Un destin russe

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Un destin russe

25 octobre 2015 – Je vais vous parler dans ce Journal dde.crisis de la Russie, une fois de plus par rapport au courant général de la communication, cette fois dans des termes peut-être moins courants qu’à l’habitude, à la suite d’une une drôle de circonstance (éditoriale). Cela est du certainement au travail intensif que nécessite le site, qui fait qu’on tient très approximativement dans l’esprit le catalogue des différents textes publiés ; mais aussi et surtout, cela tient à l’inspiration des évènements en cours, qui vont si vite dans la perception que j’en ai, qui me poussent à mentionner régulièrement à la fois la contraction du temps et l’accélération de notre histoire devenue Histoire, c’est-à-dire l’histoire sous l’influence directe de la métahistoire. Enfin, voici toute l’affaire...

On sait qu’il a été introduit dans la rubrique Glossaire.dde une sorte de “sous-rubrique” introduisant la reprise de texte complets publiés dans la Lettre d’Analyse (papier) dde.crisis (on est en terrain connu) avant que celle-ci ne jette l’éponge. Les modalités de l’opération sont exposées dans un texte du 28 novembre 2014, et le premier texte de la formule a été publié le 29 novembre 2014 (le Glossaire.dde devient dans ce cas Glossaire.dde-crisis). Rédigeant le texte d’hier (“Que cherche la Russie en Syrie ?”) et réalisant les perspectives qu’ouvraient le développement du commentaire (l’écriture elle-même et la logique qu’elle suggère entraînent la pensée et lui donnent l'impulsion qui importe), je me suis fait la remarque qu’un numéro de dde.crisis du 10 avril 2012 serait le bienvenu dans la rubrique/“sous-rubrique” Glossaire.dde-crisis. Aussitôt dit, aussitôt fait : je me mets au travail pour aménager le texte du 10 avril 2012, essentiellement du point de vue technique pour l’adapter à la “mise en page” de la rubrique, à partir de la mise en page initiale de la Lettre d’Analyse. Je m’apprêtais donc à préparer la mise en ligne d’un nouveau Glossaire.dde-crisis lorsque je m’aperçus avec la stupéfaction qu’on imagine, en parcourant rapidement les archives, qu’il s’y trouvait déjà, au 10 mars 2015. La découverte n’a  pas été évidente parce que j’avais choisi pour la nouvelle mouture un titre général différent (“Un destin russe”) que celui qui avait été choisi pour le texte du 10 mars (“Opérationnalisation de la spiritualité”) ; ainsi suis-je passé à côté d’un étrange “doublon” !

“Étrange doublon”, certes, mais qui n’est pas sans signification. Au contraire, il dit, bien plus que tout raisonnement, qu’il existe dans mon esprit le constat d’une situation complètement nouvelle entre le 10 mars et cette fin de mois d’octobre, à peu près bien sûr depuis le début de l’intervention russe en Syrie qui a l’importance qu’on sait. (L’Histoire va vraiment très vite, ou bien je suis victime de mes propres hallucinations...) Le texte déjà référencé, du 24 octobre, est la marque de cette situation nouvelle. Effectivement, je le répète, mais plus précisément encore : c’est lui (ce texte) qui m’a conduit à considérer qu’un long commentaire sur la question de l’“opérationnalisation de la spiritualité”, spécifiquement lié au “destin russe” dans le cadre de l’intervention russe en Syrie, avait toute sa place sinon sa nécessité. Ainsi mon avis est-il qu’il est intéressant de lire ou relire le texte du 10 avril 2012 republié le 10 mars 2015 à la lumière de ces évènements courants.

C’est ce que j’ai fait, naturellement et minutieusement, puisqu’il s’agissait de le préparer pour une publication alors que j’avais oublié que l’opération était déjà faite. Comme on s’en doute ou comme on le sait, selon qu’on s’en est tenu au titre ou qu’on a lu le texte, il est question de la dimension spirituelle introduit dans la politique, et de cette dimension spirituelle précisément dans le chef de la politique russe. Ce qui m’a frappé dans l’analyse et la thèse qu’on peut en déduire, justement, c’est la façon subreptice, indépendante des acteurs de la campagne électorale, par laquelle la dimension spirituelle s’est introduite non seulement dans le débat, mais dans la politique russe elle-même durant cette période entre les élections législatives (décembre 2011) et l’élection présidentielle (élection de Poutine, 3 mars 2012). C’est en effet durant ces trois mois que la politique russe s’est redressée, c'est-à-dire hissée vers le haut ; proclamée comme un “renouveau” depuis l’arrivée de Poutine en 2000, cette politique était restée ambiguë et même s’était subvertie, notamment avec le pic du vote russe à l’ONU (début 2010) laissant faire l’opération du bloc BAO contre la Libye de Kadhafi ; cette subversion suivait d’ailleurs une logique constante puisque le “renouveau” russe  n’était conçue que comme toute proche sinon intégrée au moins dans l’ensemble ouest-européen sinon euroatlantique du bloc BAO ; et puis, brusquement, le redressement du début 2012... C’est essentiellement l’agression type-“agression douce”, pseudo-regime change, qui est la cause opérationnelle de ce changement, mais le changement lui-même avec le mystère de sa cause ontologique est d’une ampleur formidable et encore mal mesurée dans ses conséquences, à cause de l’introduction de la dimension spirituelle. Je cite ici quelques extraits du texte Glossaire.dde décrivant ce phénomène de l’intrusion subreptice, sans volonté spécifique des acteurs concernés, de la spiritualité dans la période électoraliste décembre 2011-mars 2012.

« ...En commentaire de ces élections de décembre 2011, au climat bien plus menaçant que les résultats eux-mêmes, nous écrivions, le 8 décembre 2011 sur dedefensa.org : “L’issue temporaire la plus prometteuse autre que cette simple lutte contre le désordre qui monte resterait pour Poutine, plus que jamais à notre sens, un appel du Premier ministre devenu candidat à la présidence à la mobilisation, à la dénonciation des dangers extérieurs qui sont moins géopolitiques que systémiques, – la vision de cet enchaînement irrésistible de la crise d’effondrement du Système... [...] [C]ela se nomme, en appeler à l’‘âme russe’ et, pour Poutine, cela lui donnerait la vertu de paraître comme le premier dirigeant à décrire publiquement l’ampleur de la crise qui conduit à l’effondrement de notre contre-civilisation”.

» Cette idée ne nous a plus quitté et l’on a pu voir sa réalisation subreptice se faire tout au long des deux premiers mois de février... Simplement, ce que nous [envisagions plutôt comme une] “tactique électorale” en décembre 2011, et qui n’existait pas encore, en naissant s’est rapidement imposé, en février 2012, comme une “stratégie”, et même, plus encore, une orientation fondamentale, complètement nouvelle, de la grande politique russe. Les choses vont vite. Ce changement ne s’est pas fait sous une forme élaborée, consciente, par ceux qui l’ont exprimé. Il s’est dégagé de lui-même de leurs interventions, celles-ci avec un tour de plus en plus fondamental, portant sur des communications écrites, des entretiens, des réunions dont le contenu fut rendu public, où les problèmes de sécurité nationale étaient évoqués sous une forme de plus en plus large, de plus en plus fondamentale. Le 21 février, le commentateur Dimitri Polikanov pouvait constater, non sans une certaine surprise : “La campagne électorale en Russie a atteint un stade où les questions de sécurité nationale sont à l’ordre du jour. Normalement, elles ne constituent pas la priorité pour la majorité des Russes et sont réservées aux circonstances où une mobilisation du grand public est jugée nécessaire... 

» ...Le fait est que, sans qu’il y ait eu un évènement exceptionnellement grave justifiant “une mobilisation du grand public”, cet appel à la mobilisation s’est formé de lui-même, ou bien nous dirions qu’il a été entendu comme s’il avait été lancé alors qu’il ne l’avait pas été d’une façon explicite. Un proche de la campagne de Poutine expliqua que ce furent les premières réactions d’intérêt grave et mobilisateur saluant les premières publications de Poutine sur la question qui conduisirent le candidat et son équipe à modifier, presque naturellement, voire comme s’ils y étaient forcés par l’évidence, l’orientation de la campagne vers des thèmes plus spécifiquement concentrés sur les questions de sécurité nationale.

» Ainsi en est-il de la véritable ‘surprise’ de la campagne électorale russe... L’inévitable Poutine, l’élu-par-avance, devint soudain, par la grâce de la forme imposée à la campagne, un candidat naturel, évident, et, bientôt, un vainqueur légitimé dans sa fonction de président. Il s’agit moins de la gloire de Vladimir Poutine, sujet annexe, que de l’essence de la Russie. [...]

» Dans une autre occurrence, l’intervention dans un article de Russia Today du politologue Igor Panarine va dans le même sens. S’élevant contre l’entreprise signalée plus haut d’attaque contre les principes (la souveraineté), Panarine estime qu’il faut lui opposer une méthode de guerre spécifique (“un mécanisme spécial pour contrer les agressions des médias étrangers avec un ensemble de mesures administratives, de relations publiques et médiatiques”). Il place dans ces mesures, comme facteur fondamental, un appel à la spiritualité... “Cela ferait de la Russie un centre de gravité pan-Eurasien en termes économiques et spirituels...” [...]

» L’essentiel est que l’évènement somme toute anodin, et même assez médiocre, de l’enchaînement de deux séquences électorales, a permis d’élever brusquement la tension et l’esprit ; il a ouvert effectivement l’esprit et l’intelligence, et même la raison si la raison est restaurée dans sa plénitude hors de la subversion qui la martyrise depuis deux et cinq siècles, à la possibilité, sinon à la nécessité du phénomène [l’intrusion de la spiritualité] qu’on décrit. »

Maintenant se pose la question de savoir pourquoi ce constat du début 2012 n’est-il pas réapparu plus souvent, de façon plus insistante et plus décisive, dans la situation russe telle que je tentais d’en rendre compte, dans la période qui a suivi, jusqu’à aujourd’hui où je ressens la nécessité de le signaler à nouveau, avec la plus grande force possible. Je ferais l’hypothèse que la puissance, la rapidité, la pression des évènements qui se sont déroulés depuis ont été telles qu’elles ont le plus souvent orienté, mobilisé, forcé notre attention, et la mienne par conséquent, sur leur dimension temporelle, immédiate et concrète (géopolitique, stratégique, etc.). Il y avait aussi ceci que la crise ukrainienne, qui en a été le principal depuis novembre 2013, faisait référence à une situation historique courante pour la Russie, et pour une puissance en général (crise sur sa frontière), et, cela pendant le temps de son paroxysme qui a duré plus d’un an ; ainsi, cette crise n’a pas permis de placer au premier rang de la réflexion l'intrusion de la spiritualité dans la politique russe telle qu’elle m’était apparue au début de 2012. On a certes évoqué souvent et avec vigueur le patriotisme russe, c'est-à-dire un sentiment évidemment teinté  de spiritualité, mais ce n’est pas ce dont je parle malgré tout le respect qu’on peut éprouver à son égard... En effet, et c’est bien là l’essentiel, cette intrusion de la spiritualité dans la politique russe qui m’importe et importe je crois absolument ne concerne pas la Russie seule, mais, d’une façon fondamentalement différente, elle concerne la Grande Crise générale que nous traversons, la Grande Crise d’Effondrement du Système, et là-dedans la Russie n’est qu’un acteur avec d’autres, même si c’est un acteur si important, sinon le plus important.

C’est là insister sur le point également le plus fondamental, le plus essentiel du propos, celui qui domine tous les autres. L’importance de la Russie, l’observation constante de sa politique et les vertus et les avantages qu’on peut lui trouver, ne signifient en rien, en aucune façon, un “choix russe”, un “parti russe”, etc. Il s’agit simplement d’observer que la Russie est en la circonstance le meilleur moyen, le meilleur “outil” possible pour faire avancer la Grande Crise de l’Effondrement du Système, la grande crise eschatologique de notre contre-civilisation (d’ailleurs contre le vœu publiquement exprimé des dirigeants, Poutine en premier, sans savoir s’il s’agit du fond de leur pensée profonde, – mais c’est là un tout autre débat qui n’a qu’une importance mineure pour notre propos). Si cette posture d’observation et ce commentaire impliquent par simple logique d’exclure complètement la question de prendre un “parti russe” comme quelque parti que ce soit d’ailleurs simplement parce que cela est hors du propos, ce n’est pas non plus diminuer la Russie qui a le destin et l’importance qu’on sait. C’est mettre les choses à leur place et en juger en fonction de l’importance de chacune... Encore quelques extraits du texte Glossaire.dde du 10 mars...

« L’essence même de notre propos se ramène effectivement à ce paradoxe d’apprécier, dans le développement temporel que nous avons signalé, le rôle de la Russie comme “essentiel et accessoire”, dans cet ordre précisément. Il ne s’agit pas, en insistant sur cet ordre des appréciations, de suggérer un abaissement chronologique de la Russie au travers de son rôle (“essentielle” puis “accessoire”, suggérant qu’elle a perdu son essence ou que son essence ne signifie rien que d’accessoire) ; mais, au contraire, de suggérer que par son apport essentiel, la Russie contribue décisivement à mettre à jour une situation si considérablement modifiée, dans le sens de se hausser vers des régions d’une immense plénitude, qu’elle n’y tient qu’un rôle accessoire tout en conservant son essence totale ; c’est-à-dire qu’elle “contribue décisivement à mettre à jour” une situation eschatologique, où le facteur de la spiritualité apparaît comme étant en position  d’intervenir et de susciter un bouleversement considérable. Pour tous les acteurs temporels, dans une situation qui passe du domaine historique temporel au domaine métahistorique et eschatologique, cela signifie un abaissement de l’importance de l’intervention ; d’acteurs du premier rang pour ceux qui le sont (comme la Russie dans ce cas), ce serait passer au second et au-delà, presque dans la posture de figurant.

« C’est dire qu’il n’y a de notre part ni choix d’un “parti russe”, ni apologie de la Russie, mais constat du rôle primordial de la Russie dans cette phase de la crise haute... [...]

» Si l’on veut, et en utilisant le terme d’une manière générique pour caractériser les ‘sapiens’ dans ces phases eschatologiques où l’histoire courante se transmue en métahistoire, les Russes seraient les “scélérats” indiscutablement vertueux de la période. Joseph de Maistre avait utilisé ce terme pour désigner les révolutionnaires français, à qui il reconnaissant l’utilité fondamentale d’organiser l’opérationnalité de ce mouvement catastrophique de la Révolution Française, nécessaire au dessein eschatologique de la période. On l’utilisera ici pour les Russes, qui organisent l’opérationnalité de l’ouverture et de l’extension de la politique générale à la dimension de la spiritualité ; “scélérats vertueux” par conséquent, puisqu’agissant directement, et non plus indirectement, dans le sens de la décisive transmutation.

» Par conséquent, on comprendra que l’argument principal du propos se détache irrésistiblement de tous les sermons habituels du bloc BAO sur la moralité démocratique du système russe, de ses dirigeants, etc. Nous ne prendrons même pas la peine de les discuter : il ne s’agit pas de la même planète... »

Peut-être certains jugeront-ils que je fais “beaucoup de bruit pour rien” en m’attardant si longuement sur cette question de la spiritualité dans le comportement de la Russie, alors que je crois, moi, que je suis sur l’essentiel. L’on ne parle pas beaucoup de l’essentiel auquel on préfère le bruit tonitruant des opérations militaires ponctué des grandes conceptions stratégiques ou le détail consternant des affrontements de la guerre de la communication, parce que l’essentiel fait peur par ses perspectives, qu’il désespère notre pensée courante en montrant combien cette pensée est faussaire, trompeuse et subvertie depuis des siècles et des siècles, parce qu’il nous laisse nus, désarmés et désemparés, incapables de croire désormais en l’avenir à cause de l’effondrement de notre futur, nous qui nous étions accoutumés à régler toutes ces affaires-là sans l’ombre d’un doute. Qu’importe et tant mieux puisque, en vous parlant de cela, je ne vous parle pas de notre futur mais de l’avenir qui ne dépend heureusement pas de nous, notamment parce que nous avons fait en sorte qu’il en soit ainsi en nous proclamant “rois du monde” et en séparant radicalement par nos suffisantes prétentions notre futur de l’avenir. (« En un mot, le futur est relatif à ce qui va, l’avenir à ce qui vient, et il faut que ce qui va soit ouvert à ce qui vient, sous peine d’une vie qui meurt en se fixant dans un programme », écrit Fabrice Hadjadj)

Je suis persuadé, sans nulle certitude d’“avoir raison” (?) dans ce monde où tout est devenu subjectivité, mais en espérant avoir la raison avec moi, la raison non-subvertie ; je suis persuadé que ce singulier retour à la question de la spiritualité dans le cours d’événement si pressants et qui nous accaparent tous, au point, pour mon compte, de manquer de peu de remettre le même texte dans la même rubrique à six mois d’intervalle comme s’il s’agissait d’une urgence de remettre à jour quelque chose d’oublié, constitue une nécessité de l’esprit et de l’âme poétique. C’est un appel irrésistible de l’aspect le plus important d’une situation, tel qu’il s’est signalé à moi dans le cours de la création d’un texte (“Que cherche la Russie en Syrie ?”) qui ne prétendait pas vraiment avoir cette capacité même s’il était suscité par une alerte allant dans ce sens, et qui a débouché de lui-même sur la proposition de cette perspective sublime. Prenez donc, lecteurs, ce texte d’aujourd’hui comme une sorte de “dont acte”.

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