Anticapitalistes de tous les pays, “We Are the World

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Anticapitalistes de tous les pays, “We Are the World

11 novembre 2009 — Le 9 novembre 2009, BBC.News a publié les résultats d’un sondage global, réalisé par Globescan dans 27 pays. Le même sondage est présenté sur le site de Globescan, avec texte de commentaire du 8 novembre 2009. Il s’agissait de célébrer, ou de marquer c’est selon, les vingt ans de la chute du Mur de Berlin et, par conséquent, à cette époque dans tous les cas, dans l’enchaînement mécanique de notre raison apprivoisée pour aller dans le bon sens, la victoire du capitalisme.

• Deux sortes de questions ont été posées. La première concerne la chute de l’URSS (un bien ou un mal?), d’assez peu d’intérêt en raison des manipulations réalisés depuis vingt ans autour de l’interprétation de cet événement, et qui continuent activement. Dans nombre de cas, dans ce cas, nous sommes encore dans la période infantile de la dichotomie de la propagande Guerre froide. La seconde concerne la valeur, la vigueur, la santé du capitalisme aujourd’hui, plus intéressante parce que chacun peut en juger, quotidiennement, par expérience directe. (Le graphique est accessible sur un lien différencié.) Trois questions sont posées, en gros: le capitalisme est-il mort? Le capitalisme est-il malade mais réparable? Le capitalisme est-il en bonne santé?

• 29.033 personnes interrogées dans 27 pays de par le vaste monde, du 19 juin au 13 octobre 2009. Les résultats détaillés qui sont présentés comprennent essentiellement 12 pays, qui sont les suivants dans un ordre indicatif décroissant, selon le schéma présenté, dont on verra la signification plus loin: France, Mexique, Brésil, Ukraine, Espagne, Russie, Pologne, Canada, Pakistan, UK, USA, Allemagne.

• Aucun des pays présentés ne considère en majorité que le capitalisme est en bonne santé. Les plus optimistes: 25% aux USA (tout de même bien peu pour les USA), 21% au Pakistan (mystérieux Pakistan). Résultats généraux : 23% (mort), 51% (malade mais réparable), 11% (bonne santé).

• Ces résultats donnent une image très remarquable et spécifique de la crise actuelle, qui font de cette crise un événement qui n’a aucun précédent. Dans ce cadre, la France, championne absolue de l’hostilité au capitalisme dans le sondage, est un cas à part qui éclaire parfaitement la singularité exceptionnelle de la crise – après tout, exception pour exception. (Ainsi, l’“exception française” ne l’est que dans ceci qu’elle est en avance, à la tête du caractère exceptionnel de la situation.) Ces résultats méritent des appréciations dans deux domaines: celui de la crise elle-même, considérée d’une façon générale, celui du cas de la France considéré d’une façon spécifique. C’est dans cet ordre que nous poursuivons notre commentaire.

L'esprit prisonnier de la matière

@PAYANT Les questions posées, si elles sont de l’ordre du constat, engagent implicitement un jugement de valeur. En appréciant l’état du capitalisme aujourd’hui, on lui reconnaît une valeur donnée: il y a eu une crise mais elle ne l’affecte en rien dans son fondement ni dans son fonctionnement, rien ne doit être changé et sa valeur est donc reconnue au-dessus de toutes les contingences; ou bien elle l’affecte grandement dans son fonctionnement mais peut-être pas dans son fondement, la réparation doit être tentée par des aménagements sérieux, notamment avec l’intervention de la puissance publique qui est une valeur largement plébiscité; ou bien, elle l’affecte mortellement dans son fondement et par conséquent dans son fonctionnement et le capitalisme a prouvé qu’il était une doctrine perverse, à liquider si elle n’est déjà morte. Nous prendrons donc sur nous de parler de pro-capitalisme et d’anticapitalisme dans ces réponses, avec une position moyenne qui met gravement en cause la doctrine en la plaçant sous la tutelle de la puissance publique sans la condamner définitivement.

Le bilan est, bien entendu, comme on dit, révélateur. Un commentaire de Globescan estime qu’on pourrait juger la crise du 15 septembre 2008 comme une réplique de la chute du Mur de Berlin, cette fois contre le capitalisme qui s’affirmait vainqueur au soir du 9 novembre 1989. Le commentaire poursuit en constatant que si le capitalisme n’a pas disparu pour autant, comme le communisme l’a fait, c’est parce qu’il n’y a pas d’alternative. C’est la doctrine TINA (There Is No Alternative), cette fois au niveau du constat, peut-être pas nécessairement triomphant, plutôt qu’au niveau de l’argument favorable (?) utilisé par les croyant du marché libre (TINA en tant que telle, on veut dire l’emploi de l’expression, fut avancée pour la première fois par Thatcher). Il est vrai qu’il n’y a aujourd’hui pas d’alternative structurée, médiatisée, qui prenne également en compte la liquidation nécessaire de l’idéologie (la croyance) – disons, pas d’alternative qui soit autre chose qu’un “isme” de plus, d'ores et déjà discrédité. (Il est vrai aussi que le communisme a mis deux petites années à disparaître après le 9 novembre, mais ne pinaillons pas – le jugement, à cet égard, reste acceptable, si l’on considère que le capitalisme reste la doctrine officielle de la quasi-totalité des pays dans le monde, ce qui n’était pas évidemment pas le cas du communisme au soir du 9 novembre 1989.)

Cette absence d’alternative est le premier fait marquant. Il s’agit bien d’une situation de blocage colossal, à l’échelle de la planète et de la civilisation elle-même. Le jugement “populaire” en cette circonstance n’est pas un jugement idéologique ni un jugement de circonstance, ni un jugement de classe, ni un jugement revendicatif voire “révolutionnaire”; c’est un jugement réaliste qui correspond à une situation objective. En face de ce jugement il n’y a rien, il n’y a même plus TINA que les autorités en place n’osent plus avancer; il n’y a qu’une attitude de fatalisme nihiliste pourtant pas exempte de la satisfaction sarcastique et également nihiliste de tenir une position favorable malgré tout (pour ceux qui ont cette attitude). Nous tiendrons pour symbolique de cette attitude cette parole dérisoire de sottise satisfaite (pas assez de sensibilité, même négative, pour qu’on puisse parler d’arrogance, car l’homme dont on parle, à en juger par la photo, n’est pas antipathique et n’a pas de crocs acérés qui dépassent de sa dentition) – une parole à quelques $milliards de bonus, du patron de Goldman Sachs (dans l’article-fleuve du Times de Londres du 8 novembre 2009): «He is, he says, just a banker “doing God’s work”.»

Tout le monde sait parfaitement, et sent encore plus si c’est possible, que la crise rode autour de nous. Tout le monde sait et sent parfaitement que la véritable “reprise” attendue, c’est la reprise de la crise, la “réplique” de 9/15, ou la première “réplique” de 9/15 avant d'autres encore, “réplique” sous une autre forme, peu importe laquelle. L’art de la prédiction – quelle crise? Comment? Etc. – auquel s’exercent tant d’économistes avisés – n’a, dans cette occurrence, à la fois que peu d’intérêt et peu de chance de nous éclairer. Les résultats de ce sondage global nous disent, autant que l’intuition elle-même, que la réplique attendue ne saurait tarder.

Ces crise – celle de 9/15 étant la première du genre – ne sont plus des crises du capitalisme mais des soubresauts furieux d’une civilisation qui ne supporte plus ce carcan obscène et pourri qu’on lui impose (le carcan: le capitalisme devenu ce qu’il est destiné à être, pure escroquerie spéculative et usuraire). Ces crises ne sont pas perçues comme des “accident”, des obstacles, etc., mais bien comme une chaîne d'attaques dont le but suprême est la destruction pure et simple du capitalisme. La question TINA (pas d'alternative) ne se pose pas. Nous redisons une image déjà employée: lorsqu'on se noie parce que le maître-nageur vous a enseigné une nage qui vous fait couler comme une pierre, on ne songe qu'à remonter à la surface pour respirer plutôt qu'à rechercher un nouveau maître-nageur capable d'enseigner une nage qui vous tienne à flot.

Le premier et principal enseignement de ce sondage, avec 11% des personnes interrogées croyant encore à la validité de la doctrine telle qu’elle est tenue et appliquée par une écrasante majorité de nos dirigeants, ou “élites mondiales”, est que la psychologie collective mondiale croit absolument à une nouvelle crise, à autant de crises qu’il faudra jusqu’à la destruction du capitalisme. Dans ce mot de croire, nous mettons beaucoup moins une croyance (qui supposerait qu’existerait une autre religion concurrente de la religion du capitalisme) qu’une intuition réalisée d’une façon globalisée, par un mouvement qui transcende les entités nationales perverties par les activités faussaires de leurs directions, par ce que les entités nationales subissent en permanence l’attaque faussaire de leurs propres directions qui se conforment au dogme du capitalisme. La globalisation est, dans ce cas, celle d’un refus puissamment majoritaire de la dictature d’une religion imposée par des “élites” aux abois et en complet désarroi, incapables de reconnaître la nécessité, non d’une alternative qui existerait (ce qui supposerait qu’une autre religion existe), mais de la destruction d'un système maléfique avant la recherche d’une alternative sous quelque forme que ce soit. L’“élite mondiale” n’est pas seulement discréditée (elle l’est depuis longtemps et elle le sait); elle est dans le cas d’avoir perdu tout instinct vital, toute sensibilité d’intuition à la réalité du monde. Elle est totalement inféconde, sèche et stérile et vit dans un état constant de défensive désespérée, le dos au mur, sans savoir pourquoi. Prise dans le sens d’une entité collective, elle doit être définie, non comme la lie de l’humanité, ce qui impliquerait une certaine humanité, mais comme un outil privé de la moindre idée d’esprit critique, au service de la mécanique d’un système. La trouvaille diabolique de ce système est de représenter son diktat mécaniste (diktat de la matière sur l’esprit) sous une forme religieuse qui suppose une dimension spirituelle. De ce point de vue, la matière a complètement pris le pas sur l’esprit en s’habillant d’oripeaux spiritualistes. Les esprits cédant à ce montage se privent des attributs habituels de l’esprit et se réduisent eux-mêmes à l’état de serviteurs de la matière.

L’exception française et anticapitaliste

Comme on l’a vu, douze pays sont présentés dans le détail de leurs réponses, et ils le sont dans la présentation graphique dans l’ordre de leurs réponses positives sur la mort du capitalisme: France, Mexique, Brésil, Ukraine, Espagne, Russie, Pologne, Canada, Pakistan, UK, USA, Allemagne. Dans l’anticapitalisme, la France écrase tous les autres: 90% des Français jugent le capitalisme mort (43%) ou malade mais éventuellement réparable par des moyens de contrôle du bien public (47%); 7% des Français jugent qu’il marche bien. Les Français sont les premiers dans le jugement sur la mort du capitalisme et les premiers dans les jugements (1) et (2) additionnés (mort + maladie).

On peut dire par conséquent qu’il y a “un cas français”. La France est absolument n°1 de l’anticapitalisme. Autre point remarquable qui va dans le même sens: les Français sont parmi les plus décidés – leur “religion” faite et bien faite – dans leur taux de réponse “ne sait pas”, réduit autour de 3%, seulement battue par l’Allemagne (voir plus loin) qui voit cette abstention réduite à 1%. On ajoutera, pour le fun et les communistes rentrés (les tenants d’un système vraiment socialiste) prêts à déployer leur fanion, que la France est n°3 dans la satisfaction de la disparition de l’URSS et du communisme, symboliquement marquée le 9 novembre 1989. Par ailleurs, on sait que ce pays exceptionnellement anticapitaliste est exceptionnel en nombre de matières chères au capitalisme, comme par exemple la maîtrise des technologies les plus avancées.

(Le cas français trouve d’une certaine façon son antithèse d’expression dans l’Allemagne, qui est le pays qui croit le moins à la mort du capitalisme [autour de 7-8%, selon le schéma, moins que les USA] alors que les réponse 1 + 2 additionnées la conduisent à plus de 80%, ce qui la place en n°1 pour la réponse “malade mais réparable”. C’est le cas typique d’une pensée tentée par l’anticapitalisme, qui n’ose s’exprimer en tant que telle, montrant ainsi combien l’Allemagne reste gravement handicapée par les séquelles de sa position des événements de 1918 et 1945; elle n’ose exprimer son véritable sentiment, par sujétion à l’ordre du système de l’américanisme. Par contre l’Espagne, avec près de 30% de réponse n°1 [mort du capitalisme], plus de 50% de réponse n°2 [malade mais réparable] et autour de 5% pour la réponse n°3 [capitalisme au-dessus de tout], est le pays qui se rapproche le plus de la France. L’Espagne est bien sûr un cas particulier parce qu’elle a subi la crise bien plus fortement que les autres pays européens, après avoir embrassé frénétiquement le capitalisme les années d’avant, ce qui fixe son opposition plus dans le conjoncturel que dans structurel, comme la France.)

Paradoxe, la France? Par rapport à notre pensée conformiste, certes; par rapport à la vraie situation du monde, pas du tout. Les Français eux-mêmes ont bien des difficultés à définir leur position, qui s’exprime pourtant par une quasi-unanimité lorsque la question n’a plus d’enjeu de politique intérieure, de politique extérieure substantivé, mais qu’elle porte sur un principe simple – dito, principe complètement fondamental, qui conduit aujourd’hui le monde.

La France confirme sa position d’un pays à la fois “en-dedans” (dans le système, par référence à ses excellentes performances) et “en-dehors” (le plus anticapitaliste). Elle tient là une position de jugement beaucoup plus qu’une position de réaction dictée par les circonstances, puisqu’elle souffre beaucoup moins que des pays qui s’affichent moins anticapitalistes qu’elle et qui sont classés hors du monde directement contrôlés par le système de l’américanisme, et pressurés par lui comme des colonies à l'anglo-saxonne. Si l’on ajoute le cas de l’Espagne, et d’autres qui présentent des cas plus ou moins hostiles au capitalisme, on voit que l’opinion européenne est très largement anti-capitaliste, au moins autant sinon plus que dans les pays des autres “mondes” (tiers- et quart-) habituellement considérés comme anti-capitalistes. De ce point de vue, il se confirme que l’Europe est dans une situation explosive car c’est l’ensemble de pays qui est le plus en contradiction frontale avec l’orientation dictatoriale que lui imposent ses “élites”.

Comment expliquerions-nous le cas de la France? Nos lecteurs auront peut-être remarqué qu’à un moment de notre analyse, nous avons troqué le sujet “les Français” par le sujet “la France”. La France est la nation de loin la plus achevée et la plus posée sur l’Histoire et sur ses traditions, pourtant nation active et fortement dans son temps malgré l’hostilité qu’elle entretient pour ce temps et parce qu’on ne peut vivre en-dehors de son temps; nous croyons par conséquent que la France a deux voix. La première s’appuie sur l’Histoire et sur l’expérience de la tradition pour dire que le système actuel est la mort de la civilisation telle qu’elle-même (la France) a fortement contribué à l’établir. C’est une voix collective qui ne s’exprime guère d’une façon consciente individuelle, mais qui, à certaines occasions, transgresse cette règle et fait parler inconsciemment les individus (les Français) sans que ceux-ci réalisent pleinement leur démarche, et elle les fait parler avec une force confondante (le sondage). Dans ce cas, les Français disent la voix de la France sans conscience affirmée de cela, ou, dans tous les cas, avec des consciences très diverses et une majorité avec peu ou pas de conscience de cela.

La seconde voix est “de son temps” et fait ressortir l’aspect le plus frivole et le plus inconsistant du Français, cette fois sensible aux modes, au conformisme, à une fausse contestation de l’autorité légitime qui est en fait une soumission empressée à une autorité illégitime. Elle suit une “élite” qui, aujourd’hui, se place dans sa tradition “classique” (!) anti-française notamment représentée par la constance de ce qu’on nomme le “parti de l’étranger”, tour à tout pro-anglais, pro-espagnol, pro-allemand, pro-soviétique, pro-américaniste, avec des revenez-y pour telle ou telle orientation. On y recrute les opportunistes nihilistes et les collaborateurs selon les circonstances, entre modérés et extrémistes du “parti de l’étranger”. Nous ne voyons guère de différence entre le pro-américanisme zélé d’une partie de ces “élites” aujourd’hui, et la collaboration pro-allemande de la guerre d’une partie équivalente de ces “élites”. Si les circonstances sont différentes, l’esprit est le même et la distorsion vicieuse similaire.

Les plus belles périodes de la France sont celles où l’autorité légitime se place contre les “élites” acquises au “parti de l’étranger”, avec les Français inclinés à parler plutôt “la voix de la France”. Nous sommes dans une période très confuse et peut-être sans précédent où les “élites” ont complètement investi et infesté l’autorité légitime, la délégitimant à mesure au profit des influences extérieures du système. Mais le cas est si flagrant et si pesant que, d’une part, les Français retrouvent à certaines occasions “la voix de la France”, et que l’autorité délégitimée retrouve par instant la tentation de se re-légitimer en prenant elle-même cette voie qui est de retrouver “la voix de la France”. Ces circonstances font évidemment penser avec la plus complète conviction que la France représente le cas le plus explosif de contradiction entre une volonté générale diffuse de révolte contre le système et le diktat du système, dans un cadre général qui est lui-même, comme on l’a vu plus haut, dans cette situation contradictoire explosive; sa spécificité encore plus explosive est que ses adhésions tactiques ou mécaniques au système, y compris dans le chef de sa direction, ne présente aucune sûreté et peuvent se tourner brutalement en une attitude fortement anti-système.