Shamir et le néocapitalisme qui détruit la Palestine

Les carnets de Nicolas Bonnal

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Shamir et le néocapitalisme qui détruit la Palestine

C’est le dernier texte d’Israël Shamir, et il n’a pas plu aux lecteurs-commentateurs d’Unz.com. Je les comprends, car ce texte précis et implacable souligne un fait incontournable : la mondialisation capitaliste bouffe tout et fait de nous des porcs, pour parler comme le regretté mathématicien et polémiste Gilles Chatelet. Le supporter de football remplace partout le patriote, le touriste le pèlerin, le morfal le philosophe.

Il n’y aura plus de camp du bien et de camp du mal, il n’y aura plus de pions blancs et de pions noirs (les pions auront une seule couleur, comme dans l’épisode du Prisonnier), il y aura ce que Bardèche nommait la race à prix unique. Attention, il ne faut pas prendre ce texte pour un déni de la cause palestinienne. Les enjeux sont pires. La déshumanisation par le capitalisme, par la mondialisation va entraîner une fin de toutes les causes, sauf celle de la marchandise. Le devenir-monde de la marchandise, disait Debord, est d’abord un devenir-marchandise du monde.

On écoute Israël :

« Jamais ça n’a mieux marché. Le salaire minimum du côté israélien est à plus de 1500 dollars; en deux ans, il est passé de 4000 shekels à 5300 shekels. L’inflation n’a pas suivi, en dépit des prédictions les plus lugubres. Les pauvres ne sont plus si pauvres, même si certains ne connaissent pas vraiment la prospérité. Les prix en monnaie locale sont stables. Sur la scène internationale, le shekel est haut, très haut (sans atteindre les records fulgurants de 2014), et le Trésor se bat pour l’empêcher de monter encore. C’est pourquoi les prix paraissent plutôt chers aux étrangers. Un sandwich, le modeste falafel, aussi israélien que palestinien, avec une boisson, vous coûteront au moins 10 dollars, et à Tel Aviv cela vous sera probablement préparé et servi par un réfugié africain. Un menu à midi coûte environ 20 dollars, un bon dîner beaucoup plus, et il faut s’y prendre bien à l’avance pour trouver une table. Voilà pour le côté israélien. Du côté palestinien, le même déjeuner vous coûtera un peu moins, environ 15 dollars. Les restaurants sont bondés, les Israéliens adorent la bouffe et ils bouffent tout le temps, s’empiffrant à tout bout de champ. »

L’apocalypse touristique est au rendez-vous en terre feinte. Tout pour un selfie sur le tombeau machin :

« Les touristes se ruent sur la Terre sainte, comme jamais. En octobre dernier, tous les hôtels à Jérusalem et à Tel Aviv étaient pleins ; pas moyen de trouver une chambre à moins de 200 dollars la nuit même franchement loin de tout. A Bethléem et même à Hébron, c’est pareil, les gens qui remplissent les hôtels sont des touristes en route pour Jérusalem. Il y a la queue pour entrer dans les sanctuaires les plus importants qui drainent le tourisme, l’église de la Nativité à Bethléem et le Saint Sépulcre à Jérusalem ; ils font la queue pendant des heures pour vénérer les lieux de naissance et de mise au tombeau du Sauveur. Les Palestiniens s’y retrouvent en travaillant dans le bâtiment. La construction connaît un vrai grand boum partout en Cisjordanie. Des logements neufs poussent sur la moindre friche. Des villages encore pauvres hier comme Imwas près de Bethléem et Taffuh près de Hébron sont devenus de vraies villes d’immeubles de trois ou quatre étages, très semblables à ceux que convoitent les Israéliens. »

C’est l’horreur immobilière. La terre sainte devient une terre feinte, comme toutes les îles paradisiaques transformées en condominium pour troglodytes bétonnés.

« Les citoyens israéliens ne sont pas autorisés par le gouvernement israélien à pénétrer dans les territoires palestiniens. C’est probablement judicieux ; si les Israéliens pouvaient voir à quel point leurs voisins vivent dans le même environnement de style occidental, ils comprendraient d’emblée que le Mur n’est plus nécessaire, parce qu’il n’y a plus guère de différence entre les deux côtés, et ce serait la fin du séparatisme que les juifs s’imposent à eux-mêmes. »

Israël Shamir est bien évidemment nostalgique de l’ancienne Palestine :

« Pour ma part, je ne peux pas applaudir à cette convergence. J’adorais la bonne vieille Palestine aux demeures en pierre de taille au milieu des vignobles, et les paysans palestiniens toujours en train de prendre soin de leurs oliviers et de leurs sources. C’est bien fini. A Dura al-karia, un charmant village aux fontaines merveilleuses, les champs ont été désertés. Les enfants des paysans qui trimaient dur bossent dans les bureaux du gouvernement de Ramallah, et ne rêvent pas de revenir aux travaux des champs. Les puits ne sont plus chéris comme la seule source de la vie, on ne les conserve qu’au titre de souvenir d’un passé révolu. Le néocapitalisme a démoli ce que le sionisme n’avait pas pu tuer. »

Le grand écrivain et résistant palestinien Elias Sambar disait jadis que « le sionisme fabrique de l’absence ». C’était sur LCI avec un Edwy Plenel qui ne savait plus où se mettre !

Ce n’est pas le sionisme qui fabrique de l’absence, c’est le monde moderne, et sous toutes ses formes.

Je laisse le maître conclure, car là il est vraiment insurpassable :

« Mais c’est la réalité du XXI° siècle. La même évolution s’est produite en Provence et en Toscane de l’autre côté de la mer ; tandis que des choses bien pires se produisaient tout près, en Syrie et en Irak. Les gens se sont habitués à cette nouvelle réalité, il n’y a que nous, les vieux romantiques, pour nous en plaindre. »

Le vrai salut sera intérieur.

Tiens, on va citer Bardèche :

« Les différences nationales seront peu à peu laminées… les Etats ne seront plus que les arrondissements administratifs d'un seul Empire. Et d'un bout à l'autre du monde, dans des villes parfaitement pareilles puisqu'elles auront été reconstruites après quelques bombardements, vivra sous des lois semblables une population bâtarde, race d'esclaves indéfinissable et morne, sans génie, sans instinct, sans voix. L'homme déshydraté régnera dans un monde hygiénique. D'immenses bazars résonnants de pick-up symboliseront cette race à prix unique. Des trottoirs roulants parcourront les rues. Ils transporteront chaque matin à leur travail d'esclave la longue file des hommes sans visage et ils les ramèneront le soir. Et ce sera la terre promise. »

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