Psychologie de l’hameçon, dans sa forteresse de conviction

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Psychologie de l’hameçon, dans sa forteresse de conviction

3 juillet 2007 — Sans aucun doute, ce F&C complète celui d’hier, tant l’article du 2 juillet de Peter Baker dans le Washington Post apporte un élément analytique fondamental pour la compréhension de la scène washingtonienne et du destin du pseudo-empire américaniste. Il s’agit, plus clairement identifié, de l’hameçon au bout duquel le ver, le système, se débat sans pouvoir s’en dépêtrer ; il s’agit du phénomène à la fois le plus extraordinaire et le plus médiocre de notre époque depuis 9/11, — GW Bush, «A President Besieged and Isolated, Yet at Ease», — comme l’explique le titre de l’article.

Quelques pièces et extraits de ce long texte, très fourni, très documenté, et qu’il importe de lire plutôt dans sa trame et dans sa signification implicite et cachée que dans sa signification apparente où se mêlent beaucoup des remarques conformistes habituelles, de déférence et d’acquiescement mélangés. Il compose un portrait puissant du président des Etats-Unis le plus isolé, le plus détesté, le plus impopulaire de l’histoire moderne, — et paradoxalement le plus puissant.

• Sans cesse défait, baladé de défaite intérieure en revers extérieur, pressé et insulté de toutes parts, moqué, brocardé, “nixonisé” dans les sondages, GW Bush, en un mot, s’en fout. Il ne tient pas face à cette tempête, non, il n’est pas concerné par elle. Il est calme et apaisé.

«“I find him serene,” Kissinger said. “I know President Johnson was railing against his fate. That's not the case with Bush. He feels he's doing what he needs to do, and he seems to me at peace with himself.”

»Bush has virtually given up on winning converts while in office and instead is counting on vindication after he is dead. “He almost has . . . a sense of fatalism,” said Rep. Peter T. King (R-N.Y.), who recently spent a day traveling with Bush. All he can do is do his best, and 100 years from now people will decide if he was right or wrong. It doesn't seem to be a false, macho pride or living in your own world. I find him to be amazingly calm.”»

• Pourquoi? Comment? On connaît la réponse. Il croit, d’une foi de charbonnier, avec ligne directe avec le Père Eternel. GW n’est pas un homme inspiré ni un homme à la grande spiritualité, élevé par sa conviction à une foi en même temps rationnelle et transcendée, paradoxalement libre et élevant son âme vers les hauteurs des convictions construites et puissantes. C’est un croyant, qui a trouvé un refuge dans sa croyance, pour se tirer sur l’instant d’un mauvais pas (la boisson et, plus généralement, sa médiocrité de caractère). La foi du charbonnier sans la candeur du charbonnier, ou disons la foi du petit sauteur médiocre, voilà qui se cheville dans le corps des caractères faibles et des pensées courtes et stéréotypées. Le résultat est effectivement une psychologie de fer.

«“His faith is very strong,” said Novak, a scholar at the American Enterprise Institute. “Faith is not enough by itself because there are a lot of people who have faith but weak hearts. But his faith is very strong. He seeks guidance, like every other president does, in prayer. And that means trying to be sure he's doing the right thing. And if you've got that set, all the criticism, it doesn't faze you very much. You're answering to God.”»

• Par sa fonction, l’homme soutient une charge énorme. Mais la soutient-il vraiment? La porte-t-il? Ou se contente-t-il de l’apprécier comme si elle ne le concernait pas vraiment?

«…Bush remains largely locked inside the fortress of 1600 Pennsylvania Ave. in the seventh year of a presidency turned sour. He still travels, making speeches to friendly audiences and attending summit meetings, such as this weekend's Kennebunkport talks with President Vladimir Putin of Russia. But he rarely goes out to dinner, and he no longer plays golf, except occasionally chipping at Camp David, where, as at his Texas ranch, he can find refuge.

»“I don't know how he copes with it,” said Donald Burnham Ensenat, a friend for 43 years who just stepped down as State Department protocol officer. Rep. K. Michael Conaway (R-Tex.), another longtime friend who once worked for Bush, said he looks worn down. “It's a marked difference in his physical appearance,” Conaway said. “It's an incredibly heavy load. When you ask men and women to take risks, to send them into war knowing they might not come home, that's got to be an incredible burden to have on your shoulders.”»

• Bush connaît l’état absolument bordélique du monde sous son empire et sous sa totale responsabilité. Mais, à propos, le connaît-il vraiment, — car s’en foutre, au bout du compte c’est ne pas vouloir en connaître, et donc n’en rien connaître?

«Friends say this does not make him ignorant of his troubles. “There isn't any doubt that he is totally and completely aware of all the existing circumstances around him,” said a close friend. “There's not anything that he's not aware of — how he's perceived, how his people are perceived, the problems his people have. He is the furthest thing from oblivious. . . . Somewhere in the back of his mind there's a pretty complete autopsy.”

»Yet Bush can seem disengaged. When he flew to New York to visit a Harlem school and promote his education program, he brought along New York congressmen on Air Force One, including Democrat Charles B. Rangel, chairman of the House Ways and Means Committee. The White House was in the midst of tough negotiations with Rangel over trade pacts. But Bush did not try to cut a deal with Rangel, chatting instead about baseball. “He talked a lot about the Rangers,” Rangel said. “I didn't know what the hell he was talking about.”»

• Bien sûr, une chose compte, une seule chose, qui soutient tout le reste, justifie et renforce tout le reste. «“Nothing matters except the [Irak] war,” said one person close to Bush. “That's all that matters. The whole thing rides on that.”» De ce point de vue de la concentration du tout sur une seule chose, le caractère simplificateur de GW joue un très grand rôle. Il permet de concentrer l’énergie de sa psychologie sur une matière et d’en faire dépendre toutes les autres. Il a une “philosophie” à laquelle il est loyal et cette position lui permet toute la résistance qu’il faut. Tout le reste ne l’intéresse pas et il a définitivement fermé sa porte à la réalité.

«To an extent, Bush walls himself off from criticism. He does read newspapers, contrary to public impression, but watches little television news and does not linger in the media echo chamber. “He does a very good job of keeping out the extreme things in his life,” Conaway, the congressman, said. “He doesn't watch Leno and Letterman. He doesn't spend a lot of time exposing himself to that sort of stuff. He has a terrific knack of not looking through the rearview mirror.”

»Rep. Jack Kingston (R-Ga.), who attended a legislative meeting with Bush last month, said his impervious nature works both ways. “The things that make him unpopular also help him deal with all the pressure,” Kingston said. “He's stubborn. He's loyal to his philosophy.”»

• Et, pour terminer sur cette visite de la psychologie du personnage, voici à nouveau GW Bush tel qu’en lui-même, d’une formidable solidité, impavide, tranquille, — tel que le décrit l’historien britannique Horne, auteur d’une histoire de la guerre d’Algérie et que GW Bush a voulu consulter en l’invitant à la Maison-Blanche. «Horne said he is not a Bush supporter but was nonetheless struck by the president's tranquility. “He was very friendly, very relaxed,” Horne said. “My God, he looked well. He looked like he came off a cruise in the Caribbean. He looked like he hadn't a care in the world. It was amazing.”»

Une psychologie paradoxalement puissante

Quelques réflexions maintenant. Malgré tout ce qui peut incidemment être rapporté par des personnages d’une certaine culture universitaire conviés à la Maison-Blanche, — la solennité des lieux et la déférence prudente inclinent à une grande indulgence du jugement, — le président des Etats-Unis a donné déjà toutes les preuves de la faiblesse et de la médiocrité de son caractère. (Cela n’exclut pas quelques bons aspects, notamment conviviaux, mais il s’agit du domaine de l’anecdotique lorsqu’il est question du président des USA.) On peut s’appuyer sur une hypothèse assez assurée de ce point de vue pour en faire le moteur de l’analyse psychologique que nous inspire le texte de Peter Baker.

L’expression de la pensée de GW Bush s’est développée depuis le 11 septembre qui fut pour lui un choc considérable à partir de valeurs primaires, de découpages grossiers, de perceptions approximatives et biaisées. Il s’agit de la manifestation d’un personnage désormais à la fois falot et inconsistant, même s’il peut avoir des qualités de contact, toujours “à l’américaine” s’entend, — et il peut d’autant plus les avoir que sa faiblesse de caractère le dispense de cette sorte d’esprit critique (de soi-même comme des autres) qui conduit à la mesure et à la retenue, voire à la discrétion dans certaines affirmations trop tranchantes. GW Bush est un homme qui, si l’on est justement instruit des catastrophes sans précédent de sa politique, surprend souvent par son aspect débonnaire et chaleureux (quoiqu’assez frustre) quand on le rencontre. Cela mesure l’importance qu’il faut accorder à ces amabilités de contact, qui sont assez piètres et de pure circonstance. Reste donc le fond : la psychologie de l’homme.

Jamais la psychologie d’un personnage aussi falot et inconsistant n’aura joué un rôle plus accidentellement fondamental, — fondamental par ce que nous supposons être le “hasard” (est-ce à voir?) des circonstances si l’on veut, — pour déterminer le destin d’une des périodes les plus intenses et sans doute la plus décisive de l’histoire moderne. La puissance accidentelle de cette psychologie, complètement relative au mécanisme des événements, est le produit complètement paradoxal de la faloterie et de l’inconsistance du personnage. On dirait que la psychologie de GW, en se bronzant, en devenant d’acier, s’est séparée de la faloterie et de l’inconsistance dont elle est pourtant issue et qui existe pourtant dans toute sa puissance à cause de ces deux caractères nuls. En quelque sorte, on dirait que cette psychologie s’est séparée du personnage à cause de sa faloterie et de son inconsistance, et qu’ainsi elle a pu devenir si puissante.

(Quoique d’une autre trempe, Staline était de cette sorte. Il s’agissait d’un personnage au départ prodigieusement médiocre, effacé, terne, mauvais orateur [ses discours étaient des monuments du plus pesant ennui à côté du brio de ceux de Trotski, son trop brillant adversaire]. Mais il se dota d’une psychologie de fer en même temps que d’un nom à mesure [“Staline”, son nom de guerre, signifie “homme de fer”], ou bien sont-ce les événements qui se chargèrent de l’en doter, — et ce fut le personnage historique que l’on sait. Dans son cas également, — et c’est une condition fondamentale, — un système fou, le communisme bureaucratique, permit cette interférence démente, cette excroissance monstrueuse. On comprendra qu’il ne faudra pas trop nous pousser pour trouver dans cette sorte de personnage médiocre à la psychologie démesurément puissante, dans ce déséquilibre profond entre l’intelligence de l’action réduite aux acquêts et la volonté de l’action démesurément puissante des archétypes des “scélérats” dont parle Maistre en désignant les guignols qui émergent dans les courants soudainement puissants des crises historiques pour les accélérer sans jamais tenter de les détourner. D’ailleurs, ils seraient “ignoblement” rejetés s’ils osaient cette tentative ; d’ailleurs, ils n’y songent pas.)

Il y a aussi le rôle nécessaire du “système fou” (à chacun son système). Le rôle fondamental de la psychologie (celle de GW en l’occurrence) s’explique, à notre sens, dans le cadre de notre hypothèse sur le passage de l’ère géopolitique à l’ère psychopolitique. Le caractère essentiel de la politique étant devenu la communication, avec ses multiples nuances, déformations, avec le virtualisme, avec la disparition de la réalité comme référence, avec la mise à nu du ridicule de la prétention à l’objectivité, etc., l’intervention de la psychologie qui se nourrit à la conviction et détermine l’influence devient essentielle. C’est le cas de la psychologie de GW Bush dans un système complètement en désarroi, prisonnier de ses propres exigences virtualistes, n’ayant plus aucun rapport avec la réalité et donc incapable d’opposer la réalité à la pression de la psychologie de l’“idiot de la capitale” (version washingtonienne de l’“idiot du village global”). Si l’on veut vaincre GW, on lui oppose la réalité, — la vérité, et il est balayé ; mais qui, à Washington, dans le système américaniste, qui l’oserait? Qui le pourrait seulement? Qui possède encore la clef de l’accès à la réalité?

La réalité, si nous prétendons la saisir, est celle d’un homme disposant de la puissance de l’outil qu’est sa psychologie de fer ; sans la moindre conscience d’embrasser l’amplitude des effets de la politique qu’il conduit, et d’ailleurs nullement intéressé par cette observation ; assuré par conviction médiocre mais puissante de ne pas avoir à revenir sur la voie suivie plutôt que choisie et dont il n’accepte de n’être qu’un instrument par le fait de sa psychologie. La médiocrité et la faloterie de GW Bush l’ont finalement conduit à accepter une sorte de déterminisme dont le désordre et l’impopularité dans la réalité sont la marque, et au service duquel il met sa psychologie dégagée de toute interférence de l’esprit et du jugement. La réalité nous fait penser que de telles conclusions mettent cet homme à l’abri de toute influence de la réalité. Le système fou a engendré un verrou dont il est devenu le prisonnier.


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