Syrie, (US) Boots on the Ground et “bruit de fond”

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Syrie, (US) Boots on the Ground et “bruit de fond”

Nous savions tous (nous-mêmes, par une sorte de divination) que les USA ont décidé d’“intervenir” en Syrie dans le genre sérieux, – “Boots on the Ground”, c’est-à-dire intervention terrestre, chose absolument bannie par Obama il y a quelques temps, et quelques temps avant encore et ainsi de suite. Tout cela est du typique Obama : l’annonce dix fois répétée qu’il n’y aura rien, puis l’annonce qu’il y aura quelque chose, aussitôt fleurie de l’annonce qu’il y aura quelque chose mais que ce ne sera pas grand’chose (30 à 50 “conseillers”), mais que c’est tout de même Boots on the Ground hein ! La “stratégie” (de communication bien entendu, l’autre, la vraie, étant totalement inexistante) est toujours la même : faire un-peu-mais-pas-trop-tout-en-faisant-sans-trop-faire pour satisfaire tous le monde, les pro- et les anti-, et les indécis, et les indifférents, et ne satisfaire personne. Le War Party ricane de fureur devant la petitesse dérisoire de l’engagement et les antiwar sont déjà partis en guerre contre l’engagement terrestre, dérisoire mais géniteur possible de tous les enchaînements par escalade.

Enfin, nul n’ignore que tout cela est fait d’abord et avant toute chose, – “stratégie de communication” oblige, – pour ne pas “perdre la face” du fait de la présence russe et même dans le but bombastique et incroyablement naïf de prétention suffisante de rétablir le crédit et l’influence perdus des USA dans la région, éventuellement en contrant l’action russe. Ces données dénotent un exceptionnel décalage dans les objectifs décrits, en même temps qu’une contradiction en eux-mêmes. Prendre une telle décision pour “ne pas perdre la face” semble présumer qu’on ne l’a pas perdue alors que c’est déjà fait ; ajouter que c’est pour “rétablir le crédit et l’influence” semble justement signifier qu’on sait effectivement qu’on l’a déjà perdue, “la face”. La complexité de l’exposé des motifs renvoie à l’extrême complication de la décision, laquelle s’insère parfaitement dans l’hyper-complication de la situation des USA dans cette situation crisique paroxystique, s’insérant elle-même parfaitement dans l’hyper-hyper-complication objective de la situation générale.

Le point intéressant, mis en évidence par un texte de Sputnik.News (qui suit bien l’évolution US à cet égard), ce sont les réactions des réseaux sociaux. C’est un de ces textes qui paraît très long parce qu’il est encombré de messages tweetés reproduits en l’état, et qui ne prétend être qu’un relevé de ces réactions assortis de quelques commentaires. Il s’agit ici de mettre en évidence combien les réseaux sociaux US ont défavorablement et massivement réagi à cette annonce des Boots on the Ground ; le “texte” qu’on va citer n’est que le commentaire décousu de cette offensive des réseaux sociaux dont un certain nombre de tweets sont repris, qui participent grandement sinon essentiellement à ce que nous pris l’habitude de nommer “bruit de fond”. Désormais bien plus que les sondages ou enquêtes d’opinion toujours suspects de manipulation, ce “bruit de fond” à base de réseaux sociaux constitue une sorte d’expression ultra-puissante du sentiment public, – ou, dans tous les cas, cela est perçu comme tel, et c’est ce qui compte, la perception...

(Auparavant, aux USA, le même phénomène existait sous forme de télégrammes, puis d’e-mails adressés par les citoyens à leurs élus au Congrès. Certes, il n’y avait pas ce caractère public presque “sonore” de “bruit de fond”, – et c'est l'essentiel, – parce que ces interventions n’étaient pas publiquement visibles, – c’est-à-dire “audibles” selon notre image ; ce n’est pas le cas des tweets, auxquels tout le monde peut avoir accès et qui constituent l’équivalent postmoderne du “faire tache d’huile”.)

Le texte Sputnik.News du 4 novembre nous dit ceci en accompagnement des nombreux tweets reproduits : « The Obama administration claims that its plans to send “advisers” into Syria do not constitute “boots on the ground.” But that line doesn’t appear to be fooling anyone, as Twitter erupts in protest of yet another American war abroad. In the days following Washington’s announcement that it would launch airstrikes in Syria, social media users rallied against the idea. A number of Congressional leaders were inundated with phone calls and emails, emphatically arguing against deepening America’s military entanglements.

» Now, in the wake of the White House’s decision to send between 30 and 50 "advisers" into the conflict, activists are calling for similar mass demonstration online. "Such a deployment would also be the foot in the door for future troop increases justified on the basis of 'force protection,'" Dan Sanchez writes for Antimedia. “Tell Washington they must not and cannot send American sons into the Syrian cauldron. And while you’re at it, tell them to stop feeding that cauldron’s flames with money and guns for Islamist insurgents.” The response has already been immense.

» The immediate outrage can largely be contributed to the fact that Western citizens are no longer buying the lies of their political leadership. “Although President Obama is trying to deny that there are boots on the ground, it is very clear, and I don’t think anybody in the United States is [fooled] that this is exactly what it is,” Chris Doyle, Director of the Council for Arab-British Understanding, told Radio Sputnik. As the Doyle points out, the Obama administration’s plan is less about immediate military strategy, and more about sending a message. “50 troops is not going to bring about the imminent defeat of [IS]. It’s simply sending a message out that the US is still serious about this, and that is also is prepared to intervene in Syria," Doyle says. “I think that it’s a fair bet that, frankly, this was to demonstrate the United States was still willing to project force in Syria if it so chooses,” he added. »

Bien, tout le mond sait également que les US sont Boots on the Ground en Syrie depuis longtemps, dans l’incognito illégal qu’ils affectionnent, c’est-à-dire que nul n’en ignore tou en disant n'en rien savoir ; il y sont, quoi, depuis 2011 ? Et même avant, sans doute ? Sous forme d’ONG suspectes, de la CIA omniprésente, des forces spéciales universellement répandues, des contractants privés divers, des mercenaires de tous les pays largement rétribués et grimés en vrais-faux terroristes type-“fou d'Allah”, de leurs contacts sur place également stipendiés, etc., etc. Mais ici, voilà, c’est dérisoire (30-50 “onseillers”) mais c’est complètement différent et c’est beaucoup plus grave : nous sommes dans un autre univers, c’est-à-dire dans une autre narrative, c’est-à-dire que nous sommes dans le domaine du système de la communication. L’effet domine tout, et l’affectivisme est le moteur de tout parce que les “communicants” sont aux manettes et qu’ils ont réduit l’“art de la guerre” (expression obscène dans son emploi par les temps qui court) à une pensée réduite à l’immédiateté et à l’émotion. Le résultat, c’est le “bruit de fond”, quelque chose d’indéfinissable, d’insaisissable, qui finit par devenir si assourdissant que tous les instigateurs de la chose s’affole jusqu’à commettre de très graves fautes.

On ne mettra pas cette réaction du public dans la rubrique classique des antiguerre militants, qui agissent avec une conscience politique et selon des conceptions élaborées, mais dans le domaine de la réaction spontanée du public, “à fleur de peau” (dira-t-on “à fleur de tweet” ?). Cela ne représente à première vue rien de profond mais cela forme très rapidement une masse quantitative dont le volume forge la perception, et finit d’ailleurs, – c’est le miracle du système de la communication-Janus, – à refléter un sentiment très profond, comme si le public US, les citoyens réunis en une entité “parlaient” vraiment à leurs dirigeants. (Dans ce cas, le refus presque convulsif, comme une nausée, du public US depuis les aventures afghane-irakienne de 2001-2003 pour toute intervention extérieure, et qui ne se manifeste que quand cette intervention, – si minime soit-elle, – est officiellement annoncée ; qui n’existe bien entendu pas à propos des innombrables engagements illégaux et dissimulés en cours.)

Nous sommes alors peut-être sur la voie d’un événement important, évidemment défavorable à Obama, à son administration, à l’establishment washingtonien, à la politique belliciste et interventionniste naturelle des USA. L’habileté extrême du président Obama pour “gérer” la vie politique washingtonienne et ménager le sentiment public à son avantage, conduit en général, comme une sorte de mécanique parfaite, à la catastrophe : soit l’abandon du projet initial dérisoire mais symboliquement grossi et perçu comme un événement central, et alors c’est la “face” doublement et triplement perdue et l’influence US en déroute encore plus en déroute avec le ridicule dérisoire en plus ; soit la poursuite de ce projet et l’accouchement d’une situation institutionnelle qui peut s’avérer extrêmement dangereuse.

Les prémisses de l’action nécessairement-catastrophique actuelle rappellent avec une très grande force ce qui s’est passé en août-septembre 2013. Nous rappelions très succinctement cet épisode dans notre texte du 2 novembre sur les tentations de “riposte” des USA après l’intervention russe en Syrie : « Il faut rappeler que c’est, en août-septembre 2013, un projet d’attaque en Syrie, et encore ne comprenant que la composante aérienne, qui mit  Obama devant le très grand danger d’une crise constitutionnelle, guêpier dont il ne se sortit que grâce à l’aide providentielle de Poutine. Cette fois, il n’est pas assuré qu’il l’aurait (l’aide providentielle du susdit)... »

Cet épisode s’était produit avec une suite de rebondissements. L’attaque chimique du 21 août 2013 attribuée à Assad (bien entendu, montage BAO comme d’habitude, saoudien semble-t-il sous l’impulsion de l’excellent Prince Bandar) avait suscité un irrésistible entraînement (le War Party à pleine gomme) pour une frappe aérienne contre la Syrie, dont John Kerry s’était évertué à préciser qu’elle serait “extraordinairement limitée”, quasiment comme une plume qu’on laisseraut voleter dans le ciel de Damas. Le projet avait connu un sérieux coup d’arrêt avec la “trahison britannique” du 29 août. Puis tout s’était emballé : Obama passant la patate chaude au Congrès pour avis (attaque au pas), le Congrès se délitant en quelque jours et virant brusquement à une opposition inattendue qui pouvait infliger une très grave défaite au président, plaçant celui-ci devant la perspective d’une crise institutionnelle (attaquer tout de même malgré l’avis défavorable du Congrès dans une occurrence où son intervention serait d’une constitutionnalité plus que douteuse). C’est à cette occasion qu’était apparu ce fameux “bruit de fond” (nous n’employions pas encore l’expression), c’est-à-dire une pression publique non pas tant sortie de sondages ou d’enquêtes (le temps pressait) mais bien d’une offensive des réseaux sociaux comme celle qu’on distingue actuellement en train de se constituer, qui retourna nombre d’élus d’une position classique d’un bellicisme de réflexe à une position d’opposition résolue. Comme on l'a rappelé plus haut, ce fut Poutine qui sauva la mise pour Obama et le sortit d’un infâme guêpier (avec cette remarque pour aujourd’hui : « Cette fois, il n’est pas assuré qu’il [Obama] l’aurait (l’aide providentielle du susdit [Poutine])... »).

Aujourd’hui, le “bruit de fond” est déjà là, mais la situation est plus pressante, beaucoup plus, qu’en septembre 2013 pour Obama, dans le sens qu’il s’est convaincu qu’il lui faut vraiment agir, même à dose homéopathique, pour donner l’impression que les USA existent encore et “sauver” cette fameuse face qui ressemble à celle, tuméfiée, d’un boxeur qui vient d’encaisser quinze rounds sur son auguste visage. Donc, les circonstances diffèrent, mais la menace existe plus que jamais, dans une atmosphère insaisissable, d’un processus similaire dans l’esprit où le terrible “bruit de fond” ferait son œuvre. Obama se dirige vers un piège du même type, simplement agencé différemment : prendre une décision en Syrie pour ne pas perdre la face au Moyen-Orient, selon la narrative qu’il lui reste encore une face ; et se mettre en position à Washington de voir se constituer un “bruit de fond” assourdissant qui le placerait évidemment devant un dilemme épuisant, toujours le même. Il s’agirait de savoir si l’on persiste dans une “intervention” à la poudre de perlimpinpin au risque de voir se constituer une opposition terrible à Washington (le Congrès, électrisé par le “bruit de fond” malgré le War Party) ; ou bien si l’on commence à manœuvrer pour rétropédaler un petit peu (peut-être 30 “conseillers” au lieu de 50 ? Pas de “conseillers”, mais simplement des “touristes” du Pentagone en vacance en Syrie ? A situation grotesque, suggestions grotesques), – et dans ce cas, “perdre la face” à Washington ... Mais bon, précisément, qu’est-ce qu’il reste comme “face” au président Obama et aux USA, après les quinze rounds de matraquage évoqués plus haut ? Par contre, le “bruit de fond”, lui, se porte comme un charme, – “Entendez-vous, dans nos réseaux, rugir ces féroces citoyens ?”, comme dit la chanson à succès.

 

Mis en ligne le 4 novembre 2015 à 08H56

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