USA : du Panoptique à la barbarie

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USA : du Panoptique à la barbarie

On voit ci-dessous, dans un texte de WSWS.org (6 avril 2019)dont on comprend bien, selon les traditions de ce site, qu’il n’est en rien dans ses intentions d’atténuer sous le conformisme bienpensant les horreurs infernales de la situation américaniste, l’état actuel de l’“enfer carcéral” que constitue l’“univers carcéral” des USA. Cele est développé à partir d’un rapport sur cette situation dans l’État de l’Alabama (État dont Bill Clinton fut le gouverneur). Le texte se passe de tout commentaire, sinon l’emploi de l’expression “sauvagerie barbare” pour désigner la situation actuelle de la chose.

Il nous a paru intéressant de mettre en regard certaines observations et réflexions faites par trois philosophes-commentateurs à propos du premier voyage de Tocqueville (avec Beaumont) aux USA en 1831, avec pour mission officielle d’étudier le système carcéral aux USA, et de faire une comparaison des situations européenne et américaine. Il s’agissait d’une époque où une réflexion utopique était en plein développement concernant cette sorte de système. Nos trois commentateurs, “Kroker, Kroker & Cook”, consultant également le Journal de Tocqueville, en tiraient des réflexions concernant les états respectifs des deux situations, sinon des deux civilisations.

Ci-dessous, nous donnons un extrait un extrait du sujet de notre Glossaire.dde sur “l’empire de la communication” (les USA), sur la question du système carcéral des USA à l’époque du voyage Tocqueveille-Beaumont. 

« … Ce serait un Tocqueville lucide plus qu'émerveillé qui débarqua en Amérique en 1831. Voilà qui nous convient. Trois philosophes américains ont publié en 1989 un court essai qui tente d'interpréter et de dégager la signification de cette première expérience américaine de Tocqueville. Écrit par Artur et Mari-Louise Kroker, et David Cook, ‘Panic Tocqueville’ est sous-titré ‘An Essay on de Tocqueville's Pertinence Today’ ; ou encore, de façon encore plus significative, ‘Tocqueville Sees America First’. Les auteurs proposent l’idée que la puissance de l'Amérique est fondée, dès l'origine et indépendamment de l’état des technologies de l’information, sur la circulation de l'information, et qu'elle est nourrie et développée par elle, au contraire des pays européens où la puissance est organisée par la hiérarchie. Cette idée se réfère largement à une lecture du ‘Journal’ du voyage en Amérique de Tocqueville.

» Ce voyage de 1831-32 avait d'abord un but professionnel. Tocqueville et son compagnon de Beaumont étaient chargés par les autorités françaises d'une mission d'étude du système carcéral américain. Ils visitèrent longuement les prisons d'Auburn et de Sing-Sing. Ils constatèrent combien le système carcéral américain pouvait être considéré comme un reflet précis de la société américaine. Kroker, Kroker & Cook notent ceci : alors que “l’Europe aurait pu être appréciée comme ‘un musée sans les murs’ (où la force de l'ensemble social est distribuée par les résidus de culture qui forment un système guidant le déplacement des touristes, des artistes, et, de plus en plus, des capitalistes et de leurs gouvernements), [...] pour Tocqueville, l'Amérique était ‘une prison sans murs’, [... où] la puissance reposerait sur la quotidienneté technologique de la reproduction sociale, dans laquelle les deux pôles de la discipline et de la détente se nourriraient alternativement l'un à l'autre.

» Les auteurs interprètent les premiers constats de Tocqueville en appréciant que l’Europe a son organisation sociale bâtie sur une organisation des traditions et des valeurs, exprimée par la hiérarchie en place ; de façon très différente, l'Amérique organise sa puissance sur la vitesse et la densité des échanges au sein du corps social, ces échanges allant de la tension de la discipline à l'apaisement de la détente, pour mieux recommencer le cycle, et tout cela fournissant un effet (une obligation) fondamentale d'émulation dans un cadre strictement contrôlé, et avec comme conséquence le renforcement constant de la puissance (généralement économique) générée par le corps social.

» La différence entre l'Europe et l'Amérique, que ne mentionnent pas Kroker, Kroker & Cook, se trouve dans la présence, dans le cours même du processus social européen, du fondement de l'effort demandé au corps social, [dans tous les cas jusqu’à très récemment, si l’on considère les changements essentiels opérés en Europe depuis 1985-1992]. C'est une proposition de communauté et de développement de destin fondée sur les traditions avec leur enracinement historique, qu'il s'agit de poursuivre et sur lesquelles on doit s'appuyer, et desquelles on doit s'inspirer. On accepte ou pas cette cause fondamentale, éventuellement on fait la révolution pour la changer (et établir de nouvelles traditions ?) ; mais elle est là et le corps social a la capacité, ou, dans tous les cas, l’impression d'avoir la capacité d'une influence sur elles.

» En Amérique, au contraire, le processus social ne dispose comme cause fondamentale pour justifier son activité que du seul perfectionnement de son fonctionnement (la cause fondamentale de l'existence et du développement du système serait hors du processus historique et donc du corps social, qu'elle se nomme Dieu, la Destinée manifeste ou la Constitution qu'on peut amender mais qu'il est hors de question de remplacer) ; on n'a pas à accepter ou ne pas accepter, parce que le fonctionnement du processus social est une donnée axiomatique de l'organisation générale : si le fonctionnement cesse, l'Amérique disparaît. L’Europe est une civilisation de choix, l'Amérique est une civilisation d'acquiescement, [et nous dirions même d’“acquiescement forcé”].

» Tocqueville note dans son ‘Journal’ (cité par Kroker, Kroker & Cook) : “On ne peut observer la prison de Sing Sing et le système de travail qui y fonctionne sans être frappé par l'étonnement et la crainte. Bien que la discipline y soit parfaite, on sent qu'elle repose sur des fondations très fragiles : elle est l'effet d'un tour de force qui est une renaissance permanente toujours plus puissante, et qui doit être reproduite chaque jour, sous peine de mettre en péril l'ensemble du système de la discipline.” Cette fragilité est, à notre sens, explicable évidemment par le fait que le processus social américain, qui n'a aucune assise historique (les traditions), n'est justifié que par son propre fonctionnement [qui est information et communication de l’information pures]. Il y a un enjeu nécessairement radical dans tout accident affectant ce processus : le moindre accroc dans son fonctionnement fait nécessairement craindre de compromettre l'ensemble. (C’est cette crainte, devenue rapidement panique, qui a touché l’élite américaine lors de la Grande Dépression et a suscité ce que nous avons baptisé de l'expression de ‘crise du caractère américain’.) On comprend également que l’aliment intellectuel, voire spirituel, de cette machinerie, par où passent l’explication, l’incitation, l'encouragement, la menace, la manipulation, toutes utilisées pour accompagner le processus social et prévenir ses à-coups, c'est évidemment l’information avec sa technique d'animation et de circulation qu’est la communication. »

D’une certaine façon et selon cette absolue prééminence de l’information et de la communication aux origines des USA, avec l’idée “idéale” de “la prison sans barreaux”, c’était le modèle utopique du Panoptique qui était destiné à prospérer, à s’accomplir et à installer ce que Foucault désignait comme “le contrôle social” :

« L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un gardien, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés. Ce dispositif devait ainsi donner aux détenus le sentiment d'être surveillés constamment et ce, sans le savoir véritablement, c'est-à-dire à tout moment. Le philosophe et historien Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), en fait le modèle abstrait d'une société disciplinaire, axée sur le contrôle social. » (Wikipédia)

L’état actuel du système carcéral US, tout comme l’évolution des diverses sociétés touchées par d’innombrables mouvements de révoltes diverses qui actent le chaos, la redondance et l’impuissance des systèmes de surveillance pléthoriques de plus en plus sophistiqués, avec toute possibilité de capacité qualitative étouffée par la monstrueuse nécessité quantitative des données, marquent l’échec de ce “progrès” que dénonçait par avance Foucault. Cet échec devrait être né à partir des premiers signes de délégitimation du système de l’américanisme dans le domaine carcéral par rapport à ses ambitions de légitimité, premiers signes apparus avec la Guerre de Sécession (où l’on vit effectivement les premiers camps de prisonniers transformés en camps de répression, de torture et de mouroirs).

Ce que montre l’univers carcéral US aujourd’hui, ce n’est certainement pas le contrôle par la surveillance, c’est-à-dire dans l’ordre, mais son exact contraire, selon l’état de désordre chaotique où on le voit (avec les conséquences qu’on imagine d’exporter ce désordre pour ceux qui parviennent à s’échapper, légalement ou pas, de cet enfer) : la barbarie sans surveillance. Une fois de plus, on voit démontré le fait que l’évolution de la modernité, même dans ses ambitions de perfection répressive, n’est capable de produire que l’inversion de ses projets. Même dans la contrainte, elle est mauvaise pour sa propre survie, elle ne produit que le désordre chaotique, c’est-à-dire qu’elle se mine elle-même en reproduisant les purs et pires aspects des sociétés totalitaires de contrainte, – et, là aussi, reproduisant l’équation surpuissance-autodestruction.

dedefensa.org

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L’Amérique barbare

Les viols, les meurtres, les passages à tabac, les coups de couteau, les mutilations et les incendies criminels sont monnaie courante. Des appels à l'aide, gribouillés de sang, tachent les murs des prisonniers maintenus au secret. Quinze suicides ont été enregistrés au cours des 15 derniers mois.

Ce n'est pas la description d'une chambre de torture dans l'Egypte d'El-Sisi ou dans l'Arabie Saoudite de Bin Salman. Il ne s'agit pas non plus des mauvais traitements infligés aux détenus de la célèbre prison d'Abu Ghraib en Irak, du camp de prisonniers de Guantanamo Bay ou d'un black site de la CIA. Il s’agit des conditions cauchemardesques du système carcéral de l'État de l'Alabama, décrites dans un rapport du ministère de la Justice publié cette semaine. Ces conditions constituent une violation flagrante de l'interdiction des peines cruelles et hors des normes prévue par le Huitième Amendement de la Constitution américaine.

Plus de 2 000 photos d'abus dans une prison de l'Alabama remises aux médias par le Southern Poverty Law Center avant la publication du rapport décrivent la réalité épouvantable des conditions de détention documentées par des centaines d'entrevues avec des détenus et leurs familles menées par des enquêteurs fédéraux pendant plus de deux ans. Bien qu'elles soient particulièrement horribles, de telles conditions ne sont en aucun cas uniques. Elles se répètent sous différentes formes dans les prisons de chaque État, comté et ville des États-Unis. Plus de 2,3 millions de personnes sont entassées comme du bétail dans le système surchargé de prisons d'État et fédérales, de prisons locales et de camps de détention pour immigrants. Si l'on inclut les personnes en probation ou en liberté conditionnelle, près de sept millions d'Américains dépendent de ce que l'on appelle absurdement le “système de justice pénale”.

Les États-Unis représentent plus du quart de la population carcérale mondiale. Pour 100 000 habitants, il y a 698 personnes en détention. Plus de 540 000 des personnes incarcérées un jour donné n'ont jamais été reconnues coupables d'un crime. Bon nombre d’entre elles sont maintenus en détention simplement parce qu’ils sont trop mal payés pour payer la caution médiane de 10 000 $. Un autre demi-million, soit un détenu sur cinq, purge de longues peines d'emprisonnement pour des condamnations non violentes en matière de drogue.

Les chercheurs estiment qu’un nombre médian de 61 000 prisonniers sont détenus chaque jour en condition d’isolement totale, une forme d'incarcération que l'ONU a déclarée être assimilable à de la torture. Au moins 4 000 des personnes détenues dans un isolement total par rapport au monde extérieur souffrent d'une maladie mentale grave. L'enfermement dans ces cercueils vivants est connu pour pousser les prisonniers au suicide.

Alors que les emprisonnements pour fait de dettes sont officiellement interdits, les travailleurs pauvres sont régulièrement détenus pour leurs dettes. Une mère dans l'Indiana a été détenue pendant trois jours en février dans une prison sordide aux côtés de condamnés en raison d'une facture d'ambulance impayée, qu'elle n'avait jamais reçue par la poste. De telles histoires sont courantes.

Sous l'administration Trump, qui prolonge les politiques élaborées par Obama, le gouvernement fédéral mène une guerre contre les immigrants, détenant des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants dans des conditions dégradantes. Quelque 77 000 personnes ont été arrêtées en février pour avoir tenté de franchir la frontière Sud. Les travailleurs immigrés sont pourchassés et arrêtés à leur domicile et sur leur lieu de travail. La cruauté du gouvernement américain a été pleinement mise en évidence cette semaine lorsque 280 travailleurs sans papiers ont été détenus par des agents fédéraux à Allen, au Texas. Il s'agissait du plus grand raid de ce genre en plus d'une décennie.

Ensuite, il y a la vague interminable d'assassinats de policiers, avec plus de 1 000 personnes tuées par balle, par taser ou battues à mort chaque année dans les rues des villes américaines. Les accusations criminelles pour des meurtres commis par la police sont rares et les condamnations presque inexistantes. Les policiers ont le feu vert pour tuer, mutiler et brutaliser en toute impunité.

Avec une hypocrisie sans bornes, les démocrates et les républicains proclament leur indignation face aux violations présumées des droits de l'homme dans les pays que la classe dirigeante américaine cible pour un changement de régime ou une invasion. Ils proclament que l'une des sociétés les plus cruelles et les plus inégales du monde, où les trois Américains les plus riches contrôlent plus de richesses que la moitié inférieure de la population, est un modèle de démocratie pour le monde. Si les conditions qui existent dans les prisons américaines étaient équivalentes et documentées en Russie ou en Chine, il y aurait un tollé dans la presse et dans les salles du Congrès pour des sanctions économiques et une intervention militaire “humanitaire” qui résonnerait dans les médias.

Il y a cinquante ans, un rapport comme celui qui exposait les conditions de détention dans les prisons de l'Alabama aurait été accueilli, même au sein de certains secteurs de l'establishment politique et médiatique à Washington, comme un choc et suivi de demandes d'action immédiate. Aujourd'hui il passe à peine avec un murmure.

Le Parti démocrate est silencieux parce qu'il est complice de la vaste régression des conditions dans les prisons américaines. Le président Bill Clinton a signé la loi qui a ouvert la voie à une augmentation historique de la population carcérale. Les démocrates supervisent un système pénitentiaire en Californie qui a été jugé par la Cour suprême en 2011 comme étant “cruel et hors des normes tolérables”, et en violation de la Constitution.

La classe moyenne supérieure et les couches correspondantes au sein et autour du Parti démocrate ne sont pas intéressées. Les promoteurs de la campagne #MeToo dans les médias et le milieu universitaire n'ont rien à dire sur la violence sexuelle dans les prisons américaines, ni sur la violence infligée aux immigrants qui fuient aux États-Unis.

Les médias ont fait le moins de reportages possibles, sans aucune couverture dans les grands journaux télévisés du soir. Comme pour les photos d'abus à Abu Ghraib et le rapport du Sénat sur la torture de la CIA, il y a eu un effort pour supprimer les informations sur ce qui se passe en Alabama. Le New York Times et d'autres médias ont choisi de ne pas publier la plupart des photos documentant les abus et les décès.

En fin de compte, cet état leur correspond. Les conditions de détention dans les prisons américaines et l'appareil de violence dans son ensemble sont une expression nocive de la réalité de la "démocratie" américaine. L'appareil d'État sera utilisé pour supprimer l'opposition sociale et politique aux exigences du capital financier. C'est le vrai visage du capitalisme américain.

Niels Niemuth, WSWS.org

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