A l’ombre du CNR

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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A l’ombre du CNR

« Ce n’est pas un sprint, c’est une course de fond », résume Jacques Sapir pour commentaire du démarrage de la campagne pour obtenir les 4,7 millions de signatures de “soutien” permettant de faire avancer, peut-être décisivement mais pas nécessairement, le projet de Référendum d’Initiative Partagée sur la privatisation d’ADP (Aéroports De Paris), dit “Référendum ADP”. Cette campagne a été ouverte le 13 juin pour durer 9 mois, justifiant l’image sportive offerte par Sapir.

Je vous recommande l’émission du 1erjuillet de Sapir et de Clément Ollivier, une vidéo de 47 minutes sur Spoutnik-français, le fameux réseau d’influence russe et antidémocratique qui met en danger cette civilisation dont nous sommes si fiers et qui brille des mille feux de ses très-nombreuses vertus.

(A suivre les deux réseaux russes partout dénoncés comme diaboliques entreprises contre la vertu démocratique, on mesure la bassesse extraordinaire atteinte par les balbutiements du simulacre couturés de cicatrices qui nous sert de cadre civilisationnel. Nous sommes, – ils sont vraiment aux abois et sans la moindre conscience de l’infamie qu’ils sont devenus, nos zombieSystème qui prétendent nous diriger. Même la colère à leur encontre s’épuise, remplacée par le mépris radical, presqu’à les plaindre de s’agiter dans leur cloaque. La croisade menée contre RT et Spoutnik par rapport au comportement de la presseSystème est tellement grotesque qu’il ne reste plus qu’à en mourir de rire... Mais poursuivons.) 

Je cite la rapide présentation de l’émission, de ce même 1erjuillet, qui donne toutes les indications pratiques nécessaires...

« Si l’opinion publique semble majoritairement opposée à la privatisation d’ADP, la campagne de collecte des 4,7 millions de signatures de soutien au RIP s’annonce longue et opiniâtre. Dans la foulée des Gilets jaunes, pourrait-on voir émerger une mobilisation générale transpartisane, voire une amorce de refondation de notre espace démocratique ?
» Jacques Sapir et Clément Ollivier reçoivent Anne-Marie Le Pourhiet, juriste spécialiste du droit constitutionnel et membre du conseil scientifique de la fondation Res Publica, Flora Magnan, cofondatrice de la plateforme Signons.fr qui répertorie les actions sur le terrain, et François Boulo, figure des Gilets jaunes à Rouen.
» Sur iTunes et appareils Apple, cliquez sur ce lien.
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Le débat qu’on peut suivre sur l’émission permet de saisir l’enjeu de cette bataille, qui se livrera au niveau de la population, “du citoyen”, convié à se faire le soutien et le propagandiste de la participation à la pétition. Il est manifeste que le “Référendum ADP” peut et doit devenir un formidable outil pour relancer le mouvement des Gilets-Jaunes dans une nouvelle formule d’action, cette fois bien définie et avec un but précis, un calendrier, un argumentaire solide et cohérent, une définition absolument constitutionnelle et répondant à l’esprit et à la lettre de la Constitution de la Vème République, – bref tout ce que leurs adversaires pressés de discréditer le mouvement ont reproché aux GJ de ne pas avoir.

Cela constituera une occasion remarquable de rassembler les GJ avec un plus vaste élan populaire, les intégrant tout à fait dans une démarche générale et évidemment populaire, avec les relais institutionnels de la plus complète légalité, jusqu’à faire du tout une véritable affirmation du peuple souverain détenteur de la souveraineté et de la légitimité de la nation. Il est absolument nécessaire que les GJ s’emparent de cette occasion et en fassent leur profit, sans quoi ils dépériront. Il est manifeste, il est évident que cette très longue campagne, si elle parvient à trouver son rythme offensif et constructif, constituera pour la saison à venir l’une des menaces les plus efficaces contre l’équipe Macron et la tendance déstructurante d’entropisation qu’elle sert sans la moindre dissimulation.

Le Référendum ADP concerne bien entendu la privatisation d’ADP, et le débat sur la souveraineté nationale et populaire qui va avec. Mais l’acte est aussi, sinon plus encore, essentiel dans sa démarche même, dans sa forme, dans le symbolisme qu’il véhicule. Il constitue l’usage en temps réel, en “masse réelle” du peuple, de l’exercice de son droit et de son devoir de s’exprimer directement quand il l’exige nécessaire, à côté de l’exercice courant et aujourd’hui bien poussif de la “démocratie représentative”. L’emploi qu’en fit de Gaulle, si souvent sollicité par ces messieurs-dames comme référence et fondateur de la Vème qui place le référendum comme un acte essentiel de la République Française, montre qu’il s’agit d’un acte nullement d’exception, mais de façon très différente d’une sorte de “respiration haute” de la démocratie, venant au-dessus de la “respiration courante” souvent pressée et oppressante des représentatifs, pour les remettre dans une voie souveraine dont ils tendent à constamment dévier. Ce n’est pas un coup de force, ce n’est pas du populisme, ce n’est pas un de ces diablotins qu’on nous agite constamment dans les sermons sans fin de l’église du Système ; c’est la pureté même, l’essence du fonctionnement politique fondamental. N’en faites pas trop souvent certes, mais n’oubliez pas d’en faire, et dans ce cas, respectueux et attentifs ; ainsi en est-il du cas du Référendum ADP.

Les événements étant ce qu’ils sont, le Référendum ADP n’échappe évidemment pas à la pression crisique qui partout exerce ses ravages. De ce fait, il prend une dimension historique supplémentaire, dont la référence très aisément rappelée est le CNR (Conseil National de la Résistance) fondé en 1943 par Jean Moulin. C’est-à-dire que certains perçoivent le Référendum ADP comme une voie ouverte vers un rassemblement général et national, dans ces temps de tourmente et de confusion qui valent bien, sous une forme différente, ceux de 1943 et autour.

Il est très important de préciser que, comme le CNR, ce mouvement fondamentalement politique sinon métapolitique doit être a-politicien et n’exclure aucune tendance sans même tenir des assises ni monter un procès pour cela ; c’est ce qu’a rappelé Sapir en citant le général de Bénouville comme membre du directoire du CNR alors qu’il venait de l’Action Française et de la Cagoule. Il aurait pu ajouter que de nombreux éléments de la droite et de l’extrême-droite furent, non seulement actifs dans la Résistance, mais de loin constituèrent le noyau initial de la Résistance (beaucoup plus que la gauche, certainement au début alors que le PCF était au mieux neutre, sinon bienveillant vis-à-vis des Allemands jusqu’à l’attaque de l’URSS de juin 1941, tandis qu’une partie importante de la gauche modérée, notamment chez d’ex-Dreyfusards [voir Simon Epstein, de l’université hébraïque de Jérusalem, auteur en 2001 des Dreyfusards sous l’occupation], soutenait Pétain). On rappellera le film documentaire sur les premiers pas de la Résistance, projeté en 2018 dans l’émission Historiquement Show, qui nous montre et nous démontre combien la droite et surtout l’extrême-droite y jouèrent, en liaison avec Londres, un rôle fondateur. (Voir le 19 juin 2018 : « “La gauche résistante, la droite collabo, il faut vraiment mettre tout ça à la poubelle et revoir toute la période”, dit Stéphane Courtois en commentaire du film documentaire de Detoo. »)

On comprend ce que ces références et rappels signifient, dans tous les cas pour mon compte : si l’on tient à la référence du CNR, dans l’action et dans l’esprit, il faut accepter un “rassemblement national” (!) sans aucune exclusive, sans cette diabolisation abjecte, couarde, dénonciatrice comme les collabos dénonçaient les résistants, et qui ne sert que le Système, qui est l’arme principale du Système. En attendant d’en convenir, les vertueux démocrates et diabolisateurs professionnels feraient bien de voir le documentaire en question qui est une sorte de prélude au CNR, de le méditer grandement, entre deux imprécations d’exclusion démocratique de tout dialogue avec les pestiférés lancés par le courageux et résistant président du Sénat, monsieur Larcher. (Par exemple, ceci que monsieur Larcher pourrait glisser dans un discours à-la-Malraux : « Parmi les quatre premiers envoyés de De Gaulle en France pour organiser les premiers réseaux de la résistance[à l’été 1940], il y avait deux Cagoulards, un maurassien et un royaliste [...] Rémy, Maurice Duclos, Pierre Fourcault, Honoré d’Estienne d’Orves... » Que faire de cette vérité de marbre, sinon la taire ?)

... Bref, le Référendum ADP est une aventure extrêmement intéressante, passionnante, qui pourrait conduire à des échappées sympathiques en permettant notamment d’aborder les problèmes essentiels qui empêchent la majorité antiSystème existante en France de prendre forme. Son grand problème tactique, c’est son animation, sa progression, alors que son “temps long” est l’antithèse du “temps médiatique” par quoi nos commentateurs réfléchissent sur les fondements du monde, au rythme duquel les tables rondes d’“experts” nous assomment à longueur de journée sur les chaînes d’information et à ce rythme si fluide et presqu'insaisissable qui impose pour un seul instant la notoriété et la perception de l’importance des événements. Le rassemblement de 4,7 millions de signature ne sera pas une mince affaire (actuellement, le site Signons.fr ouvert depuis le 13 juin annonce 480 300 “soutiens”, soit 10,18% du nombre requis, – mais le temps écoulé est encore trop court pour en déduire un rythme significatif) ; et encore, s’il est atteint et puisqu’il s’agit d’une demande non contraignante, il existe de nombreux moyens de faire obstacle à la procédure qui devrait s’ensuivre.

Mais là encore, distinguer le symbole de l’acte politique concret : s’il est essentiel, le référendum n’est pas l’essentiel à lui seul. Un tel rassemblement des 4,7 millions et en plus dans le sens qu’on voit constituerait une formidable poussée déstabilisatrice de l’équipe Macron. Elle obligerait Son Éminence à changer complètement de cap ou à entrer en état de coma contemplatif pour le reste du règne, – en des termes plus expéditifs, “à se soumettre ou à se démettre”. Là est l’essence de ce propos.

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