Poutine, la Russie et le sens de la crise

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Poutine, la Russie et le sens de la crise

23 septembre 2013 – Le discours qu’a fait le président russe Poutine à la rencontre du groupe de dialogue international Valdai International Discussion Club (selon sa dénomination officielle anglaise) institué par la Russie en 2004, présente un grand intérêt d’un point de vue fondamental, par rapport à la situation de notre époque de crise. (Le texte officiel du discours, de cette réunion qui s’est tenue dans la région de Novgorod, est sur le site officiel de la présidence, le 19 septembre 2013.) Certes, il s’agit d’une vision russe, mais la vision russe a l’avantage de s’appuyer justement sur des fondements essentiels, pour des raisons historiques, intellectuelles et spirituelles, en même temps que sur des observations d’opportunité politique. Il y a, dans la spéculation russe de la situation de l’époque, y compris la spéculation du pouvoir politique russe, à la fois un intérêt et une nécessité d’aborder les problèmes généraux, donc les conditions de la crise générale, d’un point de vue qui, par sa logique même, ménage nécessairement un aspect objectif où les références les plus hautes sont présentes. Le passé historique russe, les récentes évolutions les plus tragiques de la Russie, la conscience fondamentale de la Russie de l’ampleur de la crise, l’exigent absolument. Si l’on met de côté les intérêts politiques qui jouent évidemment leur rôle, on peut ainsi rencontrer une appréciation concernant la situation générale de notre époque, selon une ligne de pensée et dans des termes qui permettent de hausser la réflexion et le commentaire à un niveau effectivement fondamental.

Nous allons donner des extraits importants du début du discours de Poutine, sans nous attarder aux diverses spéculations de circonstance (Syrie, projet de Poutine de se représenter éventuellement, etc.) qu’on rencontre ensuite, autant dans le discours que dans la discussion qui a suivi. Ce qui nous intéresse est effectivement les considérations générales et fondamentales, où le président russe utilise des éléments de réflexion inhabituels pour un chef d’État, en contraste complet avec les lieux communs courants dans les discours du bloc BAO (du Système) sur le catéchisme moral du domaine, d’une infécondité intellectuelle et spirituelle qui ne cesse de stupéfier par son réductionnisme et son emprisonnement conceptuel. Le discours de Poutine est intéressant par son ampleur et sa volonté d’utiliser des références qui, au contraire, libèrent la pensée. Qu’il fasse cela par atavisme historique, intérêt intellectuel, opportunisme politique, etc., n’a pour nous aucun intérêt. Dans ce cas, les mots sont les mots, et les pensées des pensées. Pour une fois, il n’y a pas à “lire entre les lignes” ni à demander une interprétation aux directeurs de communication, ni à compléter la compréhension de la chose par le body language. On peut même lire ce discours sans avoir la Russie en tant que telle à l’esprit, mais seulement la Russie comme référence archétypique d’une situation, ce qui permet effectivement une réflexion objective qui concerne les fondements de la crise générale. Il n’y a qu’à lire et méditer, puis commenter à partir de cette lecture méditée.

On présente ici trois importants extraits du discours, qui concerne trois aspects de cette réflexion intellectuelle et spirituelle. La constance de la présence du mot “spirituel” ou de la vision spirituelle est un point capital, on s’en doute. (On prendra garde de ne pas confondre, dans cette lecture autant que dans la réflexion, “spiritualité “ et “religion”. Poutine fait effectivement, indirectement, cette différence. La “spiritualité” est en soi une référence à une sorte de réflexion, d’appréciation et de jugement. La religion est une institution terrestre, qui peut effectivement englober la spiritualité mais qui ne s’y réduit pas, et qui, de toutes les façons, est référencée dans le discours comme cette institution terrestre qu’elle est, avec son apport structurant de tradition pour l’équilibre de la société, et n’est en aucune façon la référence automatique de la spiritualité. Les deux concepts doivent être séparés.)

• Le premier extrait du discours concerne l’évolution du monde et comment s’y adapter, avec l’absolue nécessité d’affirmer une politique principielle pour préserver et réaffirmer l’identité, et éviter ainsi la dissolution. On trouve là les fondements de la politique russe elle-même, aussi bien que de l’attitude russe vis-à-vis des pressions de l’évolution de l’époque. La cohérence est complète à cet égard.

«Today we need new strategies to preserve our identity in a rapidly changing world, a world that has become more open, transparent and interdependent. This fact confronts virtually all countries and all peoples in one form or another: Russian, European, Chinese and American – the societies of virtually all countries. [...] For us (and I am talking about Russians and Russia), questions about who we are and who we want to be are increasingly prominent in our society. We have left behind Soviet ideology, and there will be no return. Proponents of fundamental conservatism who idealise pre-1917 Russia seem to be similarly far from reality, as are supporters of an extreme, western-style liberalism.

»It is evident that it is impossible to move forward without spiritual, cultural and national self-determination. Without this we will not be able to withstand internal and external challenges, nor we will succeed in global competitions. And today we see a new round of such competitions. Today their main focuses are economic-technological and ideological-informational. Military-political problems and general conditions are worsening. The world is becoming more rigid, and sometimes forgoes not merely international law, but also basic decency.

»[Every country] has to have military, technological and economic strength, but nevertheless the main thing that will determine success is the quality of citizens, the quality of society: their intellectual, spiritual and moral strength. After all, in the end economic growth, prosperity and geopolitical influence are all derived from societal conditions. They depend on whether the citizens of a given country consider themselves a nation, to what extent they identify with their own history, values and traditions, and whether they are united by common goals and responsibilities. In this sense, the question of finding and strengthening national identity really is fundamental for Russia.

»Meanwhile, today Russia’s national identity is experiencing not only objective pressures stemming from globalisation, but also the consequences of the national catastrophes of the twentieth century, when we experienced the collapse of our state two different times. The result was a devastating blow to our nation’s cultural and spiritual codes; we were faced with the disruption of traditions and the consonance of history, with the demoralisation of society, with a deficit of trust and responsibility. These are the root causes of many pressing problems we face. After all, the question of responsibility for oneself, before society and the law, is something fundamental for both legal and everyday life.»

• Le deuxième extrait concerne la façon dont la Russie doit redéfinir son identité, ou si l’on veut le précepte opérationnel du “défi” relevé dans le premier extrait. On trouve à la fois, dans cet extrait, les références à la politique principielle, à la spiritualité et au patriotisme avec un lien entre ceci et cela, enfin une affirmation de la position centriste de Poutine demandant aux conservateurs slavophiles et aux progressistes occidentalistes qui sont les deux extrêmes de la situation politique russe d’abandonner certaines de leurs positions extrêmes. Ce dernier point, le plus politique, est aussi le moins intéressant, quoiqu’il contienne certaines indications fondamentales.

«Practice has shown that a new national idea does not simply appear, nor does it develop according to market rules. A spontaneously constructed state and society does not work, and neither does mechanically copying other countries’ experiences. Such primitive borrowing and attempts to civilize Russia from abroad were not accepted by an absolute majority of our people. This is because the desire for independence and sovereignty in spiritual, ideological and foreign policy spheres is an integral part of our national character. Incidentally, such approaches have often failed in other nations too. The time when ready-made lifestyle models could be installed in foreign states like computer programmes has passed.

»We also understand that identity and a national idea cannot be imposed from above, cannot be established on an ideological monopoly. Such a construction is very unstable and vulnerable; we know this from personal experience. It has no future in the modern world. We need historical creativity, a synthesis of the best national practices and ideas, an understanding of our cultural, spiritual and political traditions from different points of view, and to understand that [national identity] is not a rigid thing that will last forever, but rather a living organism. Only then will our identity be based on a solid foundation, be directed towards the future and not the past. This is the main argument demonstrating that a development ideology must be discussed by people who hold different views, and have different opinions about how and what to do to solve given problems.

»All of us – so-called Neo-Slavophiles and Neo-Westernisers, statists and so-called liberals – all of society must work together to create common development goals. [...] This means that liberals have to learn to talk with representatives of the left-wing and, conversely, that nationalists must remember that Russia was formed specifically as a multi-ethnic and multi-confessional country from its very inception... [...] Russia’s sovereignty, independence and territorial integrity are unconditional. These are red lines no one is allowed to cross. For all the differences in our views, debates about identity and about our national future are impossible unless their participants are patriotic. Of course I mean patriotism in the purest sense of the word.»

• La troisième partie est présentée comme le second “défi” auquel est confronté la Russie. Après celui de refonder son identité nationale par rapport aux références dynamiques du monde moderne, voici celui d’affronter une pression extrême d’imposer un “modèle” à la Russie, venue du bloc BAO, – mais disons dans ce cas plus qu’en aucun autre, – “venue du Système”. C’est la présentation de ce “modèle“, les termes employés, qui sont intéressants ; c’est la peinture d’un “modèle” éventuellement satanique si l’on affectionne la référence religieuse, et sans aucun doute déstructuré et producteur d’une dissolution accélérée de toutes les structures principielles. Là, bien plus qu’“entre les lignes” et plutôt avec une lecture structurée (justement), on voit la description la plus précise du fondement de la crise générale de la civilisation, générée par le fait que cette civilisation est en fait “contre-civilisation”. On peut lire alors ce passage hors de toute référence spécifique autant pour les parties en présence (Russie, bloc BAO, etc.) que pour les références offertes (mesures sociétales, religion, etc.) pour atteindre à l’objectivation du propos. C’est alors une description du fondement de la crise générale, et, au-delà, de la crise d’effondrement du Système passant par une tentative paroxystique du Système d’imposer, à soi-même (le Système) autant qu’aux entités identifiées comme antiSystème, les normes dissolvantes jusqu’à l’entropie totale et accomplie. Il s’agit alors de l’évocation du terme nihiliste du “déchaînement de la Matière” réalisée dans la situation entropique achevée.

«Another serious challenge to Russia's identity is linked to events taking place in the world. Here there are both foreign policy and moral aspects. We can see how many of the Euro-Atlantic countries are actually rejecting their roots, including the Christian values that constitute the basis of Western civilisation. They are denying moral principles and all traditional identities: national, cultural, religious and even sexual. They are implementing policies that equate large families with same-sex partnerships, belief in God with the belief in Satan.

»The excesses of political correctness have reached the point where people are seriously talking about registering political parties whose aim is to promote paedophilia. People in many European countries are embarrassed or afraid to talk about their religious affiliations. Holidays are abolished or even called something different; their essence is hidden away, as is their moral foundation. And people are aggressively trying to export this model all over the world. I am convinced that this opens a direct path to degradation and primitivism, resulting in a profound demographic and moral crisis.

»What else but the loss of the ability to self-reproduce could act as the greatest testimony of the moral crisis facing a human society? Today almost all developed nations are no longer able to reproduce themselves, even with the help of migration. Without the values embedded in Christianity and other world religions, without the standards of morality that have taken shape over millennia, people will inevitably lose their human dignity. We consider it natural and right to defend these values. One must respect every minority’s right to be different, but the rights of the majority must not be put into question.

»At the same time we see attempts to somehow revive a standardised model of a unipolar world and to blur the institutions of international law and national sovereignty. Such a unipolar, standardised world does not require sovereign states; it requires vassals. In a historical sense this amounts to a rejection of one’s own identity, of the God-given diversity of the world.»

Dans son intervention (discours et échanges), Poutine cite son fameux de février 2007 à la Wehrkunde de Munich (voir le 12 février 2007), auquel le discours du 19 septembre 2013 peut être comparé. La référence est intéressante, surtout pour mesurer la différence dans la forme du contenu. En février 2007, il n’était question que des relations internationales, de politique, de stratégie et de géopolitique, de multipolarité par opposition à l’unipolarité que tentaient de maintenir les USA. Ces thèmes formaient la centralité du discours. Aujourd’hui, en septembre 2013, les questions de relations internationales, de politique, de stratégie et de géopolitique, de multipolarité et d’unipolarité, sont complètement marginalisées. Lorsque Poutine parle de géopolitique au sens le plus large («At the same time we see attempts to somehow revive a standardised model of a unipolar world and to blur the institutions of international law and national sovereignty»), c’est pour affirmer des principes structurants contre un courant déstructurant, et les références sont celles de l’identité, de la spiritualité, etc. («Such a unipolar, standardised world does not require sovereign states; it requires vassals. In a historical sense this amounts to a rejection of one’s own identity, of the God-given diversity of the world»). L’essence du propos est complètement différente.

Les principes contre les “valeurs”

Il se fait que Poutine n’est ni un saint, ni un prophète, mais d’abord un responsable politique. (S’il l’était, saint ou prophète, il ne serait pas là où il est et il ne ferait pas de discours en tant que responsable politique en charge, parce que ce temps de “crise diluvienne” conduit les saints et les prophètes à s’abstenir de toute charge qui les obligerait à des considérations de l’ordre de la politique et assimilés en attendant l’accomplissement de cette crise dont il ne doute pas du terme, – et, dans ce cas, leurs discours, s’il y en avait, se suffiraient à eux-mêmes...) Il est nécessaire, pour lire le discours de Poutine et y trouver l’intérêt qu’on signale, de se détacher vraiment de toutes les références conjoncturelles, politiques, religieuses, etc., que lui-même (Poutine) a voulu y mettre conformément à sa fonction et à son rôle, – et là aussi on trouve une grande différence d’avec le discours de février 2007 qui devait se lire nécessairement avec les références signalées. L’important à cet égard, en septembre 2013, l’événement même, est bien qu’on puisse trouver dans un discours d’un homme politique, et peut-être pour une part à son insu mais certainement à cause de la position particulière de son pays, une matière objective dépassant la conjoncture et même pouvant aisément s’en passer, pour embrasser la seule tragédie nécessairement eschatologique de notre époque.

Il faut donc faire un travail d’inconnaissance active, en rejetant les éléments qui “actualisent” le discours, semblant le rendre plus pertinent mais en réalité le rendant trop conjoncturel. Il suffit de savoir, avant de les abandonner, que ces références conjoncturelles existent, pour être assuré que ce discours n’est pas de pure théorie, mais qu’il constitue une approche implicitement théorique d’une situation bien réelle, et même qu’il s’agit d’une approche théorique qui se forme non par l’esprit et ses abstractions, mais directement à cause des constats sur la vérité présente du monde, – dito, la vérité présente de la crise.

Pour nous, ce qui fait l’essentiel du discours est donc la démarche intellectuelle et spirituelle développée d’elle-même, sans nécessité d’intentionnalité, qui oppose les principes, la pensée principielle, donc la pensée structurante, à l’attaque déstructurante et dissolvante du Système, avec des allusions qui ne sont pas infondées bien entendu selon lesquelles ce Système peut et doit être assimilé au Mal selon l’appréciation que nous en avons (voir le 4 janvier 2013 et le 14 février 2013). L’identification de cette attaque déstructurante, venue évidemment du bloc BAO, c’est-à-dire du Système quasiment à visage découvert, constitue un événement en lui-même également dans le champ de cette dimension intellectuelle et spirituelle, qui rehausse considérablement le débat et la réflexion à propos des événements politiques en cours.

Cette observation sur “l’attaque déstructurante” n’est donc pas seulement théorique, et il s’en faut de beaucoup. L’essentiel des références utilisées, sinon toutes, porte sur des domaines hors de la stratégie et de la sécurité collective, hors de toute mention du fait militaire caractérisant habituellement les relations internationales ; de façon bien différente, elles portent sur les domaines des mœurs et des comportements sociétaux comme reflets d’une tendance civilisationnelle, sur des domaines intellectuels et spirituels avec notamment l’acceptation de l’affirmation des religions ou du rejet de cette affirmation des religions comme l’une des références de la vie publique. Ainsi ne s’agi-il pas d’un constat concernant les relations internationales (grande différence d’avec le discours de 2007, répétons-le), ni même d’un constat portant sur un affrontement de civilisation comme celui qu’implique, par exemple, l’expression “choc des civilisations” définissant une situation faussaire selon des intentions idéologiques ; il s’agit d’un constat portant sur le domaine fondamental par excellence, l’essence même de notre crise générale : un constat sur la différence de sens dans l’exercice et le développement de la civilisation elle-même, – et ce mot de “civilisation” pris dans son sens générique le plus large et nullement spécifique, hors de toute assimilation à une civilisation spécifiquement identifiée. C’est le constat d’une différence fondamentale de sens, c’est-à-dire de l’essence même de la chose, de ce qu’est une civilisation. Cette différence est développée et explicitée, si l’on veut, autour de ce qu’on pourrait identifier comme un affrontement entre les “valeurs” et les principes : les “valeurs” étant l’acquis d’un développement donné (la modernité, dans ce cas), instituées par ceux qui l’ont développé, donc par les responsables humains de la modernité, éventuellement devenues, par la force des choses, des acteurs actifs de ce qui est devenu le Système ; les principes étant ce qui est intangible, qui précède tout développement et toute civilisation, qui structure la voie et le sens de ce que toute civilisation doit chercher à faire pour s’accomplir en tant que telle.

On voit qu’on se trouve là bien loin de la politique, de la stratégie, encore plus loin des standards habituels de l’“idéal de puissance” dont parlait Guglielmo Ferrero (voir le 11 novembre 2008), qui caractérisent en général la cuirasse de références dans laquelle la réflexion de la civilisation-Système telle qu’on la pense nous enferme, pour nous empêcher de penser la civilisation hors du diktat du Système. (Pour rappel et mieux fixer le propos, cette définition de l’“idéal de puissance” par Ferrero, tel que ce même Ferrero le concevait initialement, pour bien identifier les références en question et observer combien elles correspondent à notre propos lorsque nous parlons de la modernité et du “déchaînement de la Matière” : «[I]l est né dans les deux derniers siècles, à mesure que les hommes se sont aperçus qu’ils pouvaient dominer et s’assujettir les forces de la nature dans des proportions insoupçonnées auparavant. Grisés par leurs succès, par les richesses qu’ils ont réussi à produire très rapidement et dans des quantités énormes, grâce à un certain nombre d’inventions ingénieuses ; par les trésors qu’ils ont découverts dans la terre fouillée dans tous les sens ; par leurs victoires sur l’espace et sur le temps, les hommes modernes ont considéré comme un idéal de la vie à la fois beau, élevé et presque héroïque, l’augmentation indéfinie et illimitée de la puissance humaine...»)

L’on sait bien que la forme de cette intervention de Poutine n’est pas une offensive sortie de rien, qu’elle répond au contraire, comme Poutine le précise d’ailleurs, à une offensive du camp adverse, ou du Système certes, qui s’est développée ces deux ou trois dernières années, sur le terrain justement décrit par Poutine (notre identification d'un “affrontement entre ‘valeurs’ et principes”), hors des domaines de la puissance brute, de la stratégie, du fait militaire, etc. (Nous avons nommé cela “l’agression douce”.) Même les crises qui relèvent de la stratégie et de la géostratégie en apparence, comme le cas syrien, se développent de plus en plus sur ce même terrain, par le biais du système de la communication avec ses tromperies et ses développements hystériques, mais aussi ses pressions extraordinaires obligeant les pouvoirs établis à abandonner certains de leurs projets (Obama reculant devant l’opinion publique défavorables à l’attaque contre la Syrie). On peut déduire de tout cela, en un sens, que le débat d’affrontement a progressé en désertant de plus en plus le champ de la puissance pour celui du sens et de la conception de la civilisation, marquant également la progression de la crise d’effondrement du Système, qui est nécessairement une crise du sens affectant la civilisation devenue contre-civilisation. De ce point de vue, le discours de Poutine marque une avancée conceptuelle, sinon une victoire remarquable de la réflexion désormais acceptable, dans le chef de l’identification du sens de l’affrontement. On ne débat plus sous la pression de la puissance et selon les références de l’idéal de la puissance mais on débat de la valeur même de l’idéal de la puissance (contre l’“idéal de la puissance”, au nom de l’“idéal de perfection”, toujours selon le classement de Ferrero) ; l’idéal de la puissance a ainsi perdu sa valeur référentielle objective et exclusive puisqu’il se retrouve partie prenante, avec ses “valeurs” en sautoir.

Il s’agit donc d’un tournant symbolique, de ceux qui ont la force des symboles dans un temps de chaos, un Temps de trouble (Smutnoye Vremya) où seuls les symboles sont capables de dégager une signification cohérente. Cela ne concerne après tout ni la Russie ni Poutine spécifiquement, qui se trouvent là à cause de leur destin historique dont l’importance est évidente, mais qui ne sont là tout de même que comme porte-paroles actant de cette évolution décisive. Le discours de Valdai-Novgorod acte une évolution qui concerne l’ensemble du monde, à l’heure où le monde est sous l’empire d’un Système en crise d’effondrement accélérée et qu’une révolte antiSystème se développe en même temps que le processus d’effondrement se poursuit, et ceci expliquant évidemment cela. Tout cela implique certes pour la Russie d’approfondir rapidement l’évolution de sa propre politique en même temps qu’elle constate l’évolution des conditions de la crise générale. Nous avons déjà largement évoqué cette question en mettant en évidence l’importance fondamentale du facteur général dit de la “spiritualité”, notamment le 7 septembre 2013 (mais aussi le 3 mars 2012, le 23 avril 2012, le 13 décembre 2012, le 8 juillet 2013...). Nous écrivions, ce 7 septembre, concernant la “pathologie américaniste” mais cela étant aussi bien, et ben mieux encore parce que plus précisément, le Système, – et soulignant de gras cette fois ce qui nous importe pour notre analyse en cours : «Les Russes sont pourtant les mieux “équipés”, intellectuellement (au sens large) et spirituellement pour justement appréhender cette pathologie américaniste, ou cette expression opérationnelle du Système que sont l'Amérique et sa politique. [...] Ils doivent nécessairement se poser comme des activistes “résistants” et antiSystème, en se plaçant dans les domaines qu’il faut, y compris et surtout le spirituel, et en agissant dans le domaine de prédilection de la puissance qu’est aujourd’hui la communication.»

La logique du discours de Valdai-Novgorod implique que Poutine devra nécessairement prendre de plus en plus en compte les dimensions que nous détaillons. De même, la Russie doit figurer de plus en plus, non pas comme une nation selon les seuls arrangements géostratégiques même si ceux-ci restent en jeu, mais comme une entité de référence, avec son identité et sa force principielle. C’est dans ce sens qu’elle devient effectivement une référence, comme Snowden le devient lui-même alors qu’une délégation parlementaire brésilienne se prépare à le visiter, et alors qu’il réside justement à Moscou, désormais terre d’accueil ; et cette référence que devient la Russie concerne les affrontements sur le sens de la civilisation, avec le corollaire que cette posture doit avoir pour effet d’accélérer encore la chute du Système... (Et cet effondrement du Système affectera évidemment tous les acteurs de cette pièce tragique, y compris la Russie, et bien entendu sans savoir une seule seconde ce qui succédera au chaos actuel. C’est en cela, avec cette ignorance du sort de tous les acteurs, y compris les plus vertueux, et cette même ignorance du devenir d’après-la-chute, que l’époque est eschatologique.) Les conditions de l’affrontement se précisent effectivement de plus en plus, toujours dans le sens que nous évoquions ce même 7 septembre, selon l’idée que les références anciennes, idéologiques et nationalistes, sont dépassées, ou plutôt transcendées ...

«[Les Russes...] doivent nécessairement se poser comme des activistes “résistants” et antiSystème, en se plaçant dans les domaines qu’il faut, y compris et surtout le spirituel, et en agissant dans le domaine de prédilection de la puissance qu’est aujourd’hui la communication. Il existe d’ores et déjà des exemples concrets, opérationnels, de la sorte d’arrangements et de rapprochements qui poussent à cette nouvelle posture, et qui émaneront de plus en plus de cette nouvelle posture. Ainsi, lorsque des groupes conservateurs US prônant les valeurs familiales et dénonçant la politique-Système officielle (US et du bloc BAO) vis-à-vis de la question des homosexuels considérée d’un point de vue “communautariste” déstructurant cherchent des soutiens, ils en viennent à se référer à la Russie comme “base de référence traditionnaliste” pour leurs conceptions ; pourtant et pour faire mesurer le changement des positions, on doit avoir à l'esprit que “la tradition” politique de ces groupes est l'anticommunisme viscéral, et donc une position antirusse qui ne l'était pas moins. (Ainsi la Russie se sort-elle du piège de la référence à la Guerre froide.)»

Dans ce texte du 7 septembre, nous ne faisions que prendre en compte les événements, mais non sans noter qu’aujourd’hui les événements nous imposent leur loi, et avec quelle vitesse et quelle autorité, sinon quelle légitimité irrésistible. Le discours de Poutine répond à ces événements, en offrant un cadre théorique à la situation nouvelle qu’imposent ces événements. Il y a là un constat d’une rigueur qu’on croirait presque scientifique, au sens des temps anciens du terme : les événements que nous vivons sont de plus en plus précis dans leurs indications ; il n’y a pas à s’y tromper et il y a plutôt à s’incliner devant leur puissance qui est tout le contraire de celle de l'“idéal de puissance”.

 

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