Notre infamie à visage découvert

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Notre infamie à visage découvert

10 février 2011 — Nos affaires ne vont pas exactement comme il faudrait. Nous parlons de l’Egypte et nous disons bien “nos affaires” ; et si nous disons bien que “nos affaires ne vont pas exactement comme il faudrait”, c’est parce que les Egyptiens, – c’est-à-dire “le peuple”, selon ce mot qui persiste dans notre vocabulaire, – ne lâchent pas prise. Au contraire, les Egyptiens/le peuple marquent des points, comme l’observe ce 10 février 2011 Aljazeera.net. (La protestation s’étend avec l’encerclement du Parlement et des bureaux du gouvernement, les syndicats sont entrés dans la contestation et avec eux des contingents d’ouvriers, les “pauvres” des campagnes, – “le peuple”, eux aussi, – s’avèrent plutôt partie prenante dans “la révolution”.)

La chose est confirmée ce matin (10 février 2011) par Donald McIntyre, de The Independent, qui assortit cette observation d’une remarque qui nous conduit à l’essentiel de notre sujet de ce jour : “le peuple gagne du terrain, – mais l’Ouest est-elle en train de l’abandonner?”

«The determined mood of the protesters exposed a division between the perceptions of Western governments that Hosni Mubarak will not go until September, and the demonstrators’ continued calls – and predictions – for an imminent end to the President’s 30-year rule.

»There has been a growing acceptance in Washington and European capitals that Mr Mubarak will remain until September. While recognising they are not yet conclusive, Western governments believe that pledges of reform, and the removal of some key regime figures, reflect progress towards the democratic Egypt the protesters are seeking.»

Robert Fisk, le fameux reporter de The Independent, répond avec fureur à la question de McIntyre, dans le même Independent ce 10 février 2011 : “oui, bien sûr, l’Ouest abandonne, – non, l’Ouest trahit la révolution égyptienne pour l’établissement de la démocratie”. L’Ouest, les gouvernements certes et sans la moindre surprise pour ces rassemblements de pauvres et faibles âmes, mais aussi et surtout, l’élite des intellectuels libéraux occidentaux, libéraux et démocrates, sont partie prenante de cette trahison. Fisk est furieux, et ses amis BHL & compagnie la sentent passer... L’“élite des intellectuels” occidentaux peut être désormais qualifiée, d’un point de vue métahistorique, comme “la lie des intellectuels” des cinq derniers siècles de notre civilisation devenue “contre-civilisation”. (Mais “les intellectuels occidentaux”, libéraux et démocrates, comme “lie des intellectuels”, sont tous les intellectuels institutionnalisés si bien que “la classe des intellectuels” n’est plus aujourd’hui que lie et peut-être définie comme telle, – le vin a disparu.)

Ecoutons la fureur de Fisk. (Il fait allusion dans son texte au fameux article, de 1983 nous semble-t-il, de Max Gallo dans Le Monde, sur “le silence des intellectuels”. Fisk ne s’est pas trompé concernant BHL, le clown bien connu. Manifestement à notre sens, Fisk a transformé le nom d’Alain Finkielkraut en Alain Finkelstein [Il n’y a qu’un Alain Finkelstein référencé sur Google, médecin gynécologue sans aucune activité politique publique] ; ainsi l’évidence et la logique nous poussent-elles à y voir effectivement une référence à Finkielkraut, habitué de ce genre de bataille politique.)

«There is nothing like an Arab revolution to show up the hypocrisy of your friends. Especially if that revolution is one of civility and humanism and powered by an overwhelming demand for the kind of democracy that we enjoy in Europe and America. The pussyfooting nonsense uttered by Obama and La Clinton these past two weeks is only part of the problem. From “stability” to “perfect storm" – Gone With the Wind might have recommended itself to the State Department if they really must pilfer Hollywood for their failure to adopt moral values in the Middle East – we've ended up with the presidential "now-means-yesterday”, and “orderly transition”, which translates: no violence while ex-air force General Mubarak is put out to graze so that ex-intelligence General Suleiman can take over the regime on behalf of America and Israel.

»Fox News has already told its viewers in America that the Muslim Brotherhood – about the “softest” of Islamist groups in the Middle East – is behind the brave men and women who have dared to resist the state security police, while the mass of French “intellectuals” (the quotation marks are essential for poseurs like Bernard-Henri Lévy have turned, in Le Monde's imperishable headline, into “the intelligentsia of silence”).

»And we all know why. Alain Finkelstein talks about his “admiration” for the democrats but also the need for “vigilance” – and this is surely a low point for any ‘philosophe’ – “because today we know above all that we don't know how everything is going to turn out.” This almost Rumsfeldian quotation is gilded by Lévy's own preposterous line that “it is essential to take into account the complexity of the situation”. Oddly enough that is exactly what the Israelis always say when some misguided Westerner suggests that Israel should stop stealing Arab land in the West Bank for its colonists.

»Indeed Israel's own reaction to the momentous events in Egypt – that this might not be the time for democracy in Egypt (thus allowing it to keep the title of “the only democracy in the Middle East“) – has been as implausible as it has been self-defeating. Israel will be much safer surrounded by real democracies than by vicious dictators and autocratic kings. To his enormous credit, the French historian Daniel Lindenberg told the truth this week. “We must, alas, admit the reality: many intellectuals believe, deep down, that the Arab people are congenitally backward.”»

Nous n’avons rien lu de ce que BHL et Finkielkraut ont écrit sur l’Egypte, et n’avons nul projet de le faire parce que notre temps est précieux et qu’il nous importe de ne pas le perdre. (BHL, aucune surprise pour ce clown peinturluré à la dernière mode, plus faible et pathétique que méchant ; plus de tristesse pour Finkielkraut, pauvre âme perdue depuis 9/11 dans l’aveuglement et la passion que lui impose le Système, – Israël ou pas, – et qui n’est plus que l’ombre du Finkielkraut glorieux qui avait réhabilité pour ses “amis intellectuels”, et à leur grand dam, le grand Péguy, – en 1992, Charles Péguy, lecteur du monde moderne.) Nous nous en tenons à la fureur de Fisk, qui est significative ; ce pourfendeur des oppresseurs avait souvent la faiblesse de ne pas faire le procès complet d’Israël pour qui il gardait des faiblesses ; dans cette occurrence il saute le pas et dénonce comme des complices, “objectifs” jusqu’à l’être en toute connaissance d’une cause qu’ils sont incapables d’appréhender pour ce qu’elle est, cette “lie des intellectuels” en question.

Par conséquent “les intellectuels” temporisent, raisonnent, jouent aux fins politiques en maniant la nuance comme on fait de la litote et du slogan, passent pour des “sages” et des raisonneurs raisonnables alors qu’ils ne font que dissimuler l’infamie sous le manteau de la raison ; bref, ils modèrent leur passion qu’ils ont si vive, qu’ils ont déchaînée en vérité, dans nombre d’autres occurrences où on les retrouve chantant implicitement sinon explicitement les louanges de toutes les forces du Système, déchaîné lui aussi ; ce déchaînement qui les pousse à bientôt trouver que ce serait un grand progrès démocratique, et un progrès suffisants après tout pour les “démocrates” égyptiens en révolte et qu’on applaudit certes mais point trop n’en faut, de voir le dictateur-en-chef Moubarak discrètement supplanté par une sorte de “dictateur à la place du dictateur”, qui n’est autre que le tortionnaire-en-chef du régime. Bref, en fait de démocratie cela devrait leur suffire, et nous retournerions à nos éditoriaux bien rémunérés pour dénoncer l’hydre islamiste et pour chanter la gloire de la démocratie comme une “chose-en-soi” à ne pas mettre entre toutes les mains.

Mais nous voulons en effet nous placer sur un autre terrain que celui que Fisk choisit, qui est tout de même, de son point de vue, le terrain de la trahison du libéralisme démocrate et progressiste par “la lie des intellectuels”, ou intellectuels tout court (ne parlons pas des directions politiques qui sont naturellement sur la même voie, aucun intérêt). La fureur de Fisk nous sert pour introduire notre sujet vers le point de vue que nous estimons fondamental ; aussi ne le suivons-nous pas dans le fondement de sa critique qui reste une affirmation des valeurs libérales et progressistes. Simplement, Fisk est plus honnête que les autres, et puis il est “sur le terrain” et il voit les choses, et il a de la compassion ; aussi nous restitue-t-il une part non négligeable des effets de notre infamie (celle du bloc américaniste-occidentaliste).

Ce qui nous intéresse dans ce cas, après avoir reconnu cette infamie comme telle par le biais de ses effets, et comme une évidence à laquelle nous devrions nous habituer sans perdre notre temps à nous en indigner et à la dénoncer (Fisk suffit à la chose, avec sa fougue et sa plume furieuse, autant que ses enquêtes), c’est la source profonde, le fondement, la cause fondamentale de l’infamie. Il se trouve que, dans notre très prochaine livraison de dde.crisis, qui sera sans doute demain en ligne, nous nous livrons à une analyse métahistorique du complexe militaro-industriel US, avec le Pentagone essentiellement. Un des aspects de notre thèse est que le Complexe (comme nous le nommons) a acquis une dimension autonome propre à partir du début des années 1960, qu’il est devenu un artefact à la fois symbolique et mystique, à la fois système anthropotechnocratique et égrégore, et évidemment représentation formidable et privilégié du système du technologisme et, plus largement, de ce mouvement du “déchaînement de la matière” que nous distinguons depuis la début du XIXème siècle (voir les différents texte et notre rubrique sur La grâce de l’Histoire). La raison humaine s’est complètement subvertie en faisant allégeance à cette “force”, et cela est apparu d’une façon décisive et indubitable, dans le chef justement de ces intellectuels libéraux, démocrates et progressistes, dans les années 1990, – intellectuels devenant ainsi “la lie des intellectuels”, sans plus de vin pour faire passer la pilule. Cette allégeance se manifeste aujourd’hui sous une forme grotesque et infâme, comme le relève Fisk, notamment par le biais d’une allégeance à Israël qu’on voudrait juger comme sentimentale et idéologique, mais qui est plus que jamais une allégeance au Complexe et au Système (l’Israël d’aujourd’hui étant lui-même une créature du Complexe et du Système). L’infamie évidente actuelle de “la lie des intellectuels” n’est que l’expression, pour ces pauvres âmes, de la crise générale qui affecte le Système, donc le Complexe, qui affecte dans le même mouvement l’Egypte comme pays-satellite et temple de la corruption et des basses œuvres du Complexe (du Pentagone), et ainsi de suite.

Nous reproduisons ci-dessous l’extrait de la rubrique de defensa de dde.crisis qui concerne ce passage de la définitive conversion en allégeance à ciel ouvert de “la lie des intellectuels”. Leur “infamie à ciel ouvert” est la manifestation hurlante de leur allégeance et de leur crise… Nous ne devrions leur en tenir en vérité aucune rigueur, parce que leur pauvreté d’âme fait d’eux plus des victimes et des prisonniers que des complices. Ils soignent cela en développant leur passion criarde, comme s’ils vivaient sans fin un épisode maniaque de la classique maladie de la psychologie humaine qu’est la maniaco-dépression ; la manifestation extrême de leur maladie dans son épisode de “possession” (l’épisode maniaque) est leur pathétique thérapie, signe qu’ils sont bien créatures du Complexe et du Système, et rien d’autre.

Dans cet extrait dedde.crisis, nous avions accompagné le titre «Métaphysique du Complexe» du sous-titre : «Durant les années 1990, le Complexe rencontra toutes les illusions de la modernité progressiste, – il fut aimé...»

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Métaphysique du Complexe

(dde.crisis du 10 février 2011)

«Il est caractéristique d’observer les rassemblements qui se firent, dans les années 1990, autour d’une politique interventionniste-humanitariste US qui fut essentiellement et naturellement inspirée par le Pentagone, selon cet “esprit” du Complexe que nous avons défini plus haut. Cette activité se déploya avec la Guerre du Golfe, mais surtout sous la présidence démocrate de Clinton, avec les diverses aventures yougoslaves jusqu’à “la guerre du Kosovo” de mars-juin 1999. D’une façon apparemment paradoxale, nous quittons le domaine de la politique de sécurité nationale et de la stratégie pour celui de l’humanitarisme et de la politique de la “moralisation”; et, d’une façon remarquable pour un organisme qui avait été haï et dénoncé comme impérialiste, voire “fasciste” par la gauche libérale, le Complexe acquit dans ce contexte une sorte d’aura justement libérale, dans le sens implicite du progressisme et de l’humanitarisme. Le plus remarquable de cette période est certainement le rassemblement de ceux que l’on nommait à Washington les “liberal hawks” (“faucons progressistes“, si l’on veut), réunissant une sorte d’intelligentsia allant des experts aux intellectuels libéraux, et qui trouvait sa place aussi bien aux USA qu’en Europe, et particulièrement chez les “intellectuels médiatiques”, – type Bernard-Henri Levy et Glucksmann en France, pour identifier le calibre de la chose.

»Ce renversement de perception en faveur du Complexe, impliquait en réalité la perception d’une puissance psychologique mariée à la conception libérale et progressiste (démocratie, droits de l’homme, etc.). On peut comparer ce phénomène au surgissement, en 1820-1825, en Europe et particulièrement en France, d’un mouvement culturel et bourgeois qui embrassait la puissance industrielle et économiste pour les marier à la philosophie des Lumières, et se trouvant ainsi fort proche des conceptions américanistes. Ce mouvement, soutenu par les puissances économiques, trouva sa définition dans la formule à l’emporte-pièce de H. Rouhier, qui épouvanta Stendhal et l’amena à rompre avec le libéralisme pro-américaniste: «Les Lumières, c’est désormais l’industrie.» C’est une semblable mutation, et selon le même esprit sans aucun doute, qui s’opéra dans les années 1990, qui imposa l’“interventionnisme humanitaire”, ou «les bombardement humanitaires», selon la poétique interprétation que le président-poète Vaclav Havel donna des bombardements du Kosovo... En quelque sorte, l’on dirait, en actualisant la formule dans le sens progressiste: “Les Lumières, c’est désormais le Pentagone”.

»Ce n’est pas le moindre paradoxe, ou bien ce n’est pas un paradoxe du tout si l’on va au fond des choses, de voir le Complexe implicitement transformé en une entreprise progressiste de mise en ordre des “esprits et des cœurs” selon les conceptions libérales... Cette mutation qui semblerait extraordinaire à l’esprit court, rend compte de la nature de la chose, – autant de l’esprit libéral que de la substance du Complexe. […]

»Il y a dans cette alliance implicite entre le Complexe et le libéralisme tous les ingrédients du Système général qui a pris en main nos destinées, et une application au goût du jour du schéma que nous affectionnons du “déchaînement de la matière”. Le Complexe représente finalement l’application postmoderniste du système du technologisme porté à son extrême, et représentant ainsi toute la puissance de la matière brute. Le soutien du libéralisme à cette force de la matière (“les Lumières, c’est désormais le Pentagone”) tient exactement le rôle de la raison humaine, basculant dans la perversion depuis les Lumières et qui recouvre et habille cette expansion de puissance brute de concepts élevés (humanitarisme, démocratie) qui lui donnent fière allure et bonne réputation.

»Ces observations peuvent paraître futile, à cause de leur ton éventuellement, mais elles ne le sont nullement. L’idée du “Les Lumières, c’est désormais le Pentagone” est bien un prolongement et un enfantement postmoderniste du «Les Lumières, c’est désormais l’industrie» de Rouhier, circa 1825; et l’observation de Rouhier, elle, situe bien l’enjeu du concept général qui renvoie à la prétention métaphysique du Système... Il s’agissait en l’occurrence de la recherche d’une sorte de “légitimité métaphysique”, si l’on veut, avec le mariage du concept de Progrès (“les Lumières”) et de ce courant de matière déchaînée, devenue force et technologisme, qui prit son essor entre la fin du XVIIIème et le début du XIXème siècles. La représentation habillée et convenable, adaptée au schéma métaphysique recherché en faisant se correspondre et se fondre à la fois l’un dans l’autre “matière déchaînée” et Progrès, était “l’industrie” en 1825; depuis la décennie des années 1990, cette représentation a été toute entière confiée au Pentagone, ou disons au Complexe... Puisqu’il s’agit de métaphysique et que l’événement 9/11 doit aussi bien être vue comme le couronnement de la décennie des années 1990 par sa brutalité et l’exacerbation de l’humanisme et des bombardements (voir Havel) qui s’ensuit, on doit aussi bien mentionner le symbolisme de cette observation que fit James Carroll dans son livre House of Power; observation selon laquelle il faut mesurer la puissance symbolique du fait que le premier coup de pioche sur le chantier de l’édification du fameux bâtiment pentagonal fut donné le 11 septembre 1941 à 09H00 du matin, exactement 60 ans, minute pour minute, avant l’attaque 9/11.

»C’est un événement considérable que la “légitimité métaphysique” du Progrès ait englobé à partir de la fin de la Guerre froide, comme un de ses principaux composants, le Complexe, ou Pentagone, avec ses us et coutumes. Il place l’esprit humain de notre époque, représenté par le Progrès en général, devant la tâche remarquable mais redoutable de faire d’un système entièrement tourné vers la destruction et la déstructuration, l’outil de l’accomplissement de notre civilisation. A partir de là, au long des années 1990, naît une tension qui ne se démentira plus, dont 9/11 sera un des paroxysmes après d’autres et avant d’autres. Cette tension concerne une situation où la vertu métaphysique de notre destin, et du Progrès en général, est définitivement liée au Complexe. Nous ne pouvons sortir de cette difficile situation que par la crise générale...»