilège bourgeois.

» Par conséquent, notre perception n’était en rien absurde, et certainement, à une certaine époque (disons, à partir des années 1965-1970) a correspondu à une certaine réalité. Il ne faut pas oublier que la pénétration de l’électronique dans la société civile soviétique, notamment à l’occasion des Jeux Olympiques, a été un des déclencheurs de la ‘glasnost’ de Gorbatchev, ou libération de la parole.

» En 1983, lors des négociations USA-URSS sur la réduction puis la disparition des missiles de théâtre à longue portée  (LRTNF),  il y eut la fameuse “promenade dans le bois” du journaliste Leslie Gelb et du maréchal Ogarkov (Gelb en fit un article retentissant) où le second lui avoua la faiblesse dramatique de la technologie chez le citoyen (et le soldat) soviétique, – essentiellement pour des raisons idéologiques, ce qui impliquait la nécessité d’une révolution “politique” qui allait être la ‘glasnost’ de Gorbatchev (voir le début du texte du 11 août 2005)... ».

Ainsi peut-on mieux constater le paradoxe de la catastrophe des années 1990 : elle a saigné à blanc l’URSS redevenue Russie mais l’a aussi forcée à se débarrasser de l’essentiel de ses énormes faiblesses de sa bureaucratie idéologisée, de la lourdeur de ses conceptions égalitaires, de ses absurdes restrictions de la liberté de paroles (tous ces travers vers lesquels se précipitent les USA aujourd’hui). Le résultat fut une Russie soignée jusqu’à l’os de certaines de ses tares, cette tabula rasa effectuée dans le domaine militaire et l’ouverture vers des possibilités jusqu’alors inconnues de créativité, de coordination et de souplesse.

 

Mis en ligne le 6 avril 2024 à 15H55