A qui les USA font-ils le plus confiance : à Israël ou à l'Iran?

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Tout le monde fait grand tapage à propos de la décision prise d'annuler le grand exercice israélo-américaniste Austere Challenge 12, qui devait commencer le 15 janvier et qui est reporté… Jusqu’à quand ? Une version officielle-officieuse, reprise par certains médias, est que l’exercice aura finalement lieu cet été. La version officielle du report de l’exercice, encombrée de précisions un peu contradictoires de diverses sources, est suffisamment nébuleuses pour qu’on n’y comprenne pas grand’chose ; article exemplaire à cet égard, celui de Reuters, du 15 janvier 2012, bon exemple de cet imbroglio sans prétentions, et sans beaucoup de conviction non plus.

• La version qui domine, incontestablement, est celle de DEBKAFiles, du même 15 janvier 2012 (aussitôt relayée, – trois heures plus tard, – par les Iraniens de PressTV.com, le 15 janvier 2012). DEBKAFiles clame sans la moindre réserve qu’il y a une solide mésentente entre les USA et Israël. Au reste, DEBKAFiles cite des officiels israéliens déclarant officiellement qu’il y a certainement des divergences entre USA et Israël, qui vont même en deçà des questions opérationnelles d’une possible attaque («…in an early morning radio interview […] Israeli Deputy Prime Minister Moshe Yaalon] said the United States was hesitant over sanctions against Iran's central bank and oil for fear of a spike in oil prices»). Pour DEBKAFiles, l’affrontement USA-Israël n’éclate pas, il “devient public”, signifiant par là qu’il n’est pas nouveau (ce que DEBKAFiles avait déjà signalé). Voici les points de désaccords opérationnels, selon le site israélien :

«1.) President Obama believes he is rushing through the sanctions against Iran's central bank CBI and oil restrictions with all possible speed. He needs time to persuade more governments to support him. Israel sees little real progress in the crawling diplomatic bid for backers and is impatient for action. At the rate the sanctions are going through, they will not be in place before the end of 2012 and by then, Iran will have already acquired a nuclear weapon.

»Israeli leaders also suspect that the Obama administration may be foot-dragging deliberately in the hope of encouraging Iran to enter into negotiations and so avoid a military showdown. They point out that all previous rounds of talks were exploited for Iran's forward leaps in their nuclear weapon drive, free of international hassle.

»2. President Obama insists on the US acting alone in attacking Iran with no Israeli military involvement. This would leave him free to decide exclusively when and how to stage an operation. He is counting on the tightened military and intelligence cooperation he has instituted between the two armed forces and agencies to safeguard Washington against the surprise of a lone Israeli action. But Israel has declined to make this commitment - even in the face of US officials' efforts at persuasion.

»3. US military strategists are counting on an Iranian reprisal for an attack on its nuclear sites to be restrained and limited to certain US military assets in the region, Israeli targets and oil installations in the Persian Gulf, including a temporary and partial closure of the Strait of Hormuz, through which one fifth of the world's oil passes.

»They expect Israel to refrain from striking back for Iranian attacks and to leave the payback option entirely in American hands. US officials have said they fear an Israeli overkill would tip the entire American military operation into imbalance and generate unforeseen consequences.

»The incoming US troops were therefore armed with the sophisticated missile interceptor THAAD systems (easily transportable Terminal High Altitude Area Defense hit-to-kill weapons) to show the Israeli government that the US would stay on top of all the military moves against Iran - offensive and defensive alike.»

• Parallèlement, le 15 janvier 2012, Paul Woodward, sur son site War in Context, reprend et commente un article assez original et approximatif d’un nommé Avi Perry, le 9 janvier 2012, dans le Jerusalem Post. Perry développe une théorie de type “Pearl Harbor” (cette attaque du 7 décembre 1941 qu’il attribue étrangement, ou bien d’une façon révélatrice sur le sérieux du personnage, aux nazis, – «Iran, just like Nazi Germany in the 1940s, will take the initiative …») ; l’attaque “permettant” l’anéantissement de l’Iran sans coup férir, par riposte massive des USA... Woodward commente l’article en situant ce personnage, présenté comme “ancien agent de renseignement” alors qu’il n’y a fait qu’un très court séjour en 1967, mais se signalant surtout par des romans, qu’il aime écrire, selon ses propres mots, parce que cela lui permet de “jouer à être Dieu”. Qu’importe le messager, seul le message compte, et Woodward tend à le prendre au sérieux.

«But whether Perry has any credibility is besides the point — the risk’s of such an event are very real. Unlike Vietnam, where Washington was looking for a pretext to escalate the war, this time it looks much more likely that Israel will try and drag the U.S. into a war — a war which Israel is incapable of fighting on its own.

»Perry implausibly conjures up a Pearl Harbor-like trigger for war. More likely might be a USS Cole-type attack. Were such an attack to take place, given Israel’s willingness to recruit members of the terrorist group Jundallah to conduct attacks in Tehran, might it not also be willing to instigate a war-triggering incident in the Strait of Hormuz?»

Arrêtons-nous à ce dernier point, pour rappeler que les militaires US ont la mémoire longue lorsqu’il s’agit de leurs très proches et très estimés alliés israéliens. A l’été 2008, l’amiral Mullen, alors président du comité des chefs d’état-major US, en visite en Israël, avait rappelé aux Israéliens l’affaire du USS Liberty de juin 1967, blessure cruelle pour l’U.S. Navy, et les avait averti qu’un “incident” de cette sorte ne saurait se reproduire, cette fois pour impliquer les USA dans une guerre contre l’Iran par une attaque camouflée des Israéliens se faisant passer, d’une façon ou d’une autre, pour des Iraniens ou des groupes commandités par les Iraniens. Le 5 août 2008, nous rapportions la nouvelle et précisions à propos de l’analogie de l’affaire du USS Liberty :

«L’attaque du Liberty avait duré quarante minutes, contre un navires qui portaient de nombreux signes distinctifs de sa nationalité, ce qui montre un remarquable entêtement dans l’“erreur”. Le navire avait été coulé, au prix de 34 morts et de 170 blessés dans l’équipage. L’incident a été depuis l’objet de nombreuses polémiques et de divers livres, alors que le gouvernement US avait sciemment organisé un black out sur cette attaque israélienne délibérée. Dans le cas du Liberty, il s’agissait pour Israël de priver les USA de tout moyen indépendant d’obtenir des informations sur le conflit israélo-arabe déclenché le 6 juin 1967. Le cas envisagé par Mullen est évidemment différent: une attaque camouflée organisée par les Israéliens se faisant passer pour des Iraniens, pour provoquer une riposte US contre l'Iran, ou obtenir le soutien US pour une attaque contre l'Iran.»

Cela nous conduit, sur cette même voie, à observer que les désaccords USA-Israël rapportés par DEBKAFiles sont strictement, au détail près, de forme militaire, et, sans aucun doute, selon des conditions dictées par les militaires US. Les précisions données sont extrêmement minutieuses et impliquent effectivement un contrôle total, un contrôle de fer, des militaires US sur les Israéliens, – ce qui est bien dans les habitudes des militaires US et ce qui ne plaît pas précisément aux militaires israéliens ; et surtout pas au couple mégalomaniaque Netanyahou-Barak.

Cela signifierait qu’Obama, qui n’est pas nécessairement pressé d’engager une bataille contre l’Iran, laisse le dossier de la négociation avec Israël à ses militaires, sachant très bien que ces mêmes militaires n’ont pas vraiment d’envie particulière de se lancer dans une nouvelle guerre, – surtout, une de ces guerres qui ne leur plaît pas vraiment… Cette semaine, le président du JCS et successeur de Mullen, le général Dempsey, est à Tel Aviv. On imagine que les marins lui ont rafraîchi la mémoire, concernant l’affaire du USS Liberty.

Une telle attitude du président US est tout à fait concevable. Cela correspond bien à son caractère assez indécis, à sa tendance à se décharger de décisions dont il n’aime pas assumer la responsabilité sur d’autres centres de pouvoir dont il sait qu’ils vont dans le sens que lui-même désire. Cela correspond bien à ce président en campagne, qui veut à la fois plaire à l’électorat juif en affirmant une position très dure contre l’Iran, et plaire à un courant populaire antiguerre qu’il sent déjà puissant et en pleine dynamique d’expansion (voir le succès de Ron Paul). On ajoutera que ce coup de pied de l’âne donné à Netanyahou, qui s’oppose presque directement et ouvertement à sa réélection, et qu’il déteste autant que l’autre le déteste, ne doit pas déplaire à BHO.

En attendant, l’Iran compte les points et, sans doute, ne serait pas opposé à une certaine coopération avec l’U.S. Navy contre des entreprises hasardeuses israéliennes. Les Iraniens ont déjà prouvé (voit l’affaire du RQ-170, que le Pentagone connaît bien) qu’en matière de communications et de surveillance électronique, notamment pour dépister des intrus, ils en connaissaient un brin.


Mis en ligne le 16 janvier 2012 à 17H45