Voici le “coup d’Etat postmoderne”

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Voici le “coup d’Etat postmoderne”

7 décembre 2007 — Une déclaration du 5 décembre du vice-président Cheney avalise indirectement la thèse selon laquelle la divulgation de la NIE 2007 peut être considérée comme un “coup d’Etat” que nous qualifiions le 4 décembre de “coup d’Etat Washington’s style”, et qui pourrait désormais accepter une définition plus large de “coup d’Etat postmoderne”. Le vice-président reconnaît que les conclusions de la NIE 2007 « may hamper diplomatic efforts to confront Tehran». C’est-à-dire que cette divulgation, si elle est considérée d’un œil réaliste et cynique, est une incursion directe, non contrôlée et non désirée par le gouvernement, de la “communauté du renseignement” dans la politique des Etats-Unis, – mais une incursion nullement illégale ni condamnable par les lois et moyens acceptables et disponibles.

Parmi les quelques mots de Cheney, dans une interview donne à Politico.com et rapportée ici par AFP (SpaceWar.com) du 5 décembre.

«…“Perhaps, but it wasn't easy to begin with,” Cheney, one of the staunchest US hawks in the standoff over the Islamic republic's controversial nuclear program, told the US politics online magazine Politico.com in an interview.

»“We don't get to say we only pursue those policies that are easy,” he said in response to a question about the impact the US National Intelligence Estimate (NIE) would have on a US push for new sanctions on Iran.

»His comments made Cheney the most senior US official to acknowledge directly that the document could complicate Washington's drive for a third round of UN sanctions on Iran if it refuses to stop enriching and reprocessing uranium, which can be a key step on the road to nuclear weapons.»

Ayant ainsi reconnu les dommages que la NIE 2007 cause à la politique que lui-même prône vis-à-vis de l’Iran, Cheney poursuit dans un mode différent. Nous nommerions cela une tentative de “damage control”, mais il s’agit surtout de la sanctification de la réussite du “coup d’Etat”.

«Cheney's statement was striking in part because the vice president has offered some of the most hawkish comments on Iran, saying in October that there would be “serious consequences” if Tehran does not freeze uranium enrichment and reprocessing – the same language used in the run up to the Iraq war.

»It's very important, I think – and the president clearly does – that we proceed down the road, trying to persuade Iran diplomatically to give up their efforts to enrich uranium. That has not changed,” Cheney said Wednesday.

»“There's nothing in the NIE that said we should not be concerned about their enrichment activities,” said the vice president, who hinted that the decision to release parts of the NIE stemmed partly from a belief that they would leak.

»The Bush administration wanted to be “upfront with what we knew,” he said, “but there was a general belief that we all shared that it was important to put it out – that it was not likely to stay classified for long, anyway.’

»It was also important that the US government come forth “especially in light of what happened with respect to Iraq and the NIE on weapons of mass destruction in Iraq. This is what we know. This is the latest intelligence we have and this is what the analysis says it means and it signifies. So it was our judgment it was better just to lay those key judgments out there, publicly,” he said.»

Par ailleurs, et pour avoir une information du domaine plus complète, nous citerons l’excellent Tom Engelhardt, dans son texte d’introduction de l’analyse de Dilip Hiro à laquelle nous nous attachons par ailleurs. Engelhardt passe en revue toutes les explications possibles de la diffusion de la NIE 2007:

«Whatever else the release of the 16-agency National Intelligence Estimate (NIE) on the Iranian bomb may be, it is certainly a reasonable measure of inside-the-Beltway Bush administration decline. Whether that release represented “a pre-emptive strike against the White House by intelligence agencies and military chiefs,” an intelligence “mini-coup” against the administration, part of a longer-term set of moves meant to undermine plans for air strikes against Iran that involved a potential resignation threat from Secretary of Defense Robert Gates and a “near mutiny” by the Joint Chiefs, or an attempt by the administration itself to “salvage negotiations with Iran” or shift its own Iran policy, or none of – or some combination of – the above, one thing can be said: Such an NIE would not have been written, no less released, at almost any previous moment in the last seven years. (Witness the 2005 version of the same that opted for an active Iranian program to produce nuclear weapons.)»

Un peu plus loin, Engelhardt s’attache à la position de Cheney, en nous rapportant diverses informations à propos de la position du vice-président concernant la NIE 2007: «Enough power evidently remained in the hands of Vice President Cheney and associates that the final NIE was delayed at least three times, according to Congressional sources speaking to the Los Angeles Times. The New Yorker's Seymour Hersh claims that “the vice-president has kept his foot on the neck of that report... The intelligence we learned about yesterday has been circulating inside this government at the highest levels for the last year – and probably longer.” Still, it's now out and that is a yardstick of something.»

On demande un Malaparte postmoderne

Les appréciations de Engelhardt, relayant ou pas les hypothèses qui, aujourd’hui, volent de tous les côtés à Washington, mettent en bonne place:

• l’hypothèse du “coup d’Etat, Washington-style”: «…“a pre-emptive strike against the White House by intelligence agencies and military chiefs,” an intelligence “mini-coup” against the administration…»;

• d’autre part, elles nous confirment que Cheney a essayé par tous les moyens, de repousser les conclusions de la NIE 2007, sans parler d’empêcher leur diffusion. Il n’est pas du tout incroyable de dire, comme Bush lui-même l'a dit pour son compte, que Cheney et Bush n’ont été mis “au courant” de la publication de la NIE 2007 qu’une semaine auparavant. D'une part, c'est jouer sur les mots et les concepts puisque Bush et Cheney en connaissaient le contenu depuis des mois et tentaient de le faire modifier (cas de Cheney); d'autre part, c’est le terme “publication” qui compte et qui rend un son de paradoxale vérité dans l'époque de la communication.

A cette lumière, l’intervention de Cheney prend une allure de confirmation, dans tous les cas de forte présomption de la justesse de l’hypothèse d’un “coup d’Etat Washington’s style”, ou “coup d’Etat postmoderne”. Il faut avoir à l’esprit que l’hypothèse porte non pas sur le contenu des conclusions mais bien sûr leur diffusion. L’important pour Cheney n’était pas de savoir ce que, de toutes les façons, peu il lui importait et peu lui importe de savoir (la réalité du programme nucléaire iranien alors qu'il a lui-même sa thèse pour justifier une attaque) mais bien sûr que les conclusions des agences ne soient pas rendues publiques. La bataille a donc porté principalement sur la diffusion publique de la NIE 2007 en tant que telle encore plus que sur son existence et sur sa diffusion parmi les autorités gouvernementales. Dans l’hypothèse extrême, – hormis ce qui a été réalisé finalement, – où il y aurait eu une NIE 2007 conforme à celle qu’on connaît, mais conservée secrète, et qu’il y aurait eu des fuites, l’effet obtenu n’aurait pas été le centième de ce qu’il a été et de ce qu’il est. Nous sommes dans une époque de pur conformisme au niveau de la pensée officielle (comprenant les “médias officiels”), marquée par la publicité et la communication, et la force vertueuse essentielle de la “bonne réputation”; ce qui compte principalement dans la diffusion de la NIE 2007, ce qui en fait un événement exceptionnel, c’est bien qu’elle soit un document officiel, officiellement rendu publique avec le sceau de la CIA, de la DIA, de la NSA et ainsi de suite. (Le sceau compte plus que l’information.)

Dans les déclarations que fait Cheney, on trouve:

• la reconnaissance par Cheney que la publication de la NIE 2007 constitue un très fort handicap pour la politique US d’imposition des sanctions (troisième volet de sanctions, que les USA cherchent à faire voter par l’ONU);

• la reconnaissance pourtant, par ce même Cheney, qu’il faut accepter les conclusions de la NIE 2007 comme l’évaluation officielle des USA, et cela à la lumière du discrédit des évaluations catastrophiques du potentiel irakien (intéressante précision de Cheney qui vaut bien des aveux, en passant...): «It was also important that the US government come forth “especially in light of what happened with respect to Iraq and the NIE on weapons of mass destruction in Iraq. This is what we know. This is the latest intelligence we have and this is what the analysis says it means and it signifies. So it was our judgment it was better just to lay those key judgments out there, publicly,” he said.»

Ces déclarations de Cheney ne contredisent pas celles de Bush (ni les siennes propres, dans la même interview) affirmant que l’Iran continue à être une menace et qu’il faut faire pression sur lui, voire que “toutes les options sont sur la table”. Mais l’essentiel est bien que la NIE 2007 est désormais officiellement adoptée dans la forme où l’ont voulu les services de renseignement et qu'elle exerce une pression de freinage formidable contre les projets bellicistes. Elle n’a pu l'être, officiellement adoptée, dans cette même forme, qu’à cause de l’effet et de l’écho de la publication.

C’est un précédent important, qui doit désormais figurer dans l’expérience des services et centres de pouvoir, notamment et essentiellement à Washington. L’affaire pourrait servir de référence dans le futur pour des forces impliquées dans la définition de la politique, et dont les équipes dirigeantes refusent de tenir compte. Ce constat vaut essentiellement pour, c'est-à-dire contre les équipes dirigeantes des pouvoirs politiques usurpant leur légitimité, grâce notamment à des techniques de communication et des manipulations publicitaires.

On apprend ainsi qu’un “coup d’Etat” postmoderne se fait essentiellement au niveau de la communication et il peut conduire à des effets politiques importants sans que rien ne puisse être retenu contre le “coupable”. (Cela n’est pas illogique dans la mesure où la politique est aujourd’hui totalement construite sur la communication, jusqu’au virtualisme.) Nous avons une définition postmoderne du coup d’Etat et, pour Washington, la démonstration que le pouvoir de l’exécutif peut largement être contré sans excessive brutalité ni réelle illégalité. Malaparte doit revoir sa copie et l’on attend désormais un nouveau Technique du coup d’Etat à la lumière de ce qui s’est passé avec la NIE 2007.

 

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