Cadeau de Léon: “révolution permanente”-USA

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Cadeau de Léon: “révolution permanente”-USA

4 juin 2020 – « Rien ne pourrait être plus dangereux que de penser que la crise est passée. Au contraire, elle ne fait que commencer. La classe ouvrière doit intervenir dans cette crise sans précédent en tant que force sociale et politique indépendante. Elle doit s’opposer à la conspiration à la Maison Blanche par les méthodes de la lutte des classes et de la révolution socialiste. »

Qui a écrit cela ? Vous avez deviné, à la seule dialectique et en se référant à nos habitudes. Il est excellent de suivre le site trotskiste WSWS.org parce que dans sa chronique alterne le pire et le meilleur, sans transition ni nuances. Il y a donc à boire la liqueur la plus exquise et la plus revigorante, et à manger les aliments les plus artificiels et les plus improbables. Il sait faire le tri avec minutie et justesse, c’est-à-dire commenter les événements, et tirer les leçons tactiques qui importent, et là-dessus nous annoncer mordicus les événements formidables, – globaux, inarrêtables, prolétariens, – qui donneront raison à  l’irremplaçable Léon, quatre-vingts ans presqu’exactement après son assassinat ignoblement manigancé par le fourbe-psychopathe du Kremlin.

Donc oui, la “crise” ne fait que commencer, c’est-à-dire le dernier étage de la puissante fusée que même Elon Musk ne pourrait pas sa payer, et cette fusée baptisée  GCES. Mais aussitôt admise la chose, la présentation qu’en fait WSWS.org me serre le cœur d’émotion et amène même, à l’extrême-gauche de mon œil gauche, une petite larme sardonique et sarcastique : comment peuvent-ils croire à cette sorte d’envolées lyriques alors qu’ils se trouvent en plein cœur de la mise à nu qu’est le simulacre de l’américanisme depuis les origines, dans toutes ses impostures ?

(J’allais écrire “croire encore”, mais le temps ne fait rien à l’affaire, il l’aggrave même : plus le temps se précipite et accélère, plus montent la naïveté, l’hallucination, le simulacre que le simulateur se simule à lui-même... D’ailleurs, le titre n’est pas mal non plus, je vous le donne dans le texte : « A call to the working class! Stop Trump’s coup d’état! ») :

Je cite pour qu’on s’y reconnaisse, que diable ! « Les manifestations qui ont eu lieu la semaine dernière comptent parmi les événements les plus importants de l'histoire américaine. Dans chaque région et État, des dizaines et des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes, dans une extraordinaire démonstration d'unité et de solidarité multiraciale et multiethnique, sont descendus dans la rue pour s'opposer au racisme institutionnalisé et à la brutalité de la police. Le Sud - l'ancien bastion de la Confédération, les lois Jim Crow et les lynchages - a été le théâtre de certaines des plus grandes manifestations. Les manifestants donnent une voix aux sentiments démocratiques et égalitaires profondément enracinés qui sont le noble héritage de la grande révolution américaine du XVIIIe siècle et de la guerre civile du XIXe siècle. »

La vérité, – disons la “vérité-de-situation” pour ne pas trop choquer, – c’est que la crise se confirme structurellement, bien plus qu’un événement conjoncturel, et qu’elle accroit prodigieusement le désordre. Dans le même texte, et là c’est un passage fort bien fait, WSWS.orgnous rapporte des interventions d’anciens militaires de haut rang ou bien d’actuels, et du secrétaire à la défense qui fait un aller-retour, puis retour à l’envoyeur, car l’on s’affole des supposés-projets de dictature militaire de Trump-César enfermé dans son Rubicon repeint aux couleurs de la Maison-Blanche.

On a  même droit à une leçon de morale pour le président-bouffe de la part du “seul adulte dans la pièce”, Jim Mattis désormais  idole des démocrates, ancien SecDef et général des Marines ; Mattis, l’homme qui trouve assez amusant d’abattre un homme, qui a 7 000 livres dans sa bibliothèque, qui est marié au Corps des Marines, qui a pris Faloujah en deux attaques en 2004, qui a fait à peu près aussi bien dans la ville irakienne que les B-29 de LeMay sur les villes japonaises. La morale du boucher, voilà qui sied à la délicate Grande République. 

La grande “révolution” est dans tous ses états. Les versions du complot sont innombrables, elles volent dans tous les sens, vous prennent et vous retournent d’un côté, avant de vous renvoyer vers l’autre ; il y a des palettes de Caucasiens-Américains qui s’agenouillent devant l’une ou l’autre palette d’Africains-Américains pour demander pardon de 400 ans d’esclavage (les Arabes devraient faire de même sous peu, pour  bien plus de 1 000 ans d’esclavage) ; cela sous l’œil attentif d’une  palette de briques mystérieusement entreposée par on ne sait qui, par pure coïncidence pour le décor de la voie publique, mais bonne aubaine pour la prochaine charge type-Maïdan ; il y a l’intervention d’une jeune étudiante Africaine-Américaine, à Atlanta, pour dire sa fureur quoique exprimée dans une superbe diction, devant le comportement le 30 mai  de six flics à son encontre, dont il me déchire le cœur de vous dire que cinq sur 6 sont des Africains-Américains, comme l’était celui qui fut particulièrement brutal avec elle ; il y a hier sur C à Vous, Alain Minc, très poussiéreux et un peu rance, qui pleure quasiment en direct et pour de vrai sur le triste sort agrémenté d’un naufrage de son “Amérique à lui” et sur l’incroyable ridiculerie sans ceinture de sauvetage du président Donald Trump, puis qui relève la tête (Minc) dans une belle envolée de ses cheveux de neige pour rapporter que le dernier discours  de Joe a été “excellent”, et qu’il va “peut-être l’emporter”.

On dit que les troubles semblent s’apaiser un tantinet, même si le désordre tend à devenir global et qu’on descend ici ou là encore quelques flics. Il faut dire que, selon AP,  on peut compter qu’il y a 10 000 personnes arrêtées au cours des manifs depuis jeudi dernier. Malgré l’aide de la Garde Nationale, ou bien à cause, la police américaniste reste  égale à elle-même : elle n’est pas là pour protéger les citoyens et assurer leur sécurité, mais pour maintenir par tous les moyens, si possible les plus convaincants et les plus parlants, la loi et l’ordre du Système.

La résilience du mouvement est remarquable et maintenant qu’on assiste à une sorte de stand-off, une sorte de plateau si vous voulez, en attendant la “deuxième vague“ de Covid19, on peut effectivement dire que cette séquence des troubles de rue est entré dans le paysage américaniste. Désormais tous les centres de pouvoir et d’influence sont concernés, les militaires étant les derniers en date. Il s’agit donc bien d’une institutionnalisation, passage du conjoncturel au structurel... Et alors ? Doit-on en rester là du commentaire ?

Eh certes, je vais sans doute éveiller le désappointement, voire l’une ou l’autre ire tout court, en vous disant qu’à mon sens, cette étape supplémentaire accentue le désordre, l’incontrôlabilité, l’incompréhensibilité, l’insaisissabilité de la chose (les événemets), et qu’il devient encore plus difficile de tenter de deviner quelle orientation prennent les choses.

C’est Pépé Escobar qui l’écrit, pour cette fois vous expliquant qu’il n’y a rien expliquer parce que c’est inexplicable et inextricable, parce que personne ne s’intéresse vraiment à l’idée du contrôle de la situation pour en écrire sa narrative à soi, même tous ces zombies qui sont sous le joug du “contrôle des esprits”...

« Il ne fait nul doute que les États-Unis sont embourbés dans une guerre civile labyrinthique, au moins aussi grave que celle qui a suivi l’assassinat du Dr Martin Luther King à Memphis en avril 1968.
» En fait, une dissonance cognitive massive est la norme dans la technique fondamentale de la “stratégie de la tension”. Même les plus puissants acteurs ne se donnent pas la peine de contrôler la narrative. Personne n’est capable d’identifier toutes les imbrications et les incohérences de cette dynamique dissimulée.
» Les agendas les plus radicaux s’entrechoquent : une tentative de “color revolution” avec changement de régime (en général, le blowback est une saloperie) interagit avec les Boogaloo Bois, – sans doute des alliés tactiques de Black Lives Matter, – tandis que les “dynamiseurs” du suprémacisme blanc essaient de déclencher une guerre raciale.
» Pour citer les Temptations : c’est une  Ball of Confusion... »

... Et c’est alors qu’éclatent les trois coups du coup de théâtre : finalement, WSWS.org a raison et son emportement lyrique lui sera pardonné. Car l’Amérique, les USA, les Etats-Unis enfin sont entrés dans une phase qu’on ne peut désigner autrement que comme une “révolution permanente”. Du pur-Léon dans le texte, camarades !