100 000 morts...

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100 000 morts...

Quel symbole peu ordinaire ! Le décompte officiel des morts du Covid19 aux USA a atteint et dépassé les 100 000 le “Jour de la Mémoire” (Memorial Day), qui est la célébration annuelle de tous les soldats US morts au combat en terre étrangère. Quoi qu’on pense de la réalité de Covid19, de la réalité des décomptes, de la validité des décomptes, quoiqu’on échafaude comme complot dans un sens ou l’autre, la  vérité-de-situation est le résultat d’un travail passant par la communication officielle lorsque tout le monde, pour pouvoir continuer à communiquer, choisit de s’y référer, – quoi qu’elle vaille et qu’on en pense, et disant ce qu’on en pense ; et cette “communication officielle” décompte 100 000 mort qui est un chiffre symbolique lui-même, en ce  Memorial Day  si complètement chargé du symbolisme de la guerre.

(Nous parlons ici de symbole et non pas de statistique, parce que nous parlons de la  GCES et pas seulement de la crise-Covid19 réduite à ses récits et complots sanitaires, parce que nous parlons de métahistoire et non de comptabilité.)

Il est difficile de ne pas faire de ces 100 000 morts en ce  Memorial Day un symbole qui concerne aussi bien la pandémie que les États-Unis, que le Système lui-même, toutes choses qui sont si fortement liées entre elles... A moins bien sûr, diraient certains, qu’il n’y ait eu complot dans la communication pour faire correspondre les deux choses ; eh bien non, qu’importe même dans cette hypothèse puisqu’il y a annonce officielle et cette annonce est nécessairement instituée comme référence, – qu’elle soit simulacre ou pas, répétons-le pour qu’on nous entende justement, – et le symbole s’affirme bien comme tel.  Pour nous, le symbole est même la seule chose d’assurée, qui soit une  vérité-de-situation indéniable, – selon la méthode que nous suivons pour ne pas nous priver de commentaire devant les ruines de la réalité désintégrée, – et alors il y a de quoi s’interroger, sinon de quoi frissonner.

Le site trotskiste WSWS.org, qui fait feu de tout bois pour clouer au pilori l’administration Trump, le système capitaliste, les ultra-riches et le Corporate Power exploiteurs et tueurs de pauvres, ne prend pas de gants pour souligner qu’en ce jour de commémoration des soldats tués à la guerre, les bilans des guerres du XXème siècle pour les soldats US (sauf la Deuxième Guerre mondiale) sont tous inférieurs aux 100 000 morts du Covid. Voici un extrait  du texte WSWS.org de ce jour sur le sujet... 

« Aujourd'hui est le Memorial Day, un jour férié officiel pour commémorer les soldats tués dans les guerres américaines à l'étranger. En ce Memorial Day, les conséquences de l’indifférence de l'administration Trump à l’égard de la mort des travailleurs américains et de la subordination de la vie humaine aux profits des entreprises se résument au bilan tragique atteignant et dépassant ce même jour 100 000 morts de COVID-19.
» C’est un fait extraordinaire que les 100 000 personnes officiellement perdues à cause du virus en à peine deux mois dépassent déjà le nombre combiné de morts au combat durant les trois années de la guerre de Corée (33 686) et de la guerre américaine au Vietnam (58 220) qui a duré 11 ans. C'est également près de deux fois le nombre de soldats américains tués pendant la Première Guerre mondiale (53 402).
» Ces pertes humaines stupéfiantes ne sont cependant qu'un début. L'administration Trump salue ce jour de commémoration en promouvant des activités au mépris de toutes les règles de distanciation sociale, ce qui entraînera une forte augmentation des infections et des décès.
» Vendredi, M. Trump a demandé aux gouverneurs de lever toutes les restrictions sur les services religieux. Il fait la promotion d'un remède “miracle” de charlatan ou d’un programme de virus non éprouvé après l’autre, se vantant notamment de prendre lui-même de l’hydroxychloroquine. Samedi, il s'est fait filmer en train de jouer au golf, sans masque, comme c'est le cas pour toutes ses apparitions publiques. Le dimanche, Trump a tweeté : “Les cas, les chiffres et les décès diminuent dans tout le pays !”
» Il s’agit d’un mensonge éhonté. Au niveau national, les nouveaux cas continuent à dépasser les 20 000 par jour, et les nouveaux décès à plus de 1 000. Dans les points chauds comme Montgomery, en Alabama, les hôpitaux sont débordés. Les patients qui se présentent aux hôpitaux de Montgomery sont envoyés à Birmingham. »

Là-dessus, WSWS.org décrit les conditions de relâchement innombrables des fameux “gestes-barrière” durant ce long week-end, prévoyant ainsi de nouvelles relances de la pandémie ; cela, en y ajoutant les conditions de “réouverture” de l’économie dans nombre de territoires et d’États, qui se font, affirme le texte, dans des conditions de protection sanitaire déplorables. La hargne de WSWS.org est innombrable et sans frein, faisant de Trump un “charlatan” qui pose des gestes inconsidérés. Ainsi le site est-il amené à condamner implicitement l’hydroxychloroquine que Trump prendrait régulièrement, le “charlatanisant” un peu plus, et cela risquant de soulever l’ire des défenseurs et partisans du professeurs Raoult.

Quoi qu’il en soit, WSWS.orgenchaîne sur les prévisions très sombres de l’Imperial College de Londres, qu’il ne met pas une seconde en doute. (Là aussi, contestations diverses à attendre, dans cette crise où « Le complotisme règne » ; on fera avec...) Voici donc le passage sur la catastrophe annoncée :

« Étant donné la longue période de gestation qui précède les symptômes, les conséquences[du relâchement des mesures de protection du week-end et de la reprise du travail] seront visibles dans deux semaines. La semaine dernière, l’Imperial College de Londres a publié une étude qui conclut que, sur la base du cours actuel de la réouverture aux États-Unis, “les décès au cours des deux prochains mois pourraient dépasser de plus de deux fois les décès cumulés actuels”.
» Cela signifie que les deux prochains mois aux États-Unis pourraient voir 200 000 décès supplémentaires en plus des 100 000 qui se sont déjà produits. »

• Tout cela bien compris, on peut se poser la question : Trump s’en fiche-t-il vraiment ? Croit-il vraiment que la pandémie est derrière nous, et même qu’il y a une pandémie après tout ? Il faut s’habituer à ne pas poser ces questions puisqu’en vérité Trump ne croit rien, il change de position au gré des vents, il fait au jour le jour, sans souci des contradictions, mensonges, simulacres, etc., comptant sur ses tweets et sa très-grande gueule de communicant sans pareil pour imposer la vue du jour.

Ainsi de la mesure qu’il a ordonnée vis-à-vis du Brésil...

Effectivement, la mesure ordonnée hier par Trump  d’interdire l’entrée sur le territoire national de toute personne, – sauf les citoyens américains, – venant du Brésil indique bien la crainte d’une relance de la pandémie. Certes, le Brésil connaît actuellement une expansion très importante de personnes infectées et de décès, devenant en nombre de cas le deuxième pays au monde après les USA, dans une Amérique du Sud identifiée par l’OMS comme le nouveau foyer principal de la pandémie.

Mais le cas est également particulier, et dans une certaine mesure également symbolique, du fait que le président Bolsanaro du Brésil s’affiche comme un homme politique extrêmement proche des USA de Trump, et de Trump lui-même ; et  qu’il nie, un peu à la manière de Trump mais avec encore plus d’effronterie, aussi bien la gravité de la maladie, que les mesures prises pour lutter contre elle, que les bilans eux-mêmes. (Bolsanaro a vu son pouvoir largement contesté et ne peut rien contre les décisions des gouverneurs de région, appuyés par les militaires.) Certes, il fait dire qu’il juge la mesure décidée par Trump contre les personnes venant du Brésil comme très normale et certainement pas inamicale ; il n’empêche qu’elle est de facto une contestation des affirmations de Bolsanaro et, indirectement, une contestation par Trump de ses propres méthodes puisque Bolsanaro prétend appliquer les méthodes de Trump... 

« Le Brésil a fait savoir qu'il ne contesterait pas cette mesure, avec Filipe Martins, conseiller en affaires internationales du président brésilien Jair Bolsonaro, faisant remarquer que les États-Unis ont “suivi les paramètres quantitatifs précédemment établis” en imposant l'interdiction de voyager.
» “Il n'y a rien de spécifique contre le Brésil. Ignorez l'hystérie dans les médias”, a  tweeté Martins. [...]
» Le leader brésilien, surnommé “le Trump des Tropiques”, s'est toujours opposé à des restrictions strictes sur les coronavirus, accusant ses adversaires d'avoir exagéré la crise pour des raisons politiques dès le début de l'épidémie. Critiquant ouvertement les mesures de confinement, Bolsonaro a même été victime d’une censure de Twitter fin mars. Dans un geste sans précédent, la plateforme a supprimé plusieurs des messages du leader brésilien dans lesquels il visait les autorités locales pour avoir ordonné la fermeture d’entreprises non essentielles. »

... Mais bien entendu, Trump se fiche bien de Bolsanaro dès qu’il s’agit de conforter sa propre position et la décision d’interdiction d’entrée contre toute personne venant du Brésil montre évidemment qu’il n’est nullement assuré des certitudes qu’il clame sur la fin de la pandémie aux USA, voire sur la validité de la façon dont elle est combattue et les bilans qu’on en fait. Trump se fiche bien de savoir ce qui est vrai ou pas, bien entendu, et dans le cas brésilien il agit dans le seul intérêt de sa position vis-à-vis de la situation US. Il n’empêche qu’il fragilise ainsi considérablement la position de Bolsanaro contre ses opposants brésiliens dans la crise Covid19, où Bolsonaro justifie l’essentiel de sa position sur l’exemple-Trump.

• D’une façon générale, l’attitude de Trump correspond pourtant à un flux général des situations qui place de plus en plus les USA à part du reste du monde, alors que les USA auraient tant voulu mener le reste du monde contre une Chine qu’ils accusent de tous les péchés et complots et qu’ils voudraient isoler. Au contraire, tel qu’on interprète la dynamique en cours ce sont les USA qui deviennent conceptuellement isolés, mais dans le sens d’être à part. D’une façon générale, il y a une pandémie générale avec divers cas, une progression générale, etc. On y inclus certes les USA, mais les USA tendent eux-mêmes à se mettre à part de cette vision générale et intégrée, et d’ailleurs Trump, même s’il a une méthode contestée aux USA, raisonne de cette même façon à la fois isolationniste et exceptionnaliste qui est la conception archi-dominante aux USA.

De cette façon, le chiffre symbolique de 100 000 morts, supérieur à toutes les pertes essuyées dans la plupart des guerres extérieures par les USA, et qui ne le cèdent finalement comme catastrophe humaine qu’à la grippe espagnole d’il y a un siècle (500 000 morts), à la terrible Guerre de Sécession (212 000 morts au combat) et à la plus grande guerre des USA qui établit leur empire sur le monde (la Deuxième Guerre mondiale, avec 291 000 morts au combat) (*), est un tribut morbide à cette isolationnisme et à cet exceptionnalisme. (Peut-être, si les prévisions pessimistes de l’Imperial College de Londres se confirment et se poursuivent, les décès dues à Covid19 approcheront ceux des plus grandes catastrophes essuyées par les USA.)

Il s’agit de bien plus qu’une observation statistique ou un facteur de crise sanitaire ; on trouve dans cette perception (isolationnisme & exceptionnalisme) un symbole de plus que ce qui survient aux USA dans cette crise mondiale est très spécifique aux USA. Alors qu’il s’agit d’une grave crise sanitaire dans le reste du monde, aux USA la crise sanitaire tend à devenir une crise ontologique et identitaire à la fois. Elle entre de plus en plus dans un champ de contestation sacrilège du caractère d’invincibilité et de vertu morale des USA (correspondant aux caractères psychologiques d’inculpabilité et d’indéfectibilité). La pandémie aux USA est de plus en plus perçue comme une attaque directe contre les caractères estimés à nuls autres pareils de l’exceptionnelle Amérique, par les citoyens et les dirigeants américanistes eux-mêmes, et indirectement, par entraînement sinon suggestion, par le reste du monde.

Cette idée d’exceptionnalité, qui imprègne toute l’histoire des USA, est devenue un fait majeur depuis l’attaque du 11-septembre, comme en avait témoigné en octobre 2004 le journaliste et auteur Ron Suskind recevant en 2002 les confidences du conseiller en communication de GW Bush,Karl Rove : « Nous sommes un empire maintenant et quand nous agissons nous créons notre propre réalité. Et alors que vous étudierez cette réalité, – judicieusement, si vous voulez, – nous agirons de nouveau, créant d’autres nouvelles réalités, que vous pourrez à nouveau étudier, et c’est ainsi que continuerons les choses. Nous sommes [les créateurs]  de l’histoire... Et vous, vous tous, il ne vous restera qu’à étudier ce que nous avons  [créé]. »

Il semble bien que Covid19 n’était pas informé de la chose.

 

Note

(*)  Ces chiffres sont bien, pour les guerres, ceux des soldats morts au combat. Si l’on ajoute les autres pertes et celles des civils, on atteint 750 000 morts pour la Guerre de Sécession, 405 000 morts pour la Deuxième Guerre mondiale et 116 000 pour la Grande Guerre.

 

Mis en ligne le 25 mai 2020 à 14H58