Alexander-de-la-NSA : “Allo, maman, bobo...”

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Alexander-de-la-NSA : “Allo, maman, bobo...”

On a une bonne mesure à la fois du désespoir et de la panique presque enfantine mais non moins respectable de la NSA par la voix de son directeur, le général Alexander, lors d’une longue interview qu’il a accordée au blog du Pentagone Armed with Science. Cette interview est présentée d’une façon générale par les divers sites d’information comme essentiellement basée sur un aspect de l’intervention d’Alexander réclamant l’arrêt du flot de la diffusion des documents provenant du fonds Snowden, ou se lamentant désespérément, c’est selon, sur l’incapacité où l’on se trouve d’arrêter ce flot ... Trois interventions pour illustrer ces déclarations d’Alexander.

Antiwar.com, le 24 octobre 2013 : «NSA Chief Gen. Keith Alexander gave a long interview today with the Pentagon’s “Armed With Science” blog, calling on the world to find some way to stop international media outlets from reporting about his agency’s surveillance programs based on leaked documents. “We ought to come up with a way of stopping it. I don’t know how to do that,” Alexander insisted, saying that the ability of media outlets to report on the NSA “just doesn’t make sense” to him.

»The focus of Alexander’s comments to the military blog was insisting that all media reports on the NSA were a “dramatic, convenient lie,” followed by an admonition for troops not to “give into the hype” and to trust the NSA unconditionally.»

Politico.com (le 24 octobre 2013), qui donne plus de détails, notamment en y ajoutant l’affirmation d’Alexander selon laquelle Snowden détiendrait 50.000 documents de la NSA. «The head of the embattled National Security Agency, Gen. Keith Alexander, is accusing journalists of “selling” his agency's documents and is calling for an end to the steady stream of public disclosures of secrets snatched by former contractor Edward Snowden. “I think it’s wrong that that newspaper reporters have all these documents, the 50,000—whatever they have and are selling them and giving them out as if these—you know it just doesn’t make sense,” Alexander said in an interview with the Defense Department's ‘Armed With Science’ blog.

»“We ought to come up with a way of stopping it. I don’t know how to do that. That’s more of the courts and the policymakers but, from my perspective, it’s wrong to allow this to go on,” the NSA director declared. Alexander did not elaborate on what he meant by reporters “selling” documents or what options he might consider for halting the disclosures. An NSA spokeswoman declined to expand on the general's comments.

»The NSA director's frustration with the flurry of leaks appears to be building...»

• Glenn Greenwald a consacré l’un de ses derniers commentaires dans le Guardian en tant que journaliste de ce journal (sa démission est effective le 31 octobre, pour les causes que l’on sait [voir le 17 octobre 2013]) notamment à ces déclarations d’Alexander, ce 25 octobre 2013. Greenwald prend ces commentaires au sérieux, comme une menace directe contre les journalistes agissant dans un sens activiste antiSystème, comme lui-même.

«Speaking of an inability to maintain claims with a straight face, how are American and British officials, in light of their conduct in all of this, going to maintain the pretense that they are defenders of press freedoms and are in a position to lecture and condemn others for violations? In what might be the most explicit hostility to such freedoms yet – as well as the most unmistakable evidence of rampant panic – the NSA's director, General Keith Alexander, actually demanded Thursday that the reporting being done by newspapers around the world on this secret surveillance system be halted... [...]

»I'd love to know what ways, specifically, General Alexander has in mind for empowering the US government to "come up with a way of stopping" the journalism on this story. Whatever ways those might be, they are deeply hostile to the US constitution – obviously. What kind of person wants the government to forcibly shut down reporting by the press? Whatever kind of person that is, he is not someone to be trusted in instituting and developing a massive bulk-spying system that operates in the dark. For that matter, nobody is.»

Sur ce dernier point que soulève Greenwald (les moyens qu’envisage Alexander pour faire cesser le flot du fonds Snowden en agissant contre les journalistes), notre réaction est différente. Ce qui est remarquable dans ces déclarations d’Alexander, qui sont les plus polémiques de l’interview, ce n’est nullement une éventuelle menace voilée mais au contraire l’impuissance complète, – et partant, la frustration, — qui les caractérisent. Les extraits cités ci-dessus s’attachent effectivement à des interrogations sur la façon dont Alexander voudrait qu’on stoppât le flot de révélations, mais la réponse se trouve dans les déclarations du même Alexander («We ought to come up with a way of stopping it. I don’t know how to do that...»). On peut certes imaginer que le directeur de la NSA médite quelque opération machiavélique qui va brutalement stopper l’hémorragie, mais c’est aller contre l’évidence : plusieurs mois d’activités Snowden-Greenwald sans aucune entrave ; puissance du flot du fonds Snowden jusqu’à sa quasi-légitimation aux USA et hors des USA, jusqu’à faire considérer ses interventions par toutes les autorités comme des informations de référence impératives et aussitôt prises en compte sans contestation ; fragmentation et défensive impuissante des autorités américaniste devant ce flot ininterrompu, jusqu’à faire l’hypothèse que plus personne à Washington n’a les moyens, ni la volonté, ni la légitimité de tenter quoi que ce soit de structurel à cet égard. Certes, il existe des tentatives sérieuses faites contre ce flot, surtout au Royaume-Uni qui s’avère être aujourd’hui l’un des pays les plus soumis à une censure-Système indirecte (voir WWSWS.org du 25 octobre 2013), en plus évidemment des menaces d’actions illégales erratiques qui pèsent contre l’exercice courant du métier de journaliste (voir Justin Raimondo sur le cas Glenn Greenwald, le 25 octobre 2013). Mais ces tentatives mettent tant de principes en cause et impliquent tant de mécanismes de communication à effets et intérêts multiples et contradictoires qu’elles ne pourraient “réussir”, – et encore dans des circonstances tellement exceptionnelles qu’on évoque en fait un cas théorique, – qu’au prix de conséquences déstabilisatrices qui feraient de cette issue une “victoire à la Pyrrhus” posant beaucoup plus de problèmes qu’elles n’en résoudraient.

Le fait est qu’aujourd’hui le flot du fonds Snowden est devenu une structure même du système de la communication, il est entré dans la structure des relations internationales, et cela signifie à la fois sa légitimation et sa quasi-invincibilité. Les gémissements annexes d’Alexander concernant le nombre de documents dont disposerait Snowden («[T]he 50,000—whatever they have and are selling them and giving them out as if these—you know it just doesn’t make sense...») font partie de la même geignerie impuissante : nul à la NSA, et le directeur le premier, ne sait ce dont dispose Snowden, ni même ce que représente exactement le fonds Snowden par rapport au fonds NSA. Par rapport à l’Himalaya de documentation que représente la NSA, 50 000 est une évidente possibilité ... Mais il y a désormais longtemps que nous sommes au-delà de cette comptabilité. L’effet principal des fonds Snowden concerne moins l’efficacité et la puissance théoriques de la NSA que l’introduction d’un facteur fondamental d’imprévisibilité, d’instabilité et de désordre dans une mécanique fondamentale, – renseignement et surveillance électronique, sécurité nationale, relations internationales et particulièrement entre pays du bloc BAO, – tout cela dans une situation extrêmement tendue par l’activisme de l’ infrastructure crisique

Nous sommes entrés en effet dans un autre univers, celui où la NSA porte le poids d’une culpabilité sans limite, au-delà même de sa réelle culpabilité, – la NSA devenue bouc-émissaire du Système dans le cadre de pressions antiSystème phénomènales. L’expansion extraordinaire du système de la communication son activisme désormais antiSystème, sont les causes de cela. Un exemple illustre notre propos. Dans le texte de Armed with Science qui accompagne la vidéo de l’interview (le 24 octobre 2013), diverses remarques d’Alexander sont rapportées (mais pas les plus polémiques concernant l’expansion du fonds Snowden et l’action des journalistes, – on reste prudent). Il y a notamment un passage sur les très récents documents publiés par Le Monde, notamment le point précis des 70,3 millions de communication interceptées en France (à Paris) entre le 10 décembre 2012 et le 8 janvier 2013 (voir notamment le 24 octobre 2013). Alexander s’insurge, calculette en mains...

«Speaking of accountability, a lot of the misdirection in these stories and these programs comes from fast spreading, half-baked information. Like the story recently that bemoaned the recording of seventy million phone calls being intercepted in Paris over a one-month time period.

»Think about that. Seventy million phone calls. “Now, I don’t know how many phone calls you get a day, but let’s say thirty. Now you’ll need French linguists, because French people speak French. The average analyst might be able to do one call every fifteen minutes,” Gen. Alexander points out. “So that’s four an hour times eight is thirty-two, divide thirty-two into today, and you’re going to need a little bit less than one hundred thousand people, just for France. And France is an ally. It’s absurd.”»

On observera que les remarques d’Alexander ne sont pas nécessairement infondées, peut-être même sont-elles justes et vraies et que, sur ce cas, it’s absurd, – mais que nous importe en vérité de savoir la vérité à cet égard ? Nous ne sommes pas dans une entreprise d’évaluation de la vertu des uns et des autres, de leur sincérité, etc., nous sommes dans le cadre d’une lutte antiSystème contre le Système, dans des conditions où la contingence générale du système de la communication rend complètement accessoire, sinon inutile, la connaissance de la soi-disant vérité des détails (vive l’inconnaissance, certes.) On voit que dans l’affrontement rapide entre James Clapper et Le Monde sur ces 70,3 millions de communication (le 24 octobre 2013), Clapper a dit que c’était faux, Le Monde a sorti un document-Snowden et Clapper s’est tu, – tout le monde s’inclinant devant la référence-Snowden, et le président-poire continuant à s'indigner des incursions de la méchante NSA à Bruxelles.

Alexander, homme du Système, est engagé depuis longtemps, trop longtemps pour revenir sur ses pas ou revenir à la raison dans notre perception de lui, et retrouver son crédit dans le système de la communication. Il est totalement, absolument compromis dans la logique folle de la NSA, et ce n’est, du point de vue de ce qu’est le Système et de la nécessité où nous nous trouvons de l’affronter, – ce n’est que justice, pas moins. La suspicion à l’encontre du pauvre Alexandre, qui n’en peut mais, – mais tant pis pour lui puisqu’il a fait son choix depuis longtemps, – cette suspicion est complète et sans retour. Cette remarque peut être substantivée selon un double argument.

• Le premier, nous le nommerions “la logique du fou”. La chose tient à ceci : si vous saucissonnez le comportement d’un fou, si vous vous concentrez de plus en plus sur un aspect de son comportement, tandis que les relations de cause à effet, le contexte, le fondement du comportement s’estompent, à un moment il semblera que le fou n’est pas fou du tout, qu’il est normal comme vous et moi. C’est la méthodologie qu’Alexander utilise, peut-être plus inconsciemment et de bonne foi qu’on serait tenté de croire, dans le cas cité : il a peut-être raison sur tel point précis, mais il écarte le contexte général, la démarche de la NSA depuis des décennies, son développement exponentiel ces dernières années, ses arguments d’action, ses résultats, ses effets sur la vie publique, ses ambitions expressément signifiées dans des conceptions affichées, etc. Mais nous qui avons été placés devant tout cela, devant cet ensemble considéré dans son contexte et ses situations de cause à effet, nous ne nous intéressons plus qu’à ce même “cela” qui a la vertu de la totalité du phénomène jusque dans ses plus obscures profondeurs ; par conséquent, le saucissonnage, la “logique du fou”, ne nous touchent plus guère et ne nous intéressent plus. Par conséquent, nous laissons là Alexander à ses ses geignements divers et multiples («[I]t just doesn’t make sense...», «It's absurd», etc.), sans plus d’intérêt de notre part pour lui.

• Nous sommes aidés en cela par le système de la communication, – car, disant ce qui précède pour notre compte, nous ne faisons qu’exprimer le sentiment du système de la communication vis-à-vis des déclarations citées du directeur de la NSA ès-qualité. Alexander et la NSA, et le Système finalement, avaient pris le système de la communication pour acquis à leur cause depuis des années, ils en ont usé et abusé à leur discrétion. C’est eux qui l’ont créé, animé, renforcé, utilisé, manipulé. Ils nous ont fait depuis longtemps des déclarations sans équivoque où il était évident qu’ils utiliseraient volontairement le mensonge, le virtualisme, la narrative à discrétion (voir les Glossaire.dde du 14 décembre 2012, en partie sur le système de la communication, et du 12 octobre 2013, sur l’ère psychopolitique). Maintenant, puisque les événements nous donnent cette opportunité en faisant basculer le système de la communication dans le camp antiSystème, nous leur retournons la chose, à-la-Sun tzu (voir par exemple le 19 août 2013) : que nous importe que le général Alexander, directeur de la NSA, ait raison sur ce qu’il nous dit, qu’il ait raison encore ici, encore là, que nous importe qu’il dise ici et là la vérité qui ne peut être que parcellaire d’ailleurs (“la vérité du fou”), nous ne l’entendons plus parce que nous ne l’écoutons plus.

En ce sens, l’intervention d’Alexander est à la fois symbolique et profondément opérationnelle dans le sens de la démonstration de l’impuissance des autorités officielles dans un système où l’effet mouvant à remplacé la référence à une “vérité officielle” plus ou moins stable et plus ou moins contestée, mais qui occupaient néanmoins dans les époques précédentes une place centrale par légitimation (même faussaire, il y avait au moins apparence de légitimité). Depuis 9/11 particulièrement, comme on l’apprit avec des déclarations fameuses de Rumsfeld (voir le 13 mars 2003), ce schéma a volé en éclat ; la situation, selon ces règles nouvelles imposées par le Système, est que celui qui parvient par effet de communication à une position prépondérante, celui-là impose sa version de la réalité, sa narrative, quoiqu’il en soit de la vérité de celle-ci. Le cas est ici que, d’une façon structurelle, des forces antiSystème ont pris la main et imposent leur version de la réalité, leur narrative, et alors plus personne n’écoute Alexander. Ce qui nous importe ici parce que nous sommes dans une situation tactique qui autorise l’inconnaissance, n’est donc pas la vérité de la situation, mais le rapport des forces de communication, et ce qui nous importe est bien que les forces antiSystème ont pris le dessus. Ainsi Alexander peut parler comme il le veut, et même dire quelques vérité du type –“logique du fou” impliquant une “vérité du fou”, – personne ne l’entend plus parce que personne ne l’écoute plus, parce qu’on n’écoute pas, dans ce monde cruel complètement basculé dans la contingence, celui qui représente le côté en perte de vitesse et dépouillé de tout crédit de communication.

Finalement, le fait intéressant est que les autorités-Système ne sont pas habitués à occuper une telle position de faiblesse, une telle pression du repli, de l’affaiblissement de sa position. Elles n’ont pas le cuir tanné des dissidents habitués à la résistance, et qui peuvent continuer à travailler même en position de faiblesse, qui trouve même dans cette position de faiblesse la résilience nécessaire pour trouver une ardeur supplémentaire. Dépouillées des attributs et de l’efficacité de leur puissance, les autorités-Système se trouvent plongées dans le désarroi et, bientôt, dans l’irresponsabilité des geignements vertueux. C’est pourquoi nous parlions plus haut d’une “panique presque enfantine”, parce que c’est bien la caractéristique complète de l’attitude d’Alexander, – la plus complète irresponsabilité de l’enfant à qui l’on vient de confisquer le pot de confiture qu’il était en train de creuser de ses doigts gourmands. Alexander, avant de prendre une retraite précipitée (en avril prochain), geint selon la philosophie-Souchon : “Allo, maman, bobo”.


Mis en ligne le 26 octobre 2013 à 07H06

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