Psychologie de Trump 2.0, post-trahison

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Psychologie de Trump 2.0, post-trahison

15 avril 2017 – Nous allons commencer ce F&C en nous référant à trois de nos textes qui, à la fois, résument l’événement extraordinairement brutal et massif qui s’est produit la semaine dernière et permettent d’introduire aussitôt des notions complètement nouvelles, concernant le président des USA, Donald J. Trump. (Notez le ton solennel que nous employons inhabituellement pour le personnage : c’est une façon pour nous, par antithèse orwellienne retournée contre les habitudes du Système, de mettre en évidence combien l’imposture est parfaitement réalisée, mais au vu et au su de tous : The-Donald est devenu le président Donald J. Trump.) Quoi qu’il en soit, nous ne devons pas perdre de vue que notre démarche est d’abord et essentiellement psychologique, mais avec les leçons à en tirer ; et il s’agit de la psychologie d’un seul homme, du susdit président des USA.

Dans notre présentation hebdomadaire qui donne en fin de semaine, en tête de la page d’accueil, un résumé succinct des événements traités durant la semaine qui se termine, et qui cette fois se concentre sur un seul événement, nous écrivons ceci qui prétend résumer comment nous sommes passés à une vitesse stupéfiante, dans des conditions rocambolesques, d’un monde dans un autre monde avec une seule personne :

« Cette semaine a vu un basculement extraordinaire, insensé et inimaginable, qui n’est possible que parce que nous nous sommes dans cette époque étrange et insaisissable, et qu’elle nous donne, pour le meilleur et pour le pire, des personnages aussi étranges et insaisissables que The-Donald Trump. Il est donc question de Trump, passant durant cette semaine, comme sans aucune transition, avec la brutalité d’une explosion (éventuellement nucléaire, spécialité US), du “meilleur” au “pire”. • Même si les deux mots, “meilleur” et “pire”, méritent des guillemets parce que nous ne sommes pas au bout de nos surprises, ils caractérisent néanmoins la vigueur, la brutalité, le caractère inattendu et ultra-rapide, du changement de politique de Trump avec l’ordre d’attaquer une base syrienne suite à une attaque chimique dont personne ne pouvait rien dire des auteurs, sinon qu’il était complètement illogique d'accuser aussitôt Assad parce qu'une telle décision serait de son point de vue complètement absurde. (Mais bien sûr, l'absurde est notre quotidien, par les temps qui vont.) C’est autour de ce changement brutal, sorte de décision catastrophique à l’état pur, sans la moindre réflexion, sans aucune perspective, que s’articulent les textes de cette semaine... »

Dans un second texte, publié le 12 avril 2017 (Journal-dde.crisis), PhG donnant une appréciation effectivement psychologique du personnage, sans surprise comme étant très postmoderne, et appartenant au monde de l’entertainment et de la téléréalité :

« Cet “affectivisme mou”, cette sensibilité émotionnelle incontrôlée, me conduisent pour mon compte à décrire, en la personne de Trump, un personnage typique de l’entertainment, de la communication-fun, de la téléréalité. C’est ce personnage dont Michael Moore nous disait, et j’avoue que j’aurais plus que jamais tendance à le croire comme on le comprendrait aisément, qu’il s’était engagé dans cette course à la présidence d’abord pour une querelle à propos d’une émission de télévision qu’il produisait, pour s’apercevoir à sa grande surprise qu’il enflammait le pays. Ce détail de “Trump à l’origine” nous ramène à la téléréalité, et à Trump comme étant une créature puissante et admirable du monde de la téléréalité. »

Dans un autre texte du 13 avril 2017, nous en venons sans explication préalable ni même de présentation, disons avec tout le naturel du monde, à une appréciation complètement symbolique de l’événement avec le moyen de formules s’inspirant des pratiques informatiques et de la dialectique postmodernes, pour indiquer de quelle sorte d’événement il est question, mais aussi de ce que nous pensons implicitement du personnage principal (le président Donald J. Trump). Bien entendu, il n’est pas question une seconde de répudier l’épisode précédent (Trump-1.0), y compris les jugements que nous portions avec tant d’autres. Il est question de comprendre comment nous sommes passés de ceci à cela, et selon notre conviction intuitive selon laquelle la psychologie de Trump a joué un rôle fondamental : « ... le nouveau sheriff, Trump-2.0 “post-trahison” [...] ...l’irruption de Trump 2.0 (le Trump d’après la “trahison de Trump”, dit post-trahison)... »

Cette désignation de Trump 2.0 signifie qu’il y a eu auparavant, pour la séquence qui nous importe, un Trump 1.0, c’est-à-dire un changement complet de personnage. (Nous parlons de psychologie, de sa faiblesse et de sa vulnérabilité, avec les effets sur le caractère. Nous ne disons en aucun cas que Trump est un imbécile ou qu’il est un homme intelligent, qu’il est retors ou naïf, etc. Nous parlons de la psychologie, donc de ses capacités de perception des réalités, de perception intuitive, par conséquent de la capacité de déterminer des vérités-de-situation.) L'emploi des intitulés de code du monde postmoderne et monde informatisé (“1.0” et “2.0”) indique la valeur du “changement complet” de la psychologie du personnage : quantativement massive, énorme, qualitativement dérisoire et vide de substance... Nous sommes bien dans l’ère de la quantité, c’est-à-dire cette période de complète décadence et du vide complet de l’esprit, – pour faire bref mais décisif, l’ère de la Chute précipitée dans l’aire de toute chute.

Divers signes, anecdotes, déclarations, montrent bien que l’ère de Trump 2.0 est marquée par un ridicule objectif, c’est-à-dire d’une part un ridicule qui apparaît évident aux nouveaux adversaires de Trump (ses partisans de l’époque Trump 1.0) qui se sont tout de suite regroupés, avec une rapidité et finalement une absence de cas de conscience évidents, en une masse compacte d’opposants absolument déterminés ; mais aussi d’autre part un ridicule qui affecte ses nouveaux partisans, c’est-à-dire tout le grouillement-Système, des limaces de la presseSystème aux rhizomes-Système de l’establishment. (On sait que le rhizome est un des personnages favoris du déconstructeur-déstructurateur Gilles Deleuze pour représenter un des outils favoris de la nouvelle réalité de la postmodernité, molle et gluante et donc nécessairement glissant hors de la forme structurée de la réalité ; disons la réalité hors-la-réalité.)

On notera trois événements de ces tout derniers jours, particulièrement représentatifs et symboliques à la fois du Trump 2.0 devenu diplomate-Système et chef-de-guerre-Système. (Il ne cesse d’accumuler à une vitesse également stupéfiante les décisions et prises de position qui pulvérisent Trump 1.0 au profit de Trump 2.0.)

• Son renversement d’opinion sur l’OTAN, à l’occasion de la visite du secrétaire général de l’OTAN Soltenberg, personnalité d’une transparence apaisante et qui avait été terrorisé par l’élection de Trump. Soltenberg était convoqué à Washington D.C. pour une réunion qui mettrait les choses ont point. Cela fut fait. Le président fit ces interventions : « Finally, Trump said NATO is “no longer obsolete” during a Wednesday press conference with NATO Secretary General Jens Stoltenberg, backtracking on his past criticism of the alliance. During the campaign, he frequently called the organization “obsolete,” saying did little to crack down on terrorism and that its other members don’t pay their “fair share.” “I said it was obsolete. It is no longer obsolete," the president said Wednesday. » 

Face à Trump, Soltenberg est-il une limace ou un rhizome ? Dans tous les cas s’il l’est, c’est d’une mine impénétrable, en bon Norvégien qui profère les mensonges-narrative les plus invraisemblables avec l’impassibilité glacée d’une nuit d’hiver sans fin au Cap Nord, lorsqu’il dit que le président Trump a constamment montré “un soutien consistant” à l’OTAN, ce qui est tout de même y aller un peu fort lorsque l’autre dit, à côté, “je disais que l’OTAN était tout à fait dépassée. Elle n’est plus du tout dépassée”. On se demande lequel des deux surpasse l’autre en fait de narrative-fantasy, ce qui conduit ZeroHedge.com à faire un commentaire vraiment très amer : « Sometimes you have to wonder just what the hell planet the world's elites live on. Despite the black versus white nature of President Trump's “obsolete” statements on NATO, the alliance's Secretary-General stated today that the U.S. leader has always been "very consistent" in his support. »

• Le deuxième événement illustratif du Trump 2.0 devenu diplomate-Système date de la rencontre, du dîner plus exactement, entre 2.0 lui-même et son invité, le président chinois Xi, durant les premières heures de la soirée tandis qu’au même moment, mais en fin de nuit le 6 avril, en Syrie, l’US Navy tirait ses merveilleux Tomahawk dans une profusion d’explosion de départ dans le style-feu d’artifice qui a laissé pantois d’admiration plus d’un commentateur TV. (Celui de la MSNBC, chaîne progressiste-sociétale comme l’on sait, répétant sur un ton extatique devant les images des tirs de Tomahawk, wonderful, wonderful”, ou bien est-ce “magnificent, magnificent”... Des esthètes, enfin.)

Ainsi, Trump 2.0 annonça-t-il à son invité, à la fin du dîner, qu’on allait manger un “merveilleux gâteau au chocolat”, puis, sans transition, que de “merveilleux missiles” (américanistes) venaient d’accomplir leurs missions, avec 100% de coups au but assuré, “c’est brillant, c’est génial, personne au monde ne peut se comparer à nous en matière de technologie” ; puis tout de même, pour info, ceci tel que lui-même (Trump 2.0) rapporta l’anecdote lors d’une interview à Fox.News : “Oui, comme je le disais, nous venions juste de tirer 59 missiles, qui se dirigeaient vers l’Irak” ; puis la présentatrice TV qui recueillait ses précisions rectifiant avec une voix incertaine, “se dirigeant vers la Syrie ?”, et 2.0, à voix haute sinon tonitruante “Ah oui, se dirigeant vers la Syrie”...

En effet, tout cela n’est pas du domaine du potin puisque c’est Trump 2.0 lui-même, presque triomphant, qui a rapporté ce même “tout cela” en détails, pas mécontent de lui ni du gâteau de chocolat, ni de la Syrie confondue avec l’Irak, lors d’une interview sur Fox.News :  

« US President Donald Trump revealed he informed Chinese Premier Xi Jinping about the US air strike on a Syrian military base as the pair ate "the most beautiful" chocolate cake. He then mixed up Syria and Iraq – and the internet had a meltdown.

» Trump was speaking with Fox Business about the bizarre exchange with Chinese leader during a summit at his Mar-a-Lago estate. “We had finished dinner, we’re now having dessert,” Trump began. “And we had the most beautiful piece of chocolate cake that you’ve ever seen and President Xi was enjoying it.” “We’ve just fired 59 missiles, all of which hit by the way, unbelievable, from hundreds of miles away, it’s brilliant, it’s genius, what we have in terms of technology no-one can come close to competing,” he continued.

» “So I said, we’ve just launched 59 missiles, heading to Iraq,” said the President, seemingly oblivious to his mistake. ”Heading to Syria,” host Maria Bartiromo interjected. “Yes,” Trump replied, “heading toward Syria.” »

• Le troisième événement (en attendant d’autres de cette sorte) est ce point de la jubilation extrême, absolument emportée, du président Trump 2.0, coincé entre deux superbes officiers pleins d’étoiles (Africains-Américains de surcroît), et parlant avec enthousiasme à propos de la bombe monstrueuse lancée par les USA en Afghanistan, – bombe de 8 tonnes fabriquée par la CIA pour $160 millions, le plus gros explosif en-dessous de l’arme nucléaire utilisé effectivement d’une façon opérationnelle, – dont l’ancien président afghan Karzaï, ex-“marionnette” mais “marionnette” révolté des USA, a tweeté : « Ce n’est pas une guerre contre la terreur mais la plus inhumaine et brutale utilisation de notre pays pour tester de nouveaux et très dangereux systèmes d’armes » ; vieille habitude de la toujours jeune barbarie moderne des USA, une spécialité (la barbarie moderne) de la Grande République, qui a non seulement beaucoup d’armements mais qui adore les expérimenter pour “de vrai” et en faire la plus grande publicité possible.

Il ne s’agit que d’anecdotes, certes, ou d’une phrase volé ici ou là, mais toutes portant sur des sujets d’importance et prononcées lors d’entretiens officiels. Ce qui est remarquable, c’est la légèreté ou la pompe emphatique avec laquelle Trump 2.0 traite ces questions, sans craindre un instant de les rendre publiques, voire de s’en glorifier. Les contradictions prennent le même chemin : elles sont simplement expédiées selon l’évidence que les choses changent, même si le constat ne craint pas l’absurdité : “J’ai dit que l’OTAN était obsolète. Désormais, elle n’est plus obsolète.” Il ne dit pas “je me suis trompé” dans la première proposition, mais semble simplement confirmer que c’était le cas, que l’OTAN était bien obsolète ; aujourd’hui, ce n’est plus le cas, elle n’est plus obsolète... L’OTAN évolue contre le temps et à l’inverse du temps : hier, elle était vieille et dépassée, aujourd’hui, trois mois plus tard, sans aucune intervention notable, elle est jeune, pimpante et particulièrement adaptée aux nécessités du temps.

Trump 2.0 est non seulement post-Vérité, il est au-delà de toute référence à la Vérité. Trump 2.0 s’occupe de l’affaire, il est Vérité lui-même... Le moins qu’on puisse dire est que la transmutation de Trump 1.0 en Trump 2.0 s’effectue sans le moindre embarras, à toute vapeur et même avec exubérance : il s’agit bien de téléréalité.

Pourtant, il n’est pas assuré que cela convienne parfaitement à la machination elle-même terriblement de type-téléréalité qui a présidé à cette maturation ultra-rapide. Le problème est qu’il y a la psychologie de la bestiole qui joue son rôle.

Pourquoi 1.0 est-il devenu 2.0 ?

Il y a quelque chose d’étourdissant dans le revirement de Trump ; à la fois enlevé, presque roboratif, presque naturel à force d’impudence, presqu’innocent à force de naturel. Pas un instant de gêne, pas une hésitation, toujours le même enthousiasme, les deux pouces levés, hilare en un sens, comme s’il nous adressait un clin d’œil : “hein, je vous l’avais dit que ma présidence serait exceptionnelle, voyez comme je tiens mes promesses !” Nous croyons, comme nous l’avons bien fait comprendre dans ce qui précède, que le poids et surtout la forme de la psychologie de cet homme convénient qui est aussi un homme-téléréalité ont joué un rôle considérable dans le poids et la forme cet événement.

Nous partons de l’hypothèse que les derniers événements nous permettent de poser. Nous admettons sans aucun doute que des “forces obscures” ont exercé des pressions considérables sur lui. (En l’occurrence ce terme nous paraîtrait préférable par sa généralité extrêmement signifiante parce que contenant autant une dimension complotiste justifiée qu’une dimension pseudo-ésotérique sinon magique, et certainement maléfique sinon diabolique, plutôt que la prolifération de Deep State, neocons, complexe militaro-industriel, National Security State, establishment, etc. Les “forces obscures” peuvent aisément être identifiées opérationnellement par le terme “globalistes”.) Nous ajoutons qu’à l’origine, et de toutes les façons par sa psychologie même d’homme-téléréalité, Trump n’a pas une structure mentale qui lui permet d’avoir une opinion élaborée, ni même une passion profonde qui animerait chez lui, comme chez nombre de globalistes des “forces obscures” un sentiment très fort quasiment de type-religieux et les jugements qui vont avec, se traduisant parce qu’il s’agit d’une passion par l’hystérie instructurée, et donc par une hystérie nécessairement nihiliste.

Cet homme sans structure mentale élaborée et tourné vers la téléréalité est sensible à l’apparence de la communication, au bruit et à l’éclat spectaculaire de l’apparence, au clinquant qui va avec, bref avec tout cet aspect de la postmodernité qui se satisfait du tumulte du Big Now. Pour cette raison, nous acceptions volontiers et acceptons plus que jamais l’explication du “Trump à l’origine” de la campagne USA-2016 que nous confia Michael Moore en août 2016. On rappelle ici un rapide résumé de la chose donnée dans le Journal-dde.crisis du 12 avril 2017 :

« C’est ce personnage dont Michael Moore nous disait, et j’avoue que j’aurais plus que jamais tendance à le croire comme on le comprendrait aisément, qu’il s’était engagé dans cette course à la présidence d’abord pour une querelle à propos d’une émission de télévision qu’il produisait, pour s’apercevoir à sa grande surprise qu’il enflammait le pays. Ce détail de “Trump à l’origine” nous ramène à la téléréalité, et à Trump comme étant une créature puissante et admirable du monde de la téléréalité. Je trouve que ce rappel, et de la personnalité de Trump qui vient à l’esprit à cette lumière, correspondent assez bien au comportement général de Trump. Ce n’est pas qu’il n’est pas sérieux, qu’ils ne prennent pas au sérieux les affaires du monde (voyez l’émotion), c’est bien qu’il est d’un autre monde... »

L’orientation populiste qu’il prit dès l’origine était un choix assez naturel, sinon évident, pour un homme-téléréalité qui n’a d’ailleurs au départ aucune idée concevable de parvenir à la présidence. Il s’assurait ainsi l’originalité d’une position d’une part, un très-possible succès de foule d’autre part du fait de l’énorme mécontentement populaire de la crise américaniste. Effectivement, le succès vint, inespéré et bientôt irrésistible, qui se traduisait par un soutien populaire sans précédent, ce qui se traduisait à son tour par un spectacle télévisuel exceptionnel. Trump 01 fut porté par les foules et il ne cessa de manifester une exceptionnelle capacité à l’amplifier, répondant ainsi à son goût irrésistible pour le spectacle, avec lui au centre, sa personnalité nécessairement narcissique trouvant un aliment d’une joie et d’un plaisir sans précédent.

Durant cette séquence, Trump 1.0 sonnait exceptionnellement juste parce qu’il rencontrait une vérité-de-situation énorme, qui était le mécontentement formidable de la foule. L’homme-téléréalité adoubé par la vérité-de-situation, quelle formule plus superbe et plus enthousiasmante pour lui ? Il fut dans ce cas excellent, sans faux-pas, avec une audace incroyable, et bien entendu une “politique” naturellement, fortement antiSystème. Bien entendu, il y avait un quiproquo mais qui s’en souciait alors ? Comme l’avait vu justement Michael Moore à nouveau, Trump 1.0 était un “cocktail Molotov” que ces foules enthousiastes entendaient lancer à la figure de Washington D.C. Il était “agi”, manipulé par les foules et non le contraire, et l’homme-téléréalité s’en arrangeait parfaitement parce qu’il avait le bruit, les applaudissements, les trépignements, les cris d’enthousiasme pour lui, et encore plus en prime time au-delà de tout ce qu’il pouvait espérer du côté des chaînes TV.

Ainsi fut-il élu... Dès lors, les choses changèrent puisque le public disparut. L’homme-téléréalité se trouva brutalement confronté à cette guerre de tranchée qu’il avait affronté multipliée par dix, dans une occurrence où il n’avait plus avec lui la chose puissante et enivrante qui soutenait son élan et sa verve incroyable, – ces foules venues par vagues pour l’applaudir. C’est bien là qu’il apparut qu’il s’agissait d’un homme-téléréalité et nullement d’un homme d’État. Trump se trouva pris dans un tourbillon de pressions et d’obligations, avec la tâche infiniment délicate de composer un cabinet, accablé par les intrigues de son prédécesseur, l’encore-président Obama, de la CIA, des démocrates hystériques et déchaînés, bref de tous ces débris divers du Deep State et avec la presseSystème à un niveau paroxystique de la perfidie du déterminisme-narrativiste comme on ne vit jamais l’équivalent.

S’il avait été un homme d’État, il se serait battu avec les moyens nouveaux que lui donnait cette fonction si puissante de président, organisant un cabinet de guerre d’hommes et de femmes prêts à “‘mourir pour lui” comme le lui recommandait Patrick Buchanan, organisant déjà sa politique révolutionnaire avec une petite équipe resserrée autour de lui, à-la-Nixon. Ce n’était pas le cas. Son chant du cygne se fit entre le discours d’investiture, magnifique pièce de défi lancé au Système, rédigé par Bannon qui avançait déjà d’un pas leste du Capitole vers la Roche Tarpéienne, et le lancement de son programme d’une manière accéléré dans les premiers jours, sans méthode, sans tactique, encore moins sans la moindre vision stratégique... Le 13 février, il acceptait la démission du Général Flynn, et tout était consommé : Trump 1.0 entrait dans un processus d’agonie pour renaître de ses cendres sous l’identité Trump 2.0, phénix postmoderne, le 6 avril au son des Tomahawk qui, désormais, remplaceraient les tweets de 1.0.

(Flynn était un homme divers. S’il avait une attitude remarquablement antiSystème pour la Syrie et les relations avec la Russie, sa position vis-à-vis de l’Iran était par contre bien peu du goût d’un antiSystème. Qu’importe, c’était un des hommes de base de l’équipe Trump 1.0, avec Trump dès les premiers jours des primaires. Il fut l’objet d’une campagne de diffamation odieuse, montée par certains éléments de l’IC [Intelligence Community] en complicité directe avec les éléments les plus pourris de la presseSystème [Washington Post/WaPo] plus quelques sous-marins infiltrés dans la nouvelle administration. Trump, s’il avait été encore 1.0, aurait refusé sa démission, lui aurait renouvelé sa confiance, aurait ordonné une enquête dans les diverses agences de IC et demandé sous forme d’ultimatum aux membres de son cabinet qui venaient d’être nommés de soutenir Flynn ou de se démettre.)

Le basculement de Trump 1.0 en Trump 2.0 s’est fait dans un bonheur parfait retrouvé par l’homme-téléréalité. Privé d’applaudissements et d’enthousiasme depuis le 8 novembre 2016, il perdait tout intérêt pour sa situation en même temps qu’il perdait pied. Le 6 avril, par le coup de baguette magique des Tomahawk, il retrouve un public, une claque, les prime time, la pompe majestueuse de la fonction comme un vrai meneur de jeu dans une très-grande émission de téléréalité. Qu’importe qu’il s’agisse de l’establishment, de la presseSystème qui fait briller ses pompes comme jamais à force de léchage, du Deep State & Cie. “Trahison” ? Bof...

« Dans ce cas, la “trahison” n’en est pas une, parce que c’est un événement, ou un choix, de la sorte qui n’a pas cours dans le monde de la téléréalité ; on n’y connaît rien de cette sorte justement, ni l’honneur, ni l’infamie, ni la parole donnée, ni la trahison par conséquent, mais simplement les agitations de l’émotion et les attitudes individualistes, et puis bien sûr les obligations de l’apparence du scénario d’une part, les nécessités de l’audience et du prime time d’autre part. »

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, tant s’en faut. Les “forces obscures” sont-elles satisfaites ? Elles ne sont pas sorties de l’auberge... L’homme-téléréalité devenu Trump 2.0 est un personnage exigeant, surtout désormais, alors qu’il est adoubé aux plus hautes destinées, comme la jument de Caligula. A nouveau plongé dans la téléréalité, il entend maximaliser le spectacle dont il est l’ordonnateur. Désormais, il ne s’agit plus des foules de Deplorable et de pauvres gens aux abois, mais de Tomahawk frappant Assad sous la ceinture et de groupes de porte-avions cinglant vers la Corée du Nord, – et pour lui, c’est toujours du spectacle. Comme on l’a vu plus haut avec quelques exemples, il se fiche bien de ce qu’il dit, de la façon dont il se contredit, du sourire crispé de Xi et des fusées du dingue nord-coréen pointées sur Séoul, du moment que le spectacle continue, et comment ! The téléréalité Must Go On.

Les “forces obscures” ont voulu que cet homme, Trump 1.0, se remette selon la ligne du Parti ? Trump 2.0 va mener le Parti à un train d’enfer, partant dans toutes les directions, prenant tous les risques, surtout les plus visibles, c’est-à-dire exposant les armées épuisées de la grande République à des aventures extraordinairement incertaines. Trump 1.0 a été liquidé, mais Trump 2.0, qui semblerait leur prisonnier, est en réalité un homme-téléréalité sans conscience des risques qui pourrait bien les tenir prisonnières, ces “forces obscures”, de ses foucades imprévisibles puisque, en dernière minute, c’est lui qui décide si l’on tape (to strike) ou si l’on ne tape pas... Konstantin Kosachev, président de la commission des affaires étrangères de la chambre haute de la Douma dit à propos des intentions US vis-à-vis de la Corée du Nord : « La chose la plus alarmante à propos de l’actuelle administration US, c’est que vous ne pouvez savoir si elle bluffe ou bien si elle est réellement en train de mettre ses menaces à exécution... » Nous sommes à peu près sûr que plus d’un général, plus d’un ministre, plus d’un homme responsable à Washington D.C., – il y en a tout de même, – pense à peu près la même chose, avec juste une nuance (“La chose la plus alarmante à propos de Trump, c’est que vous ne pouvez pas savoir, même si vous êtes un de ses ministres, s’il bluffe ou bien s’il est réellement en train de mettre ses menaces à exécution...”).

Il y a deux mois, on avait appris, – petit bruit de couloir, – que les deux ministres anciens chefs du Corps des Marines, Mattis à la défense et Kelly à la sécurité intérieure, s’étaient mis d’accord pour coordonner leurs agendas, de façon à ce qu’en aucun cas les deux soient simultanément absents de Washington (mission, voyage, etc.). On avait pensé que c’était pour mettre des bâtons dans les roues de Trump 1.0 mis sous surveillance ; cela pourrait bien être désormais pour tenter d’empêcher, – et le verbe “tenter” est de rigueur puisqu’il s’agit du président, – Trump 2.0 d’aller trop loin jusqu’à une bêtise stratégique irréparable débouchant sur un conflit catastrophique. Si Trump 1.0 semblait une catastrophe pour les “forces obscures”, il n’est pas dit que Trump 2.0 ne se révèle pas comme une effroyable bombe à retardement qui joue tellement le spectacle de la téléréalité qu’il en devient impossible d’attraper la mèche pour l’éteindre.

Deux choses doivent être encore dite, à notre sens, pour conclure cette revue de détails très psychologique, essentiellement psychologique ; cela, dans une époque dominée par la communication et par conséquent où le facteur psychologique et la perception qui vont avec comptent énormément :

• La première concerne l’observation que Trump 1.0 faisait infiniment “plus vrai” que Trump 2.0. Il représentait vraiment une option, – révolutionnaire et antiSystème, – qui soulevait, ou qui était soulevée par un élan populaire exceptionnel. Cet élan n’est d’ailleurs nullement tari (aux USA comme ailleurs, cela va de soi), et se trouve simplement dans le cas de trouver une autre façon de s’exprimer, éventuellement Trump lui-même, si jamais le 2.0 revenait faire une incursion vers le 1.0. Au contraire, dans sa fonction 2.0, Trump ne représente plus rien que le nihilisme de la grande politique interprétée par le spectacle et en arrive à mettre son “nouveau camp“, les “forces obscures” qui l’ont récupéré, dans une position aussi malaisée que celle que ces mêmes forces occupaient lorsqu’il était 1.0. C’est là, pour nous, un signe de la légitimité de l’antiSystème : même l’homme-téléréalité, ou homme-spectacle, est plus légitime lorsqu’il interprète une partition antiSystème.

• La seconde concerne la situation créée, ou dans tous les cas telle que nous la voyons en train de se créer avec Trump 1.0 devenu Trump 2.0 ; c’est-à-dire, la puissance US, énorme, massive, érodée et usée, arrogante et stupide, lente et épuisée, prétendant à l’empire du monde avec des moyens de plus en plus illusoires, conduite par une sorte de “capitaine-fou”, – fou du point de vue politique et stratégique mais tout à fait “normal” du point de vue du spectacle et de la communication... En un sens, on comprend que les USA se trouvent devant un risque considérable d’une aventure militaire risquée, comme celui que nous citons souvent de la possibilité également d’un conflit avec l’Iran, – comme nous le rappelions encore le 31 mars 2017 :

« “La perspective apparaît alors, du point de vue de la communication, extrêmement importante et sérieuse, et elle rejoint une possibilité qu’avait évoquée un néo-sécessionniste du Maine, Thomas Naylor, en 2010, à propos de la crise iranienne : ‘Il y a trois ou quatre scénarios possibles de l’effondrement de l’empire [les USA]. Une possibilité est une guerre avec l’Iran’…” Après tout, certes, ce serait une bonne manière de régler la “guerre civile” qui fait rage à Washington D.C. »

Certes, Trump 2.0 fait courir un danger considérable, non seulement aux USA mais au monde lui-même. Simplement, a-t-on jamais pu imaginer une seule seconde que l’on pourrait arrêter sinon détruire ce Système, c’est-à-dire d’abord les USA, sans courir un risque à la hauteur de cette tâche terrifiante et pourtant nécessaire puisque l’alternative est la destruction du monde par le Système ? De ce point de vue, Trump 2.0 est le bienvenu, lui qui peut mettre le feu aux poudres, jusqu’à entraîner les USA dans une aventure autodestructrice même sans l’hypothèse apocalyptique du nucléaire, dont les effets pourraient se faire sentir quasi-immédiatement sur l’équilibre du pouvoir à Washington D.C. Ce pouvoir aux mains de Trump 2.0, – même s’il est “doublé” par d’autres, notamment les militaires de son cabinet, il garde l’exercice ultime du pouvoir, – c’est le signe le plus convaincant que Trump n’a pas été inutile, d’abord en légitimant la tendance antiSystème, ensuite, en trahissant et en devenant 2.0, c’est-à-dire en introduisant la folie de l’homme-téléréalité au cœur et au sommet de ce pouvoir.

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