Big Tech ou la tête (de moineau) ailleurs

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Big Tech ou la tête (de moineau) ailleurs

20 février 2021 – Qui pourrait rêver, dans le maelstrom actuel des narrative et des radicalisation haineuses, de mettre ensemble, sur la même ligne, selon le même jugement, – l’Australie, le Canada, la Pologne et la Russie ? Qui pourrait rêver d’un cartel plus baroque, un patchwork de perceptions si différentes, parfois opposées, parfois marquées de fureurs antagonistes si imperméables à la mesure ? Eh bien, écoutez ceci : les Big Tech y sont parvenus ! Dans leur suffisance, leur arrogance, leur aveuglement et leur inculture, l’automaticité et l’immaturité des procédures dont ils se sont parés, les “Masters of the Universe” qui nous font trembler parviennent à susciter de telles unions Australie-Canada-Pologne-Russie ! Il faut reconnaître qu’il fallait le faire, et qu’ils l’ont fait.

Voici un compte-rendu assez baroque et assez détaillé pour être largement significatif de la situation à mettre en évidence, que j’emprunte au site WDIM (WhatDoesItMeans), à la réputation si baroque et souvent sulfureuse-complotiste dans le passé, devenu dans diverses occasions, à cause de l’évolution crisique, assez précieux pour les comptes-rendus qu’il nous donne. La traduction du passage est une véritable adaptation, pour s’accommoder du style assez étonnant que WMDI emploie en général. Il s’agit donc des performances censureuses des Big Tech dans la semaine qui vient de s’écouler, illustrant ce qui est désigné comme « Un niveau de censure de masse sans précédent en Amérique » :

« ... Le président de la Douma, Viatcheslav Volodine, a chargé la Commission des affaires étrangères de cette assemblée d’exhorter les organisations internationales à examiner la situation de la liberté d’expression aux États-Unis. En commentaire de cette recommandation, le président Poutine a dénoncé la polarisation idéologique et la censure généralisée des géants technologiques [Big Tech] de gauche aux Etats-Unis. Il a fait des déclarations critiques à leur sujet : “Ces soi-disant plates-formes, [les géants de Big Tech], sont un sérieux défi non seulement pour nous... On voit ce qui s’est passé aux États-Unis... S’ils se comportent ainsi dans leur pays, comment vont-ils traiter les autres alors qu’ils se considèrent comme exceptionnels ?”
» ...Facebook, a [indirectement] presque immédiatement répondu à la question soulevée par Poutine, lorsqu’en bloquant toutes les informations publiées en Australie, il a “involontairement” censuré les organisations caritatives, les organismes de santé et les sites gouvernementaux de ce pays. Le Premier ministre australien, Scott Morrison a commenté : “Facebook a attaqué une nation souveraine, nous ne serons pas intimidés”. Le Canada s’est rangé du côté de l’Australie : “Nous ne serons pas intimidés si ce géant de la technologie cherchait à se venger de nous”. La Pologne a déclaré à son tour qu’elle infligerait une amende de $13,5 millions dans chaque cas où un de ces Big Tech de gauche déciderait de censurer un contenu idéologique : “La Pologne a passé 45 ans sous le communisme... Cela nous a appris la valeur de la liberté d'expression”.
» Les mesures de défense de la liberté d’expression prises par la Russie, l’Australie, le Canada et la Pologne arrivent au moment où les journalistes américains de gauche saluent l’Ukraine pour avoir ouvert un dossier criminel contre le populaire YouTuber Anatoly Shariy, l’accusant de “discréditer la politique de l’Ukraine”. Lorsque le journaliste d’investigation conservateur américain Paul Sperry a dénoncé cet acte, il a été censuré par Twitter. Sperry a répliqué : “S’ils peuvent harceler et censurer un journaliste professionnel, ils peuvent faire taire n’importe qui”. Cela s’est confirmé il y a quelques heures [le 19 février], lorsque Google a ordonné à son service vidéo YouTube de supprimer une interview par Newsmax du président Donald Trump saluant son ami Rush Limbaugh, [le très fameux commentateur-radio conservateur qui vient de mourir du cancer]. Le même YouTube a censuré dans le même temps des milliers de commentaires négatifs contre [la CEO de Disney] Kathleen Kennedy, qui venait de mettre en ligne une vidéo vantant l’ascension professionnelle des femmes quelques jours seulement après avoir licencié l’actrice conservatrice Gina Carano pour ses propos politiquement incorrects ; après quoi YouTube s’est révélé carrément orwellien en censurant toutes les vidéos d’une conférence universitaire sur les dangers de la censure. »

Aux États-Unis même, la fronde contre les Big Tech est largement engagée. Il y a actuellement au moins trente États de l’Union (sur 51), comme la Floride ou les Dakotas, qui ont adopté ou travaillent sur des législations de contrôle de Big Tech comprenant des impôts, des amendes et des interdictions en cas de censure. Le comportement des États (ceux qui sont conduits par des républicains, certes, mais aussi d’autres conduits pas des démocrates) contraste absolument avec le Congrès de Washington D.C., où la corruption des Big Tech et les groupes de pression wokenistes financés par le Corporate Power assure une certaine impunité aux susdits Big Tech.

Le discours et les écrits sur la liberté d’expression, la censure des Big Tech, leur monopole (ou ce qu’il en reste) sont aujourd’hui extrêmement nombreux, prolifiques, de plus en plus incisifs. Le sujet est désormais abordé comme une quasi-évidence, sans même qu’il soit fait référence d’une possible intervention de Washington D.C. (Congrès ou administration) : la critique est au niveau des pouvoirs locaux et extérieurs, de l’opinion publique dans ses expressions les plus diverses et les plus largement diffusées, – y compris dans les... réseaux sociaux.

En effet, un autre domaine où les Big Tech se trouvent confrontés à une sérieuse opposition et à une critique grandissante est celui du développement de réseaux alternatifs concurrents, et le plus souvent adversaires affirmés des Big Tech. C’est un phénomène absolument actuel et très nouveau, qui a explosé sur la fin de 2020 et au début de cette année...Tout cela va vraiment très-vite

La chose est mise en évidence dans un récent article de Valeurs Actuelles (du 15 février 2021) :

« C’est un chiffre record : 53 % de la population mondiale utilisent les réseaux sociaux, selon le Global Digital Report d’octobre 2020. Ce rapport publié par Hootsuite et We Are Social, qui s'attache à délivrer régulièrement un état des lieux de l'usage des réseaux sociaux n'a pu que constater l'augmentation constante d'utilisateurs, avec pas moins de 453 millions de nouveaux usagers enregistrés entre 2019 et 2020. Une preuve de l’influence toujours plus grandissante des entreprises telles que Facebook, Snapchat, Tik Tok ou Twitter, qui comptabilisent à elles-seules plus de quatre milliards d’utilisateurs à travers le monde. En vingt ans, le marché des réseaux sociaux s’est en effet développé à tel point qu’il devient impossible de ne pas percevoir les conséquences qu’il engendre sur nos sociétés. Lanceurs d’alerte et intellectuels s’évertuent depuis des années à interpeller médias et pouvoirs publics afin de susciter une prise de conscience des utilisateurs de ces réseaux sociaux concernant leurs libertés individuelles. Remise en question de la liberté d’expression, censure ou encore collecte de données personnelles... Toutes ces dérives se sont cristallisées au cours de l’année 2020 qui n’a fait qu’accélérer et révéler une suspicion légitime de la part des utilisateurs des réseaux sociaux. Ils sont d’ailleurs nombreux à avoir franchi le pas, en préférant être “connectés” sur des réseaux alternatifs, moins populaires mais souvent plus respectueux des libertés... »

L’article présente, parmi d’autres, trois réseaux alternatifs aux destins divers : Signal, Parler, Gab. Tous ces réseaux sont d’ailleurs en constante évolution, comme on le voit notamment avec Gab, dont nous avons suivi l’explosion de la popularité depuis janvier et la censure de Trump sur Twitter. Depuis début janvier, d’ailleurs, on a pu voir Gab passer, selon mon appréciation, du statut de soutien inconditionnel de Trump à celui de représentant d’une communauté chrétienne extrêmement militante et combative, et bien entendu anti-wokeniste.

(Détail intéressant, à garder à l’esprit : les chrétiens US acceptant, choisissant même de se considérer comme une communauté comme les autres, et non plus comme le ‘socle’ des USA ; par conséquent, prenant beaucoup plus la liberté de s’engager dans le combat idéologique comme partisane et partie prenante pour ses propres intérêts et sa propre idéologie, et non plus comme contraints par sa fidélité quasiment ontologique aux USA qu’ils avaient coutume de représenter à ne pas trop s’affirmer contre les autres communautés... Ce temps-là est fini.)

Tout cela donne une impression d’extrême rapidité, de fluidité déferlante même, une évolution au jour le jour stupéfiante, et qui va absolument dans le sens de la mise en cause radicale du monopole de Big Tech. Selon ce constat, on pourrait revenir sur les textes publiés lors de l’‘énorme’ événement de la censure de Trump par Twitter, – le 11 janvier 2021 (« Leur 1789-délire : les GAFAM sortent du bois ») et le 12 janvier 2021 (« GAFAM : les limites de l’exercice »). Il y était question de quelques prédictions de ce brave et vénérable PhG, selon lesquelles Big Tech, en s’affirmant comme censeur du monde entier, à visage découvert et en tombant les masques, s’engageait dans une voie catastrophique pour lui, celle du ‘Roi est nu’ (‘le censeur est nu’), devenant à la fois cible privilégiée et épouvantail à abattre :

« Je crois que la partie ne fait que commencer et que les GAFAM vont la sentir passer, sévère et méchante. Ces crétins du capitalisme postmoderne et de la religion du Start-Up Ducon, n’ont pas compris qu’on ne peut être à la fois vertueux et abuser de la vertu sinon en s’en dissimulant, comme un bon vieux capitaliste bourgeois de la fin-XIXème, promenant discrètement ses fantasmes dans les bordels chics de la Belle Époque. Ils sont complètement indécrottables (je parle des GAFAM, pas du vieux bourgeois fin-XIXème) et, en plus ou en moins, sans expérience sérieuse car ce n’est pas du tout acquérir de l’expérience que d’empiler des $milliards.
» Elles sonnent de tous les côtés, les analyses et prédictions apocalyptiques et pandémiques de notre entrée dans l’univers carcéral de la dictature numérique cosmique saupoudrée de dictature sanitaire. Moi, je crois exactement, parfaitement le contraire. Les GAFAM, pour leur domaine mais avec un formidable effet d’entraînement sur la “nef des fous” des démocrates du Congrès et des wokenistes, ont mis en marche une terrifiante machine infernale, du type “le roi est nu” en mode nucléaire. L’épouvantail va s’avérer épouvantable, simulacre trop hâtivement recousu, le dictateur-bidon pointant son visage imberbe sous l’humaniste transhumaniste de la communication globale. Foutaise qu’un peu de sable efface, dans le formidable désordre des contradictions idéologiques de la Grande Crise. »

Vous comprenez que je ne retire pas un mot et que j’en rajouterais plutôt, et notamment en considérant le spectacle à peine un gros mois plus tard. Le crédit de Big Tech est en piqué abyssal, et le sport favori devient de taper sur le censeur-wokenisé-du-monde qu’il est devenu avec le coup de la censure de Trump, suivie d’actes incroyables comme la censure d’un pays entier comme l’Australie et la navigation dans les eaux orwelliennes ; alors qu’il était, auparavant, censeur-en-catimini que personne ne songeait vraiment à mettre en cause, tout le monde étant fasciné par les formules taillées par la communication américaniste qui vous met KO-debout par son caractère impératif. Les petits crétins arrogants gonflés de $milliards des Big Tech sont pris dans un tourbillon qui va les dépasser vite-fait, qui va les voir marris, qui leur coûtera la peau des fesses.

En attendant, voici le constat qui, à mon avis, s’impose irrésistiblement. Le monde des réseaux sociaux, qui est, qu’on le veuille ou non, la respiration ‘démocratique’ du monde-nouveau, ex-NouveauMonde, est passé d’un état de dictature-soft de Big Tech à une spirale inarrêtable de désordre où toutes les opinions, toutes les entreprises antagonistes, tous les complots et toutes les narrative vont tourner dans une Valse à mille-temps complètement échevelée.

Big Tech, tu ne sais pas y faire. La dictature, c’est un boulot sérieux, il demande qu’on soit au moins sevrés pour y réussir. Mais non, le désordre, le désordre, et des petites têtes de moineau à-la-Zuckerberg.