On s’agite sacrément dans les rangs

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On s’agite sacrément dans les rangs

26 octobre 2009 — Les deux faits principaux sur lesquels nous allons appuyer notre commentaire, répondant en cela parfaitement à l’intitulé de cette rubrique, sont la formation du gouvernement allemand (coalition CDU/CSU-FDP) et une réunion de l’ASEAN en Thaïlande.

• Le gouvernement allemand entame sa formation après l’accord de gouvernement CDU/CSU (Merkel) et les libéraux du FDP. AP, retransmis par Yahoo.com, présente l’accord et les perspectives du nouveau gouvernement, ce 24 octobre 2009. Un point extrêmement important est l’exigence du retrait des armes nucléaires (tactiques et évidemment US) du sol allemand.

«Guido Westerwelle, the new foreign minister and leader of the pro-business Free Democrats, said at a joint news conference with Chancellor Angela Merkel that he wants all nuclear weapons to be pulled out of Germany — an issue that may prove vexing to the country's NATO allies, including the United States. Merkel said the withdrawal would only be carried out after “talks with our partners.”

»During the Cold War, the United States based nuclear weapons in Germany as part of its deterrent against Warsaw Pact forces. Since the Berlin Wall came down in November 1989, it has removed 95 percent of those weapons. The U.S. has not said how many nuclear weapons are still in Germany.»

La question du stationnement des armes nucléaires tactiques US en Europe (dans certains pays européens de l’OTAN) fait l’objet de poussées contestatrices régulières, de la part des quelques pays concernés. En Allemagne, c’est un débat récurrent, comme on peut le lire par exemple dans le New York Times le 23 juin 2008. Cette fois, l’affaire est traitée beaucoup plus sérieusement puisqu’elle fait partie du programme du nouveau gouvernement.

• Samedi avait lieu une réunion de l’ASEAN, regroupant les pays d’Asie du Sud-Est, avec quelques pays associés et invités (dont la Chine). Ainsi y avait-il, présents effectivement, les “poids lourds” Chine et Japon, dans un cadre asiatique général qui affronte la crise d'une façon beaucoup plus satisfaisante que les ensembles européen et américaniste. But proclamé, selon une proposition du Premier ministre japonais Hatoyama, nouveau-venu comme l’on sait mais qu’on ne cesse de découvrir particulièrement actif – selon BBC.News le 24 octobre 009: «Japan's Prime Minister Yukio Hatoyama argued nations should take advantage of the region's more rapid recovery from the recession than the West. “It would be meaningful for us to have the aspiration that East Asia is going to lead the world,” he said.»

La proposition implique une association de type Union européenne, liée à des partenaires régionaux, notamment la Chine et l’Inde (et aussi l’Australie et la Nouvelle-Zélande). RAW Story (avec AFP, le 24 octobre 2009), donne des précisions sur les bonnes dispositions de la Chine, représentée à la réunion par son Premier ministre, qui présenta un plan pour l’établissement d’un cadre de libre-échange ASEAN-Chine en 2010.

«Chinese Premier Wen Jiabao, presenting a six-point proposal to ASEAN leaders, suggested first that “the China-ASEAN Free Trade Area should be brought into play through publicizing laws and regulations on the free-trade area and the professional training of human resources for it, and by assisting enterprises to make good use of its preferential policies,” China Daily reported. Wen also added that "he hoped the Chiang Mai Initiative Multilateralization (CMIM), a 120-billion-U.S.-dollar regional reserve pool aimed at providing emergency liquidity for countries in financial crisis, could be launched by the end of this year," China View news reported.

»China said it is planning a conference on forming the new Free Trade Area and developing guidelines for business within it. “By 2010, tariffs on almost all goods traded between ASEAN and China would be eliminated,” Xinhua reported.»

La question d’établir des liens formels incluant les USA fait l’objet de désaccords, à l’intérieur de la logique du projet, entre membres de l’ASEAN et, également, avec les autres pays impliqués par le projet. Pour l’instant, la question est laissée de côté, comme n’étant pas considérée comme centrale. Il est possible que les USA, eux, fassent tout ce qu’il faut pour qu’elle devienne la polémique centrale du projet. C’est bien entendu un aspect politique essentiel du projet asiatique.

Une logique mimétique de rupture

@PAYANT Si nous avons rapproché ces deux informations, c’est d’abord parce qu’elles concernent au premier chef les deux vaincus de la Deuxième Guerre mondiale, dont l’alignement sur les USA a été depuis 1945 une constante de leurs politiques. Les deux pays, en même temps, même si c’est de façon différente, sur des points très différents, sans doute avec des conceptions et des projets différents, peut-être avec des arrières pensées (quand il y en a) différentes, prennent pourtant des orientation parallèle – “mimétiques”, pourrait-on également les qualifier, dans leurs effets possibles sinon probables, et, surtout, dans ce que ces effets nous font percevoir des conséquences indirectes. Nous voulons dire que l’évolution est parallèle et que la logique est mimétique.

L’orientation allemande vis-à-vis du nucléaire US a toujours implicitement existé depuis la fin de la Guerre froide. Elle répond d’abord à une poussée constante du “pacifisme” du public allemand. On y ajoutait également le désir des Allemands (c’était l’attitude explicite du ministre des affaires étrangères Joschka Fischer, en 2005) de faire un geste vers les Russes, contre lesquels ces bombes étaient déployées du temps de la Guerre froide. Maintenant, considérons la situation objective: la demande allemande va, comme on dit, “semer le trouble” au sein de l’OTAN, pousser les autres pays (Belgique, Hollande, Italie, Turquie) de l’Alliance dépositaires des mêmes largesses nucléaires du Pentagone vers la même demande. Le “trouble” risque de dégénérer en débat dont le thème sera, volens nolens, l’affaiblissement de la présence US en Europe. Ce débat aura lieu alors que la Russie s’affirme, ne serait-ce que par l’intérêt que tout le monde lui porte, et s’apprête à relancer sa proposition d’une nouvelle architecture de sécurité en Europe. On voit vers où porte la dynamique, qui est l'affaiblissement de la position générale des USA en Europe

Du côté de l’Asie, c’est d’abord l’évolution du Japon qui est impliquée, qu’on commence à apprécier comme un facteur important des relations internationales. Mais c’est aussi l’évolution de la Chine qui est impliquée, indirectement. Le projet envisagé à la réunion de l’ASEAN coupe les ailes aux oppositions stratégiques sur lesquelles le Pentagone fait reposer ses pressions et imposent sa présence. Si Chine et Japon sont rassemblés dans un vaste “bloc” type-UE, la logique belliciste qui fait de la Chine la principale menace contre le Japon en Asie, selon certaines thèses stratégiques, est complètement retournée. La logique de “bloc” régional l’emporte sur la logique de tension régionale.

En même temps, on a confirmation de la nouvelle que nous rapportait Henry Kissinger de sa visite à Pékin: «Les Chinois ne font pas confiance à l'Amérique pour bien mener les grandes affaires politiques de la planète. […] Aujourd'hui, ils ont engrangé leurs pertes, mais jamais plus ils ne nous feront confiance dans le domaine financier. C'est le grand changement.» Et l’on a l’indication que pour les Chinois, la logique de “bloc” l’emporte sur la logique du condominium, type-G2. Dans cette revue de détails des grands bouleversements asiatiques, comme dans le cas allemand, un acteur est en repli, ou marginalisé: les USA.

“L’évolution est parallèle et la logique est mimétique”, disions-nous plus haut, et cela concerne les deux instruments de l’évolution ainsi décrite qui acquiert effectivement une logique mimétique – l’Allemagne et le Japon. Certes, ils ne sont pas les seuls acteurs; certes, leurs desseins sont loin de correspondre, ou d’aller aussi loin que l’analyse que nous en faisons. L’essentiel est qu’une évolution entraîne une logique mimétique dont le terme naturel, agissant comme une force d’attraction, est la rupture des liens de sujétion avec les USA. Qui pourrait croire que cette rupture-là, que l’Allemagne et le Japon veulent certainement très pacifique, si même ils y songent (ce qui serait loin d’être le cas de l’Allemagne, plus encore que pour le Japon), n’a pas une potentialité explosive de rupture tout court? Comme nous l’écrivions le 24 octobre 2009, les USA ne savent ni accepter, ni aménager leur déclin et leur repli. Le fait que tout cela n’est en rien prémédité ni calculé, d’aucun côté sans doute, rend l’évolution encore plus dangereuse et explosive.

Il y a donc une force singulière dans ces deux événements parallèles et mimétiques, une force qu’ignorent certainement ceux qui les déclenchent. Elle est d’autant plus singulière, c’est-à-dire grande, qu’elle concerne d’autres acteurs majeurs, en Europe et en Asie, dont on ne voit aucun qui ait intérêt à la contrecarrer, dont on voit que tous ont, dans une mesure plus ou moins grande, intérêt à l’accompagner et donc à lui insuffler leur propre dynamique. Il vient un moment où la conjonction des intérêts et des dynamiques, dans de telles circonstances incontrôlées, finit par susciter une circonstance générale mondiale qui ressemble à un “hallali”. Les hommes n’ont fait que suivre les chiens, c’est-à-dire les événements, entrainés par leur flair et leur instinct de prédation.


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