Burckhardt et la destruction de la tradition marocaine

Les Carnets de Nicolas Bonnal

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Burckhardt et la destruction de la tradition marocaine

Guénon espérait en l’islam traditionnel, qui aurait eu la vie plus dure que le christianisme. Ses temps halcyoniens auront duré jusque dans les années 70. Lisez ici Jünger (70 s’efface).

Burckhardt donc, neveu du maître de Nietzsche. Dans le recueil The essential Burckhardt, on trouve ce texte (évocation de la vie traditionnelle marocaine) qui évoque les destructions du monde moderne au Maroc, terre merveilleuse qui avait été préservée des maléfices modernes jusqu’à une époque proche. Dans ce domaine on trouve souvent que les traditionalistes (Schuon, Guénon, Burckhardt) sont d’accord avec les anti-progressistes chrétiens (Bernanos, Bloy, Chesterton) et les vieux-marxistes.

Burckhardt rappelle que la société traditionnelle était tolérante et que c’est la société moderne qui est devenue intolérante (Tolstoï confirmait). Nouvelle démonstration de solidification.

Guy Debord écrivait (Société du Spectacle, §168) :

« Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace. »

Etudiez bien cette phrase ; elle est déjà dans le voyage en Espagne de Gautier dont je parle souvent. Gautier autre adorateur du monde oriental et traditionnel…

Vingt ans plus tard Debord écrit dans ses Commentaires :

« Hormis un héritage encore important, mais destiné à se réduire toujours, de livres et de bâtiments anciens, qui du reste sont de plus en plus souvent sélectionnés et mis en perspective selon les convenances du spectacle, il n’existe plus rien, dans la culture et dans la nature, qui n’ait été transformé, et pollué, selon les moyens et les intérêts de l’industrie moderne. »

Pour ceux qui comme moi n’ont jamais quitté spirituellement le Maghreb et ont vécu à Grenade, submergée par les touristes, et hésitent à retourner à Fez (enfant j’adorais Kairouan), Debord est de peu d’aide : « dans un monde unifié on ne peut s’exiler. »

Burckhardt, de la famille de Jacob donc, a été un des géniaux protecteurs UNESCO de la fabuleuse ville de Fez, la médina infinie aux neuf mille rues. Ce fut un des chocs de ma vie, et j’hésiterai toujours à y revenir. Henry Hathaway a filmé Fez pour sa Rose noire au milieu des années cinquante, et John Huston a aussi filmé son maçonnique/initiatique Homme qui voulut être roi à Marrakech et au sud du Maroc, quelque vingt ans plus tard.

Dans les années cinquante et soixante Jacob Burckhardt, qui est soufi comme René Guénon et comme Frithjof Schuon, comprend que les dommages seront irréparables, et pour ce guénonien cela dut être dur. La dénaturation d’une partie du monde musulman par le poison saoudien et occidental aussi aura été durement ressentie.

On l’écoute :

« Le mouvement indépendantiste a été formé en grande partie par la jeunesse des villes, qui étaient déjà plus ou moins influencés par l’idéologie politique moderne. Que cette idéologie soit passée par la Turquie et l’Egypte, ou née de l’éducation française, elle était en tout cas d’origine européenne, si bien qu’en fin de compte c’est l’Europe elle-même qui a miné sa propre domination en Afrique du Nord. »

Cette modernisation du monde arabe ne proposait rien de bon selon lui :

« L’acquisition de l’indépendance politique, cependant, n’a pas arrêté le déclin spirituel au Maroc, mais au contraire l’a accéléré. Un Etat ne peut être indépendant aujourd’hui sans posséder les moyens techniques qui ont été inventés en Europe. »

C’est que le colonialisme sous la forme du protectorat ignorait en quelque sorte le  vif noyau marocain, en ne le profanant pas :

« Lyautey, qui a été nommé résident général français au Maroc, a écrit en 1912 sur la signification du traité d’Etat, par lequel le protectorat de la France sur le Maroc a été reconnu: « Un pays sous statut de protectorat conserve ses propres institutions, ses propres organes, et est simplement supervisé par la puissance européenne, qui prend sa place dans les relations extérieures, dans ses relations politiques avec d’autres Etats.  » Pour le Maroc, cela signifiait que sa forme théocratique de gouvernement et la structure traditionnelle de sa société devraient rester les mêmes, au moins intérieurement (Lignes d’action, sur Gallica.BNF). »

Burckhardt ne défendait pas le colonialisme…qui fut meilleur que ce qui suivit.

La dévastation bureaucratique du monde est une des marques du monde moderne. Je l’ai recensé dans mon premier roman, Nev le bureaucrate, écrit en 1983, et facilement (et gratuitement) téléchargeable sur france-courtoise.info. Il constate, comme moi pour le franquisme, d’ailleurs très ami du monde arabe, que le cadre colonial était moins dangereux que ce qui est venu après, la structure étatique postmoderne qui déconstruit ce qu’elle ne peut détruire.

Il remarque (pensez à la Chine empoisonnée, à l’Inde polluée, aussi victimes déchirées d’une spéculation immobilière effrénée) que le mouvement est rapide :

« L’effondrement des formes traditionnelles de civilisation dans le Maroc actuel est beaucoup plus dévastateur qu’il ne l’a jamais été en Europe, parce qu’il s’est produit si soudainement, et parce que le nouveau n’a aucun rapport avec l’ancien, venant au contraire d’un étranger. »

Même l’abandon des costumes traditionnels est une catastrophe, l’habit faisant bien sûr le moine (pensez au catholicisme et au concile) :

« La destruction, par exemple, des formes les plus extérieures a parfois les résultats les plus profonds. Un Marocain cultivé m’a dit: « Selon un proverbe français, ce n’est pas l’habit qui fait le moine, mais on pourrait aussi bien dire que c’est l’habit qui fait le moine! » En effet, dans la plupart des cas, la disparition des vêtements marocains autochtones est le signe d’un changement de mentalité. »

Après, les mêmes causes produisant les mêmes effets partout :

« L’art mauresque islamique, avec l’artisanat qui lui est fondamental, recule devant la machine; la communauté urbaine est détruite par la presse politique, et la cohésion des tribus nomades, ainsi que toute pensée authentique, est menacée par la radio. Cette irruption du monde moderne ne ressemble à aucun changement historique des temps anciens; son incision coupe à travers tout. Seule la conscience vigilante d’un héritage spirituel inexprimable peut s’y opposer; et une telle conscience est, dans la nature des choses, rare. »

L’explosion des banlieues dans les années 80 avait alors été bien comprise par Gilles Lipovetski. La famille traditionnelle, les cadres traditionnels musulmans avaient été ravagés (relisez mes textes ici sur Tocqueville et les indiens) comme ceux du canon chrétien avant. J’ai aussi cité Polanyi. Malgré tous ses défauts, la colonisation protégeait mieux que l’Etat moderne. Burckhardt :

« L’indépendance politique accéléra le déclin spirituel marocain. L’adoption des moyens et de techniques de l’Etat moderne occidental produit une altération de tous les composants de cette  civilisation, qui ne détiennent plus la dimension spirituelle qu’ils possédaient avant. ».

Titus Burckhardt (archive.org) conclue jovialement avec un ami marocain…

« La chaîne d’or de la tradition ne sera pas rompue, mais elle sera secrète. Il y a des moments où l‘esprit se révèle, d’autres où il se voile. Et quoiqu’il arrive, rien n’arrive sans la volonté de Dieu ! »

 

Sources

L’essentiel Titus Burckhardt, pp.193-201 (archive.org)

Nicolas Bonnal – Apocalypse touristique (Amazon.fr)