Coincé entre la paille et la poutre, je suis le roseau pensant

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La chose en devient à la fois délicieusement et désespérément ironique. Il y a, dans la capacité des élites à ne rien entendre, ne rien comprendre et ne rien voir, une sorte d’organe divin en activité (cela dit, dans notre postmodernisme sécularisé, en guise de plaisanterie). Le Monde nous expose les résultats absolument catastrophiques d’un sondage Arte sur le désamour de l’Europe dans le chef et dans le cœur des Européens… (Dans son édito du 4 octobre) « En France, mais aussi en Allemagne et en Grande-Bretagne, ou encore dans un pays comme la Pologne entré dans l'Union il y a dix-huit mois seulement, c'est désormais un lourd sentiment de doute — de défiance même —, qui prédomine à l'égard de l'Europe.  »

Suivent les chiffres catastrophiques qu’on imagine, où l’Europe est une démocratie pour seulement 24% des sondés, où la prospérité économique et une meilleure vie sociale sont données par l’Europe pour seulement 17% et 15% des sondés, — le reste rechignant ou s’opposant avec véhémence, et ainsi de suite. Bien entendu, les Français sont en tête de ce désamour, parce que les Français ont des restes du bon sens immémorial. 41% d’entre eux ont l’impression de “vivre moins bien” avec l’Europe, 22% de “vivre mieux”. Ces faits sans fioritures, après plus d’un demi-siècle d’aventure européenne, expriment le sentiment des peuples et nous signifient le poids terrible de l'échec européen.

Mais non, après tout! Ce serait bien trop primaire et diablement suspect de conclure en acceptant avec simplicité l'évidence. Que répond Le Monde, lui? D’abord il geint noblement certes. Passons outre. Puis il se redresse dans l’affliction et nous dit : «  Rudes constats ! Et redoutables défis pour une Europe en berne et une France en panne de projet. Tout, en effet, est aujourd'hui à reconstruire : la confiance dans la construction européenne, l'aptitude de l'Union à proposer un projet collectif à ses membres, sa capacité à convaincre ses citoyens qu'elle reste, au XXIe siècle, la condition de la prospérité collective. A ne pas s'atteler d'urgence à cette tâche, les hommes politiques européens — mais surtout les Français, toujours prompts à se défausser sur Bruxelles de leur propre impuissance —, manqueraient à leur responsabilité historique. »

Il s’agit de convaincre les Français (les Européens) qu’ils ont tort et qu’ils se trompent, que la pluie ne mouille pas et que la neige n’est pas froide. Il s’agit de changer leur vision, de changer l’image, de changer la perception, de changer l’angle de vue, de changer l’orchestration. Qu’importe la substance de la chose là où l’apparence doit suffire. Rien, rien, pas une seule seconde, pas une seule larme d’encre pour évoquer ceci : peut-être les peuples ont-ils raison et l’Europe est-elle un monstrueux échec politique, bureaucratique, idéologique et systémique.


Mis en ligne le 7 octobre 2005 à 06H00