A bout de souffle

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A bout de souffle

15 juin 2007 — Nous regardions hier l’émission “Hebdo-Cinéma” de Canal Plus et nous avons été arrêtés par une séquence sur deux documentaires consacrés aux USA. Du premier, nous avons conservé le nom parce que nous sommes sensibles à la gloire mortelle du temps courant ; du second, non, nous n’avons pas retenu le nom, ni celui de la réalisatrice, — ce dont nous demandons à cette dernière et à nos lecteurs de nous excuser, — mais l’essentiel est une citation qui elle, nous est restée à l’esprit.

• Le premier est le documentaire American Vertigo, film inspiré du livre de Bernard-Henri Lévy. Nécessairement, le documentaire, réalisé après le livre, est plus actuel. Il apparaît comme un témoignage sur l’état des USA. BHL, pour cette fois assez mesuré et sans trop d’emportement, parle du sujet absolument consensuel qu’il a retrouvé chez tous les Américains qu’il a rencontrés au cours du tournage : la formidable crise identitaire qui secoue le pays. BHL va même jusqu’à envisager quelque chose au-delà de Bush, et un effondrement affectant les USA, — avec, nous dit-il, des conséquences considérables, bien au-delà des USA.

• Le second documentaire est du même esprit, il confirme l’impression du précédent. Nous avons retenu ce jugement sur les Américains de la réalisatrice : «Tous les Américains nous ont paru à bout de souffle…»

Nous lions cela, d’une façon indirecte, plutôt par l’esprit, à deux nouvelles d’hier et d’aujourd’hui. Ces nouvelles, venues des USA, tendent à nous montrer, selon notre interprétation, qu’effectivement la vie politique aux USA est complètement, elle aussi, “à bout de souffle”, entre les tendances extrémistes les plus folles et l’extraordinaire médiocrité des élites politiques, démocrates et républicains fraternellement et intimement mêlés.

• L’apparition en tête des best-sellers dans la comptabilité du New York Times d’un livre que Bill Berkowitz, spécialiste des mouvements conservateurs extrémistes US, nous décrit et dont il nous conte l’ascension dans un texte publié aujourd’hui sur Atimes.com.

«In recent appearances on two US cable news networks, he was slinging and zinging —- the well-rehearsed pitchman for the biblical “End Times” was dead certain that “Iran is going to have to be attacked” before 2008. He also claimed that during a recent visit to Iraq, he was told by intelligence sources that Iran had given the green light to Hezbollah to unleash suicide bombers in the United States this summer.

»Mike Evans is a shock jock for Armageddon, a cheerleader for the apocalypse. These days, the best-selling author and head of the The journey of The Final Move Beyond Iraq to the No 1 spot on the New York Times' list of best-selling paperback books is a fascinating tale in and of itself. Evans and his publisher, FrontLine, an imprint of the Christian publishing house Strang Communications, flew under the radar of the mainstream media, using near-daily e-mail blasts to supporters urging them not only to buy multiple copies of the book, but to help publicize it by writing five-star reviews at Amazon.com. […]

»“Jerusalem Prayer Team”, a US-based pro-Israel Christian evangelical organization, is at the top of his game. On June 3, his new book, The Final Move Beyond Iraq: The Final Solution While the World Sleeps, made it on to the New York Times best-sellers' list at No 1 in the paperback category.

»Evans' publisher bills him as “one of America's top experts on the Middle East” and “a personal confidant to most of Israel's top leaders”. He has several best-selling books under his belt, including Beyond Iraq: The Next Move and The American Prophecies.

»Evans' latest offering — 200 pages of text and 100 of assorted appendices — is relatively uncomplicated: Iran is the biggest threat to the United States and to peace in the Middle East, and it should be confronted militarily no later than the end of George W Bush's presidency. Under no circumstances should US troops be withdrawn from Iraq before the mission is accomplished — the mission being the disarming of Iran.

»The US public has been dumbed down by the secular left and the liberal media. And God has been removed from the public square in the US, resulting in Christians being systematically ''stripped'' of their rights.»

• Le deuxième événement est l’étonnante comédie pour l’érection d’une statue en l’honneur de l’anti-communisme, dont le site WSWS.org fait hier un commentaire furieux. Laissons la description de la chose, et de la statue et de l’assistance qui comprenait autant des républicains d’extrême-droite que des démocrates bon teint, pour observer aussitôt que la lutte contre le communisme fut évidemment assimilée à la lutte contre Ben Laden, sans la moindre crainte du paradoxe puisqu’après tout Ben Laden fut fabriqué pour lutter contre le communisme en Afghanistan…

«[The Bush’s] aim in promoting the anticommunist statue was to invoke the Cold War as a precedent for what is being presented to the American people as a “global war on terrorism,” a supposedly inevitable and “generational” struggle that will see the US occupying Iraq and waging war elsewhere for many decades to come.

»It was left to a Democrat to spell out this aim most directly...and crudely. Representative Tom Lantos of California, the chairman of the House Foreign Affairs Committee, was brought on to the platform for the opening speech, which quickly turned into a tirade not only against Iran and Islam, but also against various European leaders.

»Comparing what he termed “distorted Islamic fascism” to “godless communism,” Lantos said that NATO must be rebuilt “as the military arm of the civilized world and see to it that no Nazism, no communism, no Ahmadinejad-ism [referring to the Iranian president], will prevail on this planet.”

»He went further, denouncing the former leaders of both Germany and France for failing to support the illegal US invasion of Iraq in 2003. His harshest words were reserved for former German Chancellor Gerhard Schröder, whom he termed a “political prostitute” for “taking big checks from [Russian President Vladimir] Putin.” After leaving office in 2005, Schröder took a position as chairman of the North European Gas Pipeline, which is 51 percent owned by Russian state natural gas company Gazprom.

»As for former French President Jacques Chirac, Lantos said he “should go down to the Normandy beaches. He should see those endless rows of white marble crosses and stars of David representing young Americans who gave their lives for the freedom of France.”»

Tous ces faits pris séparément auraient une petite signification ou une signification accidentelle. Les deux scènes courantes de la vie politique quotidienne aux USA, effectivement “à bout de souffle”, renvoient aux observations des réalisateurs de documentaires sur les USA d’aujourd’hui. Ensemble, ces divers faits apparaissent être bien plus que des faits divers (nous n’avons pas résisté au jeu des mots). Nous les avons réunis pour soutenir une réflexion qu’ils nous suggèrent par ailleurs, d’eux-mêmes dirons-nous, — d’une façon impérative.

Notre psychologie exige la crise ontologique de l'Amérique

Que le brave et sympathique BHL envisage une crise ontologique de la sacro-sainte Amérique, qu’il envisage que cette crise dépasse le seul et piètre artefact politique de “GW à la Maison-Blanche” et que cette crise pourrait même contenir le germe de la crise de l’effondrement de l’Amérique, — voilà qui a un poids terrible et un sens considérable. BHL est un homme du temps courant qui ne se risque jamais — il faut lui reconnaître la clairvoyance de savoir ce que ce “jamais” veut dire — à dire des choses qui risqueraient de contredire le temps courant. L’homme de la mode nous dit une pensée “à la mode”, c’est-à-dire une pensée qui est dans l’air du temps. Cela signifierait, pour le cas qui nous intéresse, que “l’air du temps” a rejoint le fondement de l’Histoire ; l’air du temps est “à bout de souffle” pour ce qui concerne sa fascination de l’Amérique, comme l’Américain est “à bout de souffle”…

Ce constat nous rappelle une très récente question d’un confrère journaliste (François Bousquet, du Choc du mois), avec notre réponse. La question nous avait paru extraordinairement intéressante et notre réponse allant dans le même sens suggéré par la question, bien sûr ; il importe vraiment de rendre hommage à l’importance ontologique de cette question, comme si, involontairement, apparaissait quelque chose d’essentiel :

«N’avez-vous pas l’impression qu’il y a un fantasme de l’effondrement des États-Unis, et plus qu’un fantasme : un désir?» – «On touche là quelque chose de fondamental. C’est vrai qu’il existe un désir caché d’effondrement des États-Unis. On le retrouve partout dans le monde. Nous sommes tous prisonniers de la fascination presque irrationnelle que ce pays exerce sur nous. Si on s’en tient aux réalités américaines, pour qui les connaît, cette fascination dépasse la raison (tout comme l’attente d’un effondrement dépasse la raison). Mais nous avons besoin de nous libérer de cette fascination inexplicable. La chute des États-Unis marquerait notre libération et à bien des égards celle des Américains eux-mêmes.»

A cette lumière, nous voulons avancer l’hypothèse que les divers signes qui encombrent l’actualité et qui ont désormais investi l’“air du temps” relèvent aussi bien d’une situation de fait que d’une situation psychologique, et même plus de la seconde que de la première. La crise ontologique US est effectivement attendue par toute notre psychologie bien plus que d’être appréhendée rationnellement. Pour certains d’entre nous, cette attitude psychologique est sans doute, voire certainement née du constat des prémisses réelles de la crise mais elle a désormais acquis son autonomie de phénomène spécifique. De cette façon, la fonction “effet” devenant “cause” et ainsi de suite, l’attente psychologique de la crise ontologique américaniste aiguise la perception, qui à son tour renforce l’attente jusqu’à la transformer en exigence et, au bout du compte, accélère la crise.

Nous nous refusons absolument, pour notre compte, à pronostiquer un mécanisme (militaire, financier, social, etc.) déclenchant et accélérant la Grande Crise américaniste. A cause des conditions très particulières de cette crise, avec l’action de notre attente psychologique, il nous paraît effectivement impossible d’en faire la prévision. Il ne s’agit pas d’une crise rationnelle mais d’un enchaînement dont les divers composants, et surtout l’attente psychologique, créent une réalité absolument irrationnelle ; on ne peut avancer une prévision qu’on voudrait évidemment rationnelle, en utilisant des mécanismes (militaires, financiers, sociaux, etc.) qu’on voudrait historiquement rationnels.

Nous sommes dans une situation peu ordinaire, correspondant à l’époque du virtualisme et à l’ère psycholitique. L’effet de la psychologie humaine, par l’attente devenue exigence où elle se trouve de certains événements et par la puissante communication qui en est faite, est considérable ; plus que créer l’événement, ce qui n’a pas de sens pour la psychologie, cet effet de notre psychologie pousse, il force à l’événement. Dans ce cas, il y a un phénomène de “globalisme” (le tout est d’une substance différente que la simple addition des composants du tout). L’addition des attentes des innombrables psychologies individuelles finit par créer une psychologie collective qui tient pour acquis ce que les psychologies individuelles ne font qu’attendre ou désirer. Ainsi le processus psychologique force-t-il à l’événement.

La Grande Crise américaniste est inéluctable parce qu’elle est devenue absolument nécessaire à notre équilibre psychologique. L’Histoire elle-même, la grande Histoire qui se distingue du “temps courant” et de l’écume des jours, exige cette crise et elle l’exige depuis longtemps. Que le “temps courant” et l’écume des jours aient rejoint ce parti nous en dit long sur l’imminence de l’événement.


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