Pfaff-1992 et le délire impérial américain

Les Carnets de Nicolas Bonnal

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Pfaff-1992 et le délire impérial américain

Merveilleux texte souvent cité par Philippe Grasset. Pfaff décrivait la nouvelle dérive fascistoïde, l’impérialisme mégalomane et débile. Il n’avait oublié que deux choses : les élites européennes marcheraient les yeux baissés dans la répugnante combine néo-conne (les valises de billets de PCR) ; deux, le cochon de payant contribuable fermerait sa gueule et continuerait de payer pour engraisser cette armée. Tout cela se savait depuis Démosthène et son discours sur la réforme que mon ami Richer (voyez son phénoménal livre sur Sparte) avait donné à étudier à ses agrégatifs : une foule athénienne abrutie de spectacles et finançant ses guerres avec le racket de la Ligue de Délos et puis des mercenaires.

Car comme dit notre roi préféré, rien De nouveau sous le sommeil.

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...Pour finir dans une caricature burlesque d’empire ?

PARIS - Le nouvel effort du département de la Défense pour justifier le maintien de dépenses militaires élevées aux États-Unis est un travail plus imposant que le précédent. Le mois dernier, un recueil de scénarios de «guerres illustratives à venir» a été publié sous les auspices des chefs d'état-major interarmées. Tous étaient des rediffusions de guerres passées, souvent plusieurs à la fois:la Corée du Nord attaquait la Corée du Sud alors que l'Irak se livrait à un nouveau saccage, ou le Panama pris par des policiers voyous liés à des narcoterroristes qui menaçaient de fermer le canal de Panama pour faire entrer l’Amérique en action.

Ce n'était pas un exercice éclatant d'imagination, et il a trouvé peu de faveur au Congrès. Il a dévoilé un nouvel acronyme du Pentagone, REGT – pour “menace globale émergente / émergente”, signifiant une nouvelle loi américaine ou l'équivalent, exigeant un retour à l'ancien temps de guerre froide et des crédits militaires réguliers et élevés.

Le nouveau programme du Pentagone pour le monde de l'après-guerre froide, divulgué au New York Times par un responsable qui estime que la question mérite plus de débats qu'il n’y a eu, dit que les États-Unis devraient maintenant faire sienne la politique de “convaincre” les autres puissances de ne pas mettre en question « notre leadership ou de chercher ... à renverser l'ordre politique et économi que établi ». L'internationalisme et la sécurité collective ne font pas partie du programme. L’objectif est la domination mondiale « bienveillante » et permanente des États-Unis.

Selon ce guide de planification de la défense – un document interne de l'administration Bush (père) destiné à servir de base au développement de la structure des forces, aux budgets militaires et à la stratégie pour le reste de la décennie, – on doit empêcher le Japon et l'Europe cde devenir des concurrents mondiaux en les gardant dans les zones de sécurité dominées par les États-Unis. Une alliance de sécurité européenne indépendante doit être bloquée car elle porterait atteinte à l'OTAN, considérée comme l'instrument de la prédominance américaine continue en Europe.

Les concurrents potentiels doivent être dissuadés « même d'aspirer à jouer un plus grand rôle régional ou mondial ».La prolifération nucléaire doit être empêchée, si nécessaire, par des interventions militaires unilatérales américaines – même en Europe et dans les anciens États soviétiques.

La Russie continuera d'être la cible des forces nucléaires américaines, en tant que seule menace nucléaire potentielle pour les États-Unis, et la politique américaine visera à empêcher ce pays de redevenir une puissance technologique de premier rang.

Ce document du ministère de la Défense exprime évidemment les intérêts de l'institution qui l'a produit. C'est un programme qui justifie de conserver des budgets militaires élevés, de grandes forces militaires et des bureaucraties de sécurité nationale aussi loin que l'œil peut voir et d’une manière aussi étendue que l’imagination le permet.

On ne peut cependant pas le considérer comme une simple propagande bureaucratique, puisque les politiques préconisées se sont déjà fait sentir. L'hostilité américaine à l'égard de la défense européenne indépendante, vigoureusement exprimée au cours des trois dernières années, renvoie clairement à ces suppositions sur ce que devrait être la relation future de l'Amérique avec l'Europe.Les rumeurs actuelles à Washington sur la nécessité de détruire les capacités nucléaires de l'Irak et de la Corée du Nord doivent être considérées, à la lumière de ce document, comme ayant plus pour les justifier le simple besoin d'un président désespéré pour être réélu.

D'un autre côté, il existe deux obstacles fondamentaux à la réalisation d'un tel programme. La première est que le public américain est peu susceptible de vouloir payer pour cela. De plus, le public américain ne le voudra peut-être même pas.L'hégémonie mondiale est une idée qui plaira peut-être aux publicistes conservateurs et à l'intelligentsia de la sécurité nationale, mais on peut encore compter sur elle pour ébranler les cerveaux en Amérique centrale.

L'Amérique moyenne est de toute façon en grève fiscale. Les États-Unis souffrent d'un énorme excédent de déficit public et de dette privée ; ils refusent de s'acquitter de leurs obligations envers le FMI ou les forces de maintien de la paix des Nations Unies ou de l'ONU ; ils n’ont offert, proportionnellement à leur richesse, qu'un niveau dérisoire d'assistance aux pays de l'ex-communisme, et pratiquement pas du tout au tiers monde ; et il y a à la fois des challengers républicains et démocrates de George Bush, qui se livrent à des campagnes prometteuses pour mettre fin à “ l'aide à l’étranger” – comme s'il y en avait à couper. Un programme de dépenses de 1.200 milliards de dollars sur cinq ans visant à réaliser l'hégémonie mondiale pourrait enthousiasmer ne semble pas de la sorte qui puisse déclencher l’enthousiasme d’un tel état d’esprit, ni même l’adhésion à la politique qu’il implique.

Enfin, comme le suggère un moment de réflexion sur l'histoire géopolitique, il s'agit d'un programme qui générera sa propre antithèse. L'Europe de l'Ouest à elle seule est aujourd'hui un agglomérat industriel substantiellement plus grand que l'Amérique et plus peuplé. Le Japon est une puissance industrielle beaucoup plus dynamique que l'Amérique, avec des taux de croissance beaucoup plus rapides. Les grandes puissances militaires qui ne le sont plus aujourd'hui l'étaient certainement dans le passé et pourraient le redevenir si elles le jugeaient nécessaire.

Ce plan américain tente de substituer la primauté militaire à la prédominance industrielle et économique dont jouissaient les États-Unis entre 1945 et 1975, mais qu’ils ont maintenant perdue.Il ne tient pas compte du fait que la direction politique de l'Amérique dans les années d'après-guerre est venue de l'accomplissement industriel et social, et de l'autorité morale de la politique désintéressée, plutôt que de la simple puissance militaire.

C'est un plan pour le leadership mondial américain à travers l'intimidation. C'est un programme politiquement et moralement retardé dont le résultat logique serait de faire des États-Unis eux-mêmes cette « menace globale résurgente / émergente » que prévoit le Pentagone. Est-ce ce que les Américains veulent ? Finir dans une caricature burlesque d’Empire ?

William Pfaff

(Publié dans l’International Herald Tribune, 12 mars 1992 ; voir le texte original sur ce site.) 

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