Wallerstein, Yeats et l’aprèsSystème

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Wallerstein, Yeats et l’aprèsSystème

24 mai 2014 – Certes, notre religion, – si l’on peut employer cette image, – est faite depuis un temps déjà notable. C’est en effet depuis plusieurs années que nous avons écarté d’une part des explications de conjonctures stratégiques et géopolitiques, d’autre part des explications de manipulations par des forces humaines, dissimulées et habiles dans le maniement des hommes et des événements, pour substantiver une hypothèse générale d’explication des événements du monde. Pour nous, la situation est celle du désordre et/ou celle du chaos, générés hors de l’action humaine, selon nous par l’action du Système en phase ultime de surpuissance évoluant vers l’autodestruction. Dans ce cadre, il nous arrive même de faire l’éloge du désordre parce qu’il a fondamentalement un caractère antiSystème ... Par exemple, le 2 octobre 2008, après le vote de la Chambre des Représentants contre le plan Paulson de sauvetage des banques et de Wall Street :

«Notre univers, c’est le désordre; notre mission, c’est le désordre... Tout ce qui contribue à semer le désordre dans ce système dont la finalité est le désordre, dans le sens d’une force fondamentalement déstructurante, est une chose louable. Brooks a raison de qualifier les 228 opposants de la Chambre de “nihilistes”; du point de vue du système, ils le sont même s’ils le sont inconsciemment et sans volonté de l’être. Le système est un artefact monstrueux, notamment parce qu’il est nihiliste, et lancer une attaque nihiliste contre ce nihilisme (désordre contre désordre) revient, à l’image du contre-feu qui arrête le feu, à poser un acte créateur. Dont acte, pour la Chambre des Représentants des Etats-Unis, le 29 septembre 2008. Voyons la suite.»

(Nous ajoutons que, pour nous, le désordre est bien le désordre, hors du contrôle humain, c’est-à-dire l’effondrement et la dislocation des formes précédentes (de l’ordre précédent), éventuellement par déstructuration et dissolution, mais se limitant aux éléments présents dans l’ordre détruit par sa dégénérescence ; il peut éventuellement devenir chaos, c’est-à-dire désordre avec des éléments nouveaux qui peuvent susciter de nouvelles formations, de nouvelles structuration, par conséquent un ordre nouveau.)

Pourquoi cette vaste introduction ? Pour annoncer, fort indirectement mais non sans argument, un texte intéressant d’Immanuel Wallerstein, sur Information Clearing House du 23 mai 2014. Wallerstein expose clairement et sans aucune ambiguïté une position selon laquelle les directions-Système, les élites-Système ne contrôlent absolument plus la situation. («Most analysts of the current strife tend to assume that the strings are still being pulled by Establishment elites... [...] This seems to me a fantastic misreading of the realities of our current situation, which is one of extended chaos as a result of the structural crisis of our modern world-system. I do not think that the elites are any longer succeeding in manipulating their low-level followers... [...] I think however that step one is to cease attributing what is happening to the evil machinations of some Establishment elites. They are no longer in control...»)

Cette idée rejoint effectivement l’analyse que nous faisons régulièrement d’un Système en crise d’effondrement (selon l’équation surpuissance-autodestruction, que nous citons souvent), repoussant l’idée d’une planification, secrète ou non, d’agissements contrôlés et manipulés par des groupes plus ou moins connus de dirigeants plus ou moins secrets (théories complotistes notamment), etc. Pour nous, les dirigeants-Système sont totalement dépassés par la situation et incapables d’élaborer ne serait-ce que des mesures défensives : littéralement, “ils se battent” dans le noir comme on s’agite convulsivement, sans aucune perception sérieuse de la situation, sans aucune planification ni dessein généraux, et ils produisent en général des actes complètement contre-productifs ; les événements ne font qu’accentuer cette pente générale, comme nous le notions dans notre F&C du 16 avril 2014, même dans la présentation du texte : «La crise ukrainienne marque une avancée peut-être décisive de la perte de contrôle totale des événements par les autorités en place.»

Manifestement, Wallerstein fait ce constat comme une chose nouvelle et d’une importance fondamentale, à cause de son aspect de rupture avec les habitudes normales de lutte. Il ne s’agit plus de vaincre un régime, un système en place, mais bien de travailler désormais à ce qui va le remplacer...

«Our modern world-system is supposed to permit the Establishment elites who hold the reins of power to debate with each other and then come to a “compromise” that they can guarantee. Normally these elites situate themselves in two basic camps – center/right and center/left. There are indeed differences between them, but the result of the “compromises” has been that the amount of change over time is minimal.

»This has operated as a top-down political structure, within each country and geopolitically between countries. The outcome has been an equilibrium slowly moving upward. Most analysts of the current strife tend to assume that the strings are still being pulled by Establishment elites. Each side asserts that the low-level actors of the other side are being manipulated by high-level elites. Everyone seems to assume that, if their side puts enough pressure on the elites of the other side, these other elites will agree to a “compromise” closer to what their side wants.

»This seems to me a fantastic misreading of the realities of our current situation, which is one of extended chaos as a result of the structural crisis of our modern world-system. I do not think that the elites are any longer succeeding in manipulating their low-level followers. I think the low-level followers are defying the elites, doing their own thing, and trying to manipulate the elites. This is indeed something new. It is a bottom-up rather than a top-down politics... [...]

»How then can we navigate politically in such an environment? It is very confusing analytically. I think however that step one is to cease attributing what is happening to the evil machinations of some Establishment elites. They are no longer in control. They can of course still do great physical harm by imprudent actions. They are by no means paragons of virtue. But those of us who wish to seek a better world to emerge from this chaotic situation have to depend on ourselves, on our own multiple ways of organizing the struggle. We need, in short, less denunciation and more constructive local action.

»The wisest lines of Yeats are the last two in the poem: “And what rough beast, its hour come round at last,/Slouches towards Bethlehem to be born?”

»As our existing historical system is in the process of dying, there is a fierce struggle over what kind of new historical system will succeed it. Soon, we may indeed no longer live in a capitalist system, but we could come to live in an even worse system – a “rough beast” seeking to be born? To be sure, this is only one possible collective choice. The alternative choice is a relatively democratic, relatively egalitarian system, also seeking to be born. Which one we shall see at the end of the struggle is up to us, bottom-up.»

Effectivement, Wallerstein cite à deux reprises, pour illustrer son propos, un poème fameux de W.B. Yeats, datant de 1919, The Second Coming. Ce poème, qui décrit la situation bouleversée et apocalyptique de l’immédiat après-guerre, après la Grande Guerre, est l’une de ces œuvres qui prend en compte et symbolise la situation du monde après cette immense catastrophe. Il est intéressant de noter que ce poème fut considérée en d'autres temps, en 2006-2007, comme “le poème de la guerre en Irak”, suggérant que ce conflit avait lui aussi des allures de catastrophe apocalyptique. Adam Cohen écrivait dans le New York Times, le 12 février 2007 :

«These phrases all come from William Butler Yeats’s “Second Coming.” Yeats’s bleakly apocalyptic poem has long been irresistible to pundits. What historical era, after all, is not neatly summed up by his lament that “The best lack all conviction, while the worst/Are full of passionate intensity”? But with its somber vision of looming anarchy, and its Middle Eastern backdrop (the terrifying beast Yeats warns of “slouches towards Bethlehem”), “The Second Coming” is fast becoming the official poem of the Iraq war.»

Effectivement, ce “poème apocalyptique” de Yeats, est souvent perçu comme un texte symbolique d’une rupture eschatologique de la civilisation, comme il y en eut à la fin de la Grande Guerre, à l’instar par exemple de l’essai de Paul Valéry («Nous, civilisations, savons désormais que nous sommes mortelles...») qui lui est exactement contemporain. Wallerstein utilise effectivement le poème de Yeats pour dire symboliquement son sentiment que l’actuel système, – notre Système, enfin, – est au terme et que s’ouvre l’effrayante perspective de son remplacement. Il choisit deux fois deux vers symbolisant d’une part le désarroi du monde devant cet écroulement, d’autre part l’angoisse du monde devant l’inconnu qui caractérise son avenir, et même son avenir immédiat.

• La description du monde en plein désarroi... «The best lack all conviction, while the worst/Are full of passionate intensity» («Les meilleurs ne croient plus en rien, les plus vils/S’exaltent des passions les plus folles.» [NDLR : les traductions en français du poème de Yeats sont nombreuses, notamment à cause du caractère symbolique et ésotérique du texte autorisant des formulations diverses, – ici la nôtre...])

• La peur de l’inconnu, jusqu’aux pires choses possibles ... «And what rough beast, its hour come round at last, /Slouches towards Bethlehem to be born?» («Et quelle terrible bête, son heure enfin venue,/S’avance lentement vers Bethléem, pour y annoncer sa venue ?»).

Le symbolisme et l’ésotérisme de Yeats ne sont pas utilisés par Wallerstein dans le mode prophétique mais dans le mode illustratif, d’ailleurs pour mieux rendre compte du caractère tragique de notre époque précisément, tant pour la situation présente que pour la situation (ou l’absence de situation) à venir. Il nous semble assuré que le sentiment de Wallerstein n’est en rien isolé, ni outré. Au cœur même du Système, dans son quotidien le plus banal, sourdent des indications précises montrant une similitude de sentiment, y compris au cœur même de “la cause de tous les maux” qui nous accablent, dans les organisations les plus représentatives du Système. Cette remarque faite par nous d’une façon accessoire dans un texte du 17 mai 2014Il faut tout de même signaler que les restrictions, les surveillances, voire les sanctions, etc., devant des réactions dissidentes, même isolées, à l’intérieur du Système, surtout dans des échos publics, sont de plus en plus impitoyables aujourd’hui, notamment dans les institutions européennes, ce qui constitue une évolution significative par rapport à ce qu’il en était il y a 15 ou 20 ans. C’est le signe indubitable que le Système est très inquiet de la persistance, voire de l’amplification des visions dissidentes, avec crainte de contamination...»), – cette remarque est présentée par la source qui nous l’a communiquée, dans le contexte des institutions européennes telles qu’elles sont par rapport à ce qu’elles étaient il y a deux ou trois dernières décennies, comme le signe que ses institutions se sont transformées en deux ou trois ans en un «complexe se cadenassant en une sorte de citadelle assiégée, face à un monde extérieur qui menace de l’emporter...»

Ainsi en est-il du Système, qui a créé un “monde extérieur” peuplé de ses folies et de ses narrative, et qui semble brusquement se retourner contre lui. Aujourd’hui, le Système, qui est censé pourtant tout contenir et contrôler en lui-même, craque comme une noix enserrée et peu à peu broyée par les deux branches d’un casse-noix, – alors qu’il est pourtant lui-même le créateur de cet instrument décisif.

Regard sur l’aprèsSystème

Le texte de Wallerstein nous permet de fixer notre situation, et la situation du monde à ce moment de rupture catastrophique et, sans nul doute, eschatologique. Pour nous, il peut être pris comme symbole de l’avancement d’une situation psychologique (perception de la situation) et intellectuelle (jugement de la situation à partir de cette perception) qui a évolué à une rapidité stupéfiante. Wallerstein est une bonne référence puisque, critique ardent et radical mais absolument rationnel du Système, il était resté jusqu’ici dans une position critique d’attaque du Système comme si le Système restait en place dans sa position dominatrice. Avec ce texte, Wallerstein en vient à considérer que le Système est, de facto, en cours de dissolution, qu’il n’existe plus comme structure efficace et ne maîtrise plus rien du désordre général qu’il a lui-même engendré.

Nous avons, pour notre part, accepté et plaidé depuis plusieurs années (à partir de l’automne 2008) le fait que la crise d’effondrement est en cours et que les dirigeants-Système ne contrôlent plus le cours des événements, en même temps que nous constations que cette idée était en général repoussée, y compris par nombre d’adversaires du Système qui continuaient à lui prêter des vertus d’organisation et de puissance habiles et dominatrices. Ce constat renvoyait par exemple à ce texte du 3 janvier 2012, autour d’une citation du comte Joseph de Maistre sur «l’énorme poids du rien» symbolisant ce refus chez les autres, à la fois de la psychologie et de l’intellect, de la crise générale déjà grondante pour lui-même (le comte). (Sa citation, d’une lettre écrite en février 1805 à son frère Nicolas : «Je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance […] et ne voyant autour de notre cercle étroit[…] que de petits hommes et de petites choses, je me disais : “Suis-je donc condamné à vivre et à mourir ici comme une huitre attachée à son rocher ?” Alors je souffrais beaucoup : j’avais la tête chargée, fatiguée, aplatie par l’énorme poids du rien…»).

Dans ce texte, nous signalions combien l’on retrouvait ce sentiment, avec les diverses crises courantes d’alors. Ces crises continuaient à être traitées d’une façon sectorielle et cloisonnée, et selon des narrative continuant à faire la part belle au Système et à ses entreprises de “réformisme” par le fer, par le feu et par le désordre (le “printemps arabe”, la Libye, la Syrie, etc.), entreprises directement activées ou indirectement déclenchées, manipulées, instrumentées, etc., et dans tous les cas observées et phagocytées par les même narrative posant à la fois les questions et donnant les réponses, et toutes considérées comme autant de belles et bonnes victoires... (On peut voir ce qu’il en reste, au milieu de leurs champs de ruines et de cadavres, emportées dans le désordre apocalyptique.)

«[C]ette attitude courante d’ignorance de la puissance et de l’universalité de la crise, qui s’exprime dans le refus de la crise centrale, par ignorance ou indifférence, par réaction d’hédonisme réfutant l’ampleur catastrophique des évènements; par réductionnisme et fractionnisme conduisant à la parcellisation de la crise (pour n’accepter qu’une crise sectorielle qui permet d’autant mieux de nier la crise générale); par une sorte de “provincialisation” de la pensée réduisant les évènements au plus proche (ce qui renvoie au Chambéry-1785 du comte [de Maistre] mais qui n’est aujourd’hui jamais plus fort que dans les salons des capitales de l’empire du Système, où l’art du réductionnisme et du fractionnisme semble porté à l’extrême). Par-dessus tout, “cette attitude courante d’ignorance de la puissance et de l’universalité de la crise” reflète le pur et simple négationnisme de ce qui semble être l’écroulement d’un monde dont on ne comprend pas qu’il puisse s’écrouler, dont on n’imagine pas qu’il puisse en exister une alternative...»

Dans le même texte, nous observions qu’à la différence de la situation du comte Joseph, subissant cet «énorme poids du rien» en 1785 mais “triomphant” en un sens en 1793 devant l’ampleur de la crise générale qu’il avait annoncée, solitaire, et qui se déroulait alors sous ses yeux comme sous ceux des anciens négationnistes, nous avions l’étrange privilège d’observer, en même temps que nous sentions cet «énorme poids du rien», la grande crise générale d’effondrement déjà en marche. («La différence est dans ce que la situation montre deux chronologies qui divergent ; au lieu de se succéder, les deux crises se superposent. Nous sommes à la fois dans le 1785 et dans le 1793 du comte Joseph. C’est-à-dire qu’il existe effectivement deux courants, sinon d’analyse, dans tous les cas de perception, déterminant par conséquent comportements et jugements ; et le problème, pour nous, gens du XXIème siècle, est que ces deux courants non seulement se “superposent”, mais se mélangent, s’influencent l’un l’autre, se déforment, et souvent cohabitent dans la même psychologie individuelle…»)

Depuis ces constats du début 2012, la situation psychologique (perception) et intellectuelle (jugement) a évolué à une rapidité effectivement stupéfiante. Nous constatons que nous souffrons beaucoup moins de «l’énorme poids du rien», la cohorte des négationnistes actifs de la crise générale diminuant très rapidement. (En général, ce négationnisme est remplacé, chez les plus extrêmes, par le silence à propos de la crise générale, ou par l’hystérie dans le chef des promoteurs des politiques extrêmes type neocons-R2P [voir le 21 avril 2014] aboutissant à chaque initiative à une amplification des conditions de la crise.) D’une façon générale, la vérité de la crise générale d’effondrement du Système est de plus en plus reconnue, quoiqu’en des termes différents selon les points de vue et les “partis”. La prise de position de Immanuel Wallerstein est du plus grand intérêt à cet égard, parce qu’elle constitue un bon exemple d’une affirmation rationnelle d’une perception désormais très active de la vérité de la situation.

Cela n’implique en aucune façon que Wallerstein apporte une solution au problème colossal et à la question eschatologique impliqués par son propos. Sa remarque selon laquelle les élites-Système ont perdu le contrôle des choses et des événements et que, par conséquent, les situations que dominaient ces élites-Système sont désormais en position d’agir («It is a bottom-up rather than a top-down politics...» : “une politique du bas vers le haut plutôt que du haut vers le bas”) ne nous paraît nullement satisfaisante, non plus que l’autre remarque selon laquelle il faut «less denunciation and more constructive local action» (si l’on veut, “moins de dénonciations du Système et plus d’action locale constructive”). A notre sens, tout peut et doit être mené de front : toujours autant de dénonciations du Système que possible, autant d’“actions locales” que possible, etc., tout en ayant à l’esprit que ceci et cela (et, a fortiori, “plutôt ceci que cela”) ne suffiront certainement pas à l’“emporter”... D’ailleurs, il n’est pas question d’“emporter” quoi que ce soit, puisque le Système, même en phase d’effondrement, de déstructuration et de dissolution, continue à empêcher toute possibilité d’une action décisive générale puisqu’il continue à être la matrice de toutes choses dans la situation terrestre, et notamment la matrice du désordre qui ne fait que s’amplifier et accentuer l’incontrôlabilité de la situation par les élites-Système, – parfaite réalisation de l’équation surpuissance-autodestruction.

Pour nous, la “bête immonde”, qui n’a rien de la réduction complaisante au fascisme, la “bête” selon Yeats, – «Et quelle terrible bête, son heure enfin venue,/S’avance lentement vers Bethléem, pour y annoncer sa venue ?» – n’est pas tant à naître que déjà parmi nous, tout autour de nous, – et c’est le Système lui-même, qui a déjà très largement dépassé en nuisance, en déstructuration et en dissolution tout ce que le capitalisme pouvait à lui seul causer de catastrophique. Au reste, si l’on prend en compte la chronologie, on peut aisément accepter que Yeats annonçait en 1919 la période que nous vivons et non pas la période à venir pour nous, et d’ailleurs son poème avait déjà été sollicité pour d’autres événements, dont notamment la guerre contre l’Irak.

Nous avons déjà souvent dit et répété qu’au contraire de certaines spéculations, au contraire de Wallerstein dans ce cas, nous ne voulons pas nous avancer à conjecturer, ni encore moins à prédire ce que pourrait être, ce que peut être, ce que serait l’aprèsSystème. Cette vision-là est nécessairement inconnaissable et incompréhensible parce que nombre de ses éléments essentiels nous sont conceptuellement interdits, parce que le Système nous interdit de telles spéculations en nous dissimulant nombre de conceptions, de formes et d’audaces de pensée. Nous-mêmes croyons d’ailleurs que l’essentiel de notre histoire n’est qu’un élément parmi d’autres d’une métahistoire en train d’intervenir directement dans les événements courants, qu’il est par conséquent vain d’espérer embrasser tout notre destin même s’il est absolument nécessaire de tendre constamment à cette recherche, de rester absolument un veilleur de la pensée dans cette perspective, pour faire tout ce que notre position nous rend possible de faire. C’est un lieu commun aussi usé qu’une des grandes vérités du monde que d’observer qu’il n’est nul besoin d’espérer ni de réussir pour entreprendre et pour persévérer.

Il reste que le texte de Wallerstein, dans le fracas de nombreux événements qui nous paraissent incompréhensibles, hors des explications obsessionnelles des constructeurs d'entreprises dissimulées et magistrales dans tous les sens, dans l'agitation du désordre qui ne cesse de tourbillonner sans se justifier de la moindre raison d’être, dans le flux de la déraison en constante expansion parce qu’elle semble de plus en plus être le seul produit possible de notre raison subvertie, il reste que ce texte comme d’autres prises de position de cette sorte constituent un renforcement psychologique constant pour ceux qui sont engagés dans la lutte antiSystème. Il s’agit effectivement de se débarrasser jusqu'à la dernière pression de ce poids étouffant, de cet «énorme poids du rien» dont parle le comte Joseph, de cette solitude face à la réalisation de l’ampleur de la crise générale.

Cette évolution est décisive pour la psychologie humaine, dans ce temps de bouleversement extraordinaire ; peut-être contient-elle, dans le secret d’elle-même, une des clefs de la résolution de cette crise, de cet aprèsSystème... Il s’agit peut-être de percevoir et de deviner l’aprèsSystème par le changement fondamental de la perception de la psychologie, avant que cet aprèsSystème ne se structure et ne prenne forme, avant qu’il ne se présente à notre intellect.

 

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