Cartels dans l’Ohio : les termites de l’Empire

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Cartels dans l’Ohio : les termites de l’Empire

Entre les rhétoriques officielles, surtout avec cette administration Trump devenue essentiellement une productrice de narrative avantageuses pour la puissance US et issues d’imaginations fantaisistes, – celle de Trump ou celle de Bolton, par exemple, – et les vérités-de-situation qui apparaissent de plus en plus souvent, on trouve un abîme grandissant qui implique une inconscience à mesure de l’extension des véritables conditions de la situation des USA. (Peu ou prou, le même schéma peut être retrouvé dans divers pays du bloc-BAO.)

C’est ce que nous désignerions comme  “l’Empire dévoré du dedans”, selon un processus que nous qualifiâmes également par la mise en évidence du phénomène des  “termites”, citant un éditorial qui date de plus de dix ans et qui identifiait déjà clairement un problème qui n’a fait que s’aggraver et qui devient colossal avec l’administration Trump, sa téléréalité et la communication devenue folle. Ainsi, Herbert Cook écrivait-il dans The National Journal en 2008 : « Au sujet des déficits budgétaires, Gallagher aime citer le regretté économiste Herb Stein, qui disait que le problème n'est pas que les loups sont à nos portes mais que les termites sont dans nos fondations. Certains des problèmes de notre pays sont les termites, pas les loups. Malheureusement, comme Gallagher le dit, notre système est orienté vers les loups... »

Cela est infiniment plus vrai en 2019 qu’en 2008, alors que les “loups” (Russiagateet Poutine, Corée du Nord, Venezuela, Syrie, Iran, Chine, UE, etc.)  prolifèrent selon l’inventivité débridée de la fantasy imaginative et sans limites sinon les bornes d’esprits si-limités, fantasy Trump-Bolton et le reste ; alors que les termites ne cessent de proliférer, ignorées en général superbement parce qu’elles ne semblent pas devoir générer des intérêts considérables pour le complexe militaro-industriel (CMI).

L’exemple remarquable qui nous pousse à ce rappel, en même temps qu’il nous rappelle ce que “prolifération des termites” veut dire, est celui de l’État de l’Ohio qui cherche à se déclarer quasiment en état d’urgence sinon de guerre du fait de la présence et de l’activité des cartels de drogue mexicains qui ont fait de cet État le centre opérationnel de leur “invasion” criminelle et extrêmement fructueuse en rapport financier des USA, – cela, pendant que les autorités fédérales ignorent absolument le problème pour s’occuper des “loups” empaillés de toutes pièces. ZeroHedge.com publie un texte du site d’une journaliste et militante, Sara A. Carter, qui mène activement la lutte pour établir une véritable politique de guerre contre cette invasion, et notamment faire classifier les cartels comme “organisations terroristes” par le département d’État, ce qui impliquerait pour le gouvernement fédéral la nécessité de lutter contre eux par tous les moyens, y compris militaires. La drogue diffusée par les cartels tue 130 citoyens américains chaque jour.

« ...Riggs a témoigné aux côtés de la journaliste d'investigation Sara A. Carter et de l'ancien agent spécial Derek Maltz de la Drug Enforcement Administration, qui a passé sa carrière à combattre les cartels et les organisations terroristes. M. Maltz a livré avec passion son message au comité :
» “En fin de compte, l'État de l'Ohio est inondé de criminalité, de drogue et de violence alimentées par les cartels de la drogue mexicains ", a-t-il dit.
» “Les cartels profitent de ces gens qui sont accros. Si vous voulez déclarer un groupe organisation terroriste, il suffit de consulter le site Web du département d'État : il doit s'agir d'une organisation étrangère. C’est le cas. L'organisation doit s'engager dans le terrorisme. C’est le cas. L'organisation, ou l'activité terroriste, doit menacer la sécurité des États-Unis ou la sécurité nationale. C’est le cas. Cette classification est réclamée depuis longtemps à Washington, mais ils dorment là-bas.”
[...]
» L'Ohio est un point de départ important pour la diffusion de la drogue. En 2017 seulement, cet État du Midwest s'est classé au deuxième rang pour le nombre de décès liés aux opioïdes, selon le Center for Disease Control. “Cet État est connu comme le point zéro de l'épidémie d'héroïne et d'opiacés. La DEA a identifié Dayton et Columbus comme étant les principaux points de distribution des cartels”, a déclaré Carter [le 31 mai devant le Congrès de l’État.].
» Les cartels mexicains considèrent des États comme l'Ohio, la Géorgie ou la Virginie “comme des territoires de marketing pour gagner de plus en plus de dépendants, infiltrer les systèmes scolaires, faire leurs bénéfices et les ramener au Mexique, et continuer à perpétuer cette horrible épidémie”, a-t-elle poursuivi, “et j’appelle cela une action terroriste”.
[...]
» L'an dernier, dans une interview accordée à Hill.TV, le directeur intérimaire de la DEA, Uttam Dhillon, a qualifié les cartels mexicains de “plus grande menace criminelle à laquelle les États-Unis sont confrontés aujourd'hui”. Actuellement, les cartels mexicains sont classés comme des “organisations criminelles transnationales étrangères”, et comme Chris Farrell l'a dit dans son livre ‘Not in Vein’, la désignation est totalement insuffisante”. “Il faut placer le gouvernement mexicain devant ce choix : coopérer et nous aider à combattre les cartels en tant qu'organisations terroristes, ou [ne rien faire] et nous devrons tout faire nous-mêmes, [y compris en intervenant sur le territoire mexicain]”, a expliqué Farrell. [...]
» Il est temps d'appeler les cartels par leur vrai nom d’organisations terroristes et d'allouer les ressources nécessaires aux niveaux fédéral et des États pour faire disparaître leurs opérations. »

Nous dirions que le premier argument contre cet argument évident qu’il faut classer les cartels comme organisations terroristes pour milieux lutter contre eux est simplement que les équipements militaires que demande une telle lutte qui serait beaucoup plus une lutte contre le banditisme qu’une véritable guerre, rapporteraient beaucoup moins au complexe militaro-industriel que les actuelles “guerres inutiles”(comme les nomme Trump, dans une trouvaille qui ne manque pas d’ironie), y compris celles qui sont livrées contre les terrorismes islamistes constitués en armées où les bénéfices du trafic de drogue jouent un rôle, et qui sont largement équipées par le CMI via la CIA... Ce dernier point qui ferait tomber le second argument : le fait que la CIA est plus ou moins, et plutôt plus que moins, impliquée dans le trafic de drogue des cartels, ne compte pas plus que l’implication de la CIA dans les organisations terroristes islamistes ; donc, dirait-on avec un complet cynisme, aucune raison de faire des cartels des organisations terroristes puisque tous les arguments sont utilisés dans cette sorte de raisonnement dans le sens complet de l’inversion : si l’implication de la CIA ici concourt à faire de telles organisations (islamistes) des organisations terroristes, l’implication de la CIA là concourt à ne pas faire de telles organisations (les cartels) des organisations terroristes.

(Pour mesurer l’implication de la CIA dans les trafics de drogue en Amérique centrale, on peut voir le film American Traffic, avec Tom Cruise, qui relate les aventures d’un pilote civil recruté par la CIA pour passer entre USA et Amérique Centrale et retour, de la drogue, des dollars, des Kalachnikov, etc., tout cela en rapport avec les scandales Irangate/Contras des années 1980, qui auraient du normalement valoir une destitution au président Reagan. Robert Parry, fondateur de ConsortiumNews avait couvert pour AP l’Irangate et a mis à jour toutes les implications colossales de la CIA, du NSC, du Pentagone, etc., dans ce scandale majeur qui permit un développement exponentiel du trafic de drogue. C’est à cette époque que Nancy Reagan, martiale, lança son programme de “War on Drugs”, “pour sauver nos enfants”. Vous pouvez en mesurer l’efficacité aujourd’hui.) 

Tout cela donne déjà une bonne idée de l’ampleur de l’invasion des termites en toute impunité, tandis que les loups contre lesquels lutte l’Empire sont tous plus ou moins engraissés par l’Empire lui-même, pour pouvoir passer des commandes avantageuses au CMI. La pourriture impériale est très avancée, dans les deux sens. Elle l’est à un point où, pour employer une analogie spéculative qui n’est pas sans divertissement, si Washington en venait à qualifier les cartels d’“organisation terroriste” comme cela devrait être fait depuis longtemps, on devrait parallèlement et en toute bonne justice qualifier la CIA d’“organisation terroriste”. C’est une des multiples raisons qui font qu’il ne faut pas s’attendre à une initiative de l’administration Trump dans ce sens (désigner les cartels comme “terroristes”) tandis qu’on s’emploie avec zèle à rater des tentatives multiples de regime change au Venezuela et à multiplier sans résultats concrets les mesures de blocus et de sanctions contre l’Iran. (Aucun rapport avec la drogue et les cartels ! s’exclamera-t-on. Justement, puisque les loups sont de pures créations tandis que les termites sont au travail.)

Un paradoxe, – un de plus, –  de communication et de cynisme aveugle de l’administration Trump est que l’un des axes centraux de sa politique est la lutte contre les migrations clandestines et illégales venues du Sud (du Mexique), selon divers arguments dont l’un est l’infiltration dans ces flots migratoires de terroristes (islamistes ou extra-terrestres, c’est selon). Par contre, comme s’en plaignent les autorités (certaines autorités) de l’Ohio pour le cas qui nous occupe, rien de structuré et d’organisé n’est fait contre le trafic de la drogue par les cartels, qui puisse être mis en équivalent avec la lutte anti-migratoire. Bien entendu, l’action des cartels de la drogue est une des principales forces organisatrice des migrations clandestines et illégales contre lesquelles se mobilise l’administration Trump. Tout se trouve marqué du sceau de l’inversion, du simulacre, de la narrative totale.

Les Empires pourrissent par la tête, dit-on en général ; le nôtre ne déroge pas à la règle puisque tout commence par la tête, mais il y ajoute le piment supplémentaire du fait que la tête est pourrie avant même d’être mise en activité et même en place. Notre “Empire” n’est pas quelque chose qui pourrit :la pourriture lui est consubstantielle, à l’image de la situation de la CIA, et par conséquent l’Empire n’est que pourriture.

 

Mis en ligne le 6 juin 2019 à 09H28

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