Trump et la Syrie : on a gagné, on rentre !

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Trump et la Syrie : on a gagné, on rentre !

Cette fois, Trump semble avoir réussi un KO debout, – et reste à savoir si l’adversaire, que ce soit DeepState en personne, Bolton, le Pentagone, etc., aura le temps de récupérer pour convaincre le “Trump-qui-change-d’avis-comme-une-toupie” de revenir sur sa décision. Cette fois (bis), ce type d’opération de récupération semble mal partie car l’affaire a pris une énorme ampleur dans le champ de la communication, d’une certaine façon plaçant Trump devant la nécessité de résister aux pressions pour ne pas perdre trop spectaculairement la face et le renforçant dans sa conviction que l’armée US “n’a rien à faire en Syrie” à partir du moment où l’on proclame la victoire sur Daesh.

Certes, il est question de l’annonce du retrait “rapide” des troupes US de Syrie ; ce n’est pas la première fois que Trump l’annonce (pour changer d’avis après une rencontre avec Mattis-Pompeo), mais cette fois les réactions diverses, l’agitation, l’air du temps disons indiquent qu’il s’agit sans doute d’un train lancé d’une façon quasiment irrésistible. D’ores et déjà, on annonce le rapatriement “dans les 24 heures” de tous les officiers du département d’État en Syrie, – puisqu’il y en avait... Les premières réactions des Israéliens, les plus concernés et ceux qui étaient les plus confiants dans le soutien de Trump, ont été significatives.

• Netanyahou : « [“Les Américains] nous ont dit qu'ils avaient d'autres moyens [que la présence militaire] d'exercer leur influence dans ce domaine”, a déclaré mercredi le Premier ministre Netanyahou à la suite de la décision des États-Unis de retirer leurs troupes de la Syrie. “Nous étudierons leur délai de retrait, comment il sera utilisé et, bien sûr, les implications pour nous. Quoi qu’il en soit, nous veillerons sur notre sécurité et nous nous défendrons nous-mêmes dans ce cadre.” Dans son discours sur le Hezbollah et l’Iran au Liban, peu de temps auparavant, Netanyahu n’avait fait aucune allusion à la décision de Donald Trump de se retirer de la Syrie. »

• Le commentaire du site DEBKAFiles, dont on connaît les tendances, sur la décision de retrait de Trump (DEBKAFiles mentionne 2 000 soldats US en Syrie, mais le chiffre de 4 000 a déjà été avancé, lors d’une déclaration ornée d’un lapsus du Général Votel, commandant Central Command) : « Le président américain Donald Trump a annoncé dans une série de tweets le retrait imminent des forces américaines du nord et de l'est de la Syrie. “Nous avons vaincu Daesh en Syrie, la seule raison de se trouver là-bas durant la présidence Trump”, a-t-il déclaré. De hauts responsables de l'administration ont confirmé mercredi 19 décembre qu'il y aurait un “retrait complet et rapide”.

» DEBKAfile note que ce n'est pas la première fois que le président Trump décide de retirer les 2 000 soldats américains de Syrie. Il a décidé cela en mars mais a été convaincu de revenir sur sa décision par le secrétaire à la Défense James Mattis et le secrétaire d'État Mike Pompeo. Ils ont expliqué que, dès que les troupes américaines seraient à l'écart, les Russes entreraient et prendraient le contrôle de la frontière syro-irakienne et les forces pro-iraniennes envahiraient la région. L’Iran obtiendrait son plus grand triomphe militaire de tous les temps en établissant une ligne de communication terrestre directe jusqu’à la Méditerranée. Le Hezbollah aussi serait renforcé.

» Trump avait accepté leurs arguments à l'époque, mais il revient maintenant à sa conviction constante que les troupes américaines n’ont rien à faire en Syrie dès lors que la mission de liquider Daesh est accomplie, et que la Syrie doit être laissée aux Russes. On ne sait pas encore si Mattis et Pompeo réussiront encore à faire reporter le retrait des forces US de Syrie. Si cela se concrétise, Israël devra faire face à une nouvelle et désastreuse réalité militaire, avec une intégration complète des forces iraniennes et syriennes sur son front nord. Cette situation réduirait l’opération de Tsahal contre le réseau des tunnels du Hezbollah à la plus complète inutilité. »

A Washington, dans les milieux nécessairement radicaux type-neocons et hégémonistes, l’agitation est furieuse et catastrophée. « Je me demande comment Bolton se sent ce matin, lui qui affirmait il y a moins de trois mois que les USA ne quitteraient pas la Syrie tant que les Iraniens y seraient », observe Jackson Diehl, du Washington Post. Le présentateur de CNN Jack Tapper a tweeté, amertume et ironie mêlées : « En me répondant à ce propos, un officiel du Pentagone m’a demandé : “Quand donc les Russes vont-ils annoncer leur victoire ?” »

D’une façon générales, toutes, absolument toutes les déclarations officielles depuis des mois autour de Trump sont complètement démenties par la décision annoncée hier et, semble-t-il, prise avant-hier : « La semaine dernière encore, l'émissaire des États-Unis pour la coalition internationale antidjihadistes, Brett McGurk, assurait que les Américains avaient vocation à rester encore pendant un bon moment en Syrie. “Même si la fin du califat en tant que territoire est maintenant clairement à portée de main, la fin de l'EI prendra beaucoup plus longtemps”, avait-il dit devant la presse à Washington, car “il y a des cellules clandestines” et “personne n'est naïf au point de dire qu'elles vont disparaître” du jour au lendemain. “Personne ne peut déclarer ‘mission accomplie’”, avait-il insisté, ajoutant : “Nous avons bien entendu appris beaucoup des leçons du passé, donc nous savons qu'une fois les territoires sont libérés, on ne peut pas simplement plier bagage et partir.” A plusieurs reprises, le ministre américain de la Défense, Jim Mattis, a lui aussi mis en garde contre un départ précipité de Syrie. “Nous devons éviter de laisser en Syrie un vide qui puisse être exploité par le régime d'Assad ou ses soutiens”, avait-il ainsi expliqué en juin. »

Un point de vue développé par d’autres analystes est que le vrai vainqueur est la Turquie, – mais nous dirions un vainqueur “de plus”, puisque la Russie, l’Iran et bien sûr Assad sont aussi des vainqueurs. L’idée est que Trump a passé un accord avec Erdogan, lui laissant les mains libres pour s’arranger des Kurdes (lesquels, une fois de plus, crient à “un coup de couteau dans le dos”, – ce qui est sans aucun doute le cas et ils en ont l’habitude de la part des USA ; la seule surprise étant que les Kurdes aient continué à croire aux promesses des USA). Cette analyse de RT-USA fondée sur diverses déclarations d’experts plus ou moins indépendants du Système est complétée par l’évaluation que Trump est entré en campagne électorale pour sa réélection et revient à sa rhétorique de la campagne 2016 :

« Joshua Landis, directeur du Centre d'études sur le Moyen-Orient à l'Université d'Oklahoma, pense que le retrait est en partie destiné à la consommation interne des États-Unis, mais vise également à supprimer un passif dans la région. “C'est le président qui revient à sa rhétorique électorale” alors que la campagne pour 2020 se profile, a déclaré Landis à RT. “Il revient à sa narrative originale, à savoir ‘Les guerres au Moyen-Orient étaient stupides, et que faisons-nous là ? Pourquoi avons-nous dépensé 5 000 milliards de dollars au Moyen-Orient ?’” »

• E.J. Magnier, ce chroniqueur de qualité des affaires de la région dont nous publiions un texte il y a trois jours encore, dit son ravissement dans un tweet qu’on laissera dans la forme originale : « If the #USpull out all its forces from the north-east of #Syria, and I mean ALL, this is time to celebrate for all Syrians and declare the day of the last US soldier withdrawal THE independence day.The main source of trouble to the ME claim it is pulling out? Am I dreaming ? »

Le même Magnier qui publie sur son site un texte un peu avant l’annonce de la décision de Trump, sur la visite du président du Soudan en Syrie... Il y voit la concrétisation d’une grande réconciliation de tout le monde arabe avec la Syrie d’Assad et d’aucun autre, qui serait marquée par une réintégration de ce pays dans la Ligue Arabe. On appréciera la coordination des événements...

« La visite du président soudanais était prévue depuis plus d’un an, avec la bénédiction des pays qui s’opposaient le plus farouchement à Assad. Ces pays ont accepté leur défaite et admettent que la Syrie ne peut tomber. La Turquie aussi revoit sa position, comme le prouve la plus récente affirmation du ministère des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu : “Si les élections[syriennes] sont démocratiques et dignes de confiance, nous envisagerons tous les scénarios[donc coopérer avec Assad s’il est réélu]”. [...] La porte menant à la reconnaissance d’Assad comme président de la Syrie est maintenant ouverte à tous les Arabes sans exception, tout comme leur investissement dans la reconstruction du pays. L’heure est venue d’enterrer la hache de guerre arabe au Levant. »

Ainsi, il y a trois jours, nous étions devant la possibilité d’un affrontement au plus haut niveau entre les Russes d’une part, Israël et les USA d’autre part, du fait d’une nouvelle position d’une extrême fermeté des Russes. Aujourd’hui, on dirait lyriquement que la cage est ouverte et que la colombe de la paix vole à nouveau : c’est à ne pas croire, sinon à penser que les Russes ont effectivement averti tout le monde que l’on passait aux choses sérieuses, et que tout le monde en a tenu compte pour accélérer un dégagement que beaucoup souhaitaient secrètement ; peut-être même que les Israéliens s’y feront, s’ils arrivent à regagner au moins une “confiance limitée” des Russes. Quoi qu’il en soit, la Russie renforce son statut de puissance, et sa résolution désormais de s’affirmer contre la poussée du désordre-USA, ce qui se hume également aux bruits selon lesquels elle penserait à installer une base aérienne sur une île au large du Venezuela, – tiens donc, quelle surprise.

Il est possible que l’on s’achemine, disons vers une stabilisation contrôlée en Syrie, avec Assad comme formidable vainqueur lorsqu’on songe à la façon dont il a tenu, les Russes comme subtils et fermes vainqueurs, les USA comme “allié”-protecteur complètement incontrôlables et discrédités malgré les manigances des neocon & Cie ; complètement absorbés par leur “Guerre Civile froide” (“D.C.-la-folle”) et la gestion schizophrénique de l’effondrement de leur puissance. Tout le monde est servi... (Si, tout de même et comme c'est bien possible, le Pentagone laisse sur place des combattants-contractants civils, ceux-ci vont déguster : n'étant plus officiellement US, ils seront impitoyablement matraqués.)

Si l’on accepte cette perspective de “paix syrienne”, peut-on y voir une amorce d’un retour à un certain apaisement et vers la réduction du désordre mondial ? En aucun cas. L’horrible guerre syrienne est (était ?) une “diversion” bien dans les habitudes du Système et de l’hégémonisme de l’hybris US, permettant par ailleurs de dissimuler en partie les terribles soubresauts de la Grande Crise d’Effondrement du Système. Quoi qu’il en soit, ces soubresauts ont et d’ores et déjà pris le dessus, tant dans la communication que dans la vérité-de-situation du monde, avec les terribles déstabilisations qui frappent impitoyablement l’Europe et les USA. Le Moyen-Orient ne va pas devenir un oasis de stabilité, et certaines situations internes (Israël et l’Arabie, par exemple) peuvent devenir compliquées, tandis que certains des “vainqueurs” (Iran, Hezbollah), toujours en butte à l’hostilité au moins des USA, sont toujours en guerre, – dans cette sorte de guerre asymétrique et changeante que nous donne la postmodernité.

L’épisode est heureux, – pour l’instant, si Trump persiste, – mais il ne constitue certainement pas un tournant lui-même. Nous dirions plutôt qu’il contribue à achever un tournant vers une certaine contraction des folies extérieures des USA et du bloc-BAO, et cela sous la pression devenant explosive de la véritable crise du monde rongeant ce bloc-BAO qui en est paradoxalement la matrice, qui en a déclenché l’expansion surpuissante pour découvrir évidemment que cette surpuissance recèle le risque inéluctable et mortel de sa propre autodestruction.

Une dernière réflexion, comme un post-scriptum,  – sur Trump... Est-il cet homme de la paix par retrait et désengagement dont il a interprété le rôle durant la campagne USA-2016, cet American-Firster par conviction réfléchie ? Certainement pas. Il est plutôt ce qu’il nous a constamment révélé de lui, sans tourner autour du pot : fantasque et menteur sans penser à mal, sans l’embarras de la conviction, changeant sans cesse de jugement dans ces matières dont il ne connaît rien (stratégie, sécurité nationale), mais irrésistiblement attaché au profit et à l’argent productif d’argent. C’est pourquoi il déteste les engagements type-Syrie, dont il ne comprend absolument pas le rapport financier, et qu’il y revient constamment, bernant sans le vouloir son entourage idéologisé qui ne raisonne qu’en termes idéologiques et croit pouvoir le verrouiller à une idéologie en le manipulant... Trump ne pense “politiquement” qu’à deux choses : éviter les manœuvres de destitution qui vont commencer en janvier, avec la nouvelle Chambre à majorité démocrate, et soigner sa popularité pour sa réélection en 2020, – ceci lui permettant d’ailleurs de mieux affronter cela. C’est mieux ainsi, cet absence d’esprit de conviction, cet “esprit sans esprit” de Trump : la destinée, qui ne cesse et ne cessera pas de nous surprendre, nous et notre raison raisonnante, peut d’autant mieux faire son miel et en faire son outil pour dégager les faux-semblants et parvenir au cœur du problème qui est la destruction du Système et de la modernité.

 

Mis en ligne le 20 décembre 2018 à 07H55

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