Nos Grands Cimetières sous la lune

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Nos Grands Cimetières sous la lune

5 juillet 2018 – Cela fait plusieurs fois que je réagis à un article d’Orlov publié sur ce site grâce à nos amis du Sakerfrancophone, – et une fois de plus comme on va le voir. Je m’interroge à ce propos et trouve cette explication qu’Orlov a un regard sur le monde d’un étranger à mon pays (ai-je d’ailleurs encore l’esprit ou le goût de dire cela de la France-telle-qu’elle-est ?), dont l’intelligence est avérée et fort vive, la culture incontestable puisque Russe, l’ironie flegmatique et piquante faite pour ne pas déplaire à un Français, enfin avec la tournure de l’esprit bien marquée mais je pense très différente de la mienne. Donc, référence incontestablement respectable, mais qui excite chez moi le besoin du commentaire sur une voie différente, sur les problèmes essentiels qu’il aborde avec un bon sens de l’universalité.

Il s’agit donc du texte mis en ligne aujourd’hui, et traitant du “cimetière européen” (ou du “suicide européen” selon Lavrov, autre référence de haute valeur).

Cette idée de “cimetière” européen choisi par Orlov est particulièrement significative et justifiée. Encore y a-t-il cimetière et cimetière, et Orlov lui-même le dit bien... Celui qu’évoque Karamazov pour le compte de Dostoïevski, et même bien sûr ceux de Bernanos, ont infiniment plus d’allure et de grandeur tragique, infiniment plus de vie en un sens, – goûtez donc le paradoxe, chers zombies-postmodernes qui raffolez des paradoxes déconstructeurs, – que l’extrême entropisation qui caractérise les nôtres, – je veux dire “les vôtres”, de cimetières, ô zombies-postmodernes. C’est-à-dire qu’il s’agit de cimetières où ne reposent pas de ces morts d’antan qui méritaient le respect puisqu’ils étaient parvenus à l’étape suprême pour qu’on se souvienne de leurs gloires et de leurs vertus, mais de cimetières des zombies-postmodernes, c’est-à-dire des morts-vivants, exactement le standard de notre contre-civilisation, – qui dansent leurs bacchanales sur un rythme-rap d’entropisation, sur une rengaine lancinante mais très rock’n’roll de reductio ad nihilum.

Orlov a une vision à-la-Raspail (Le camp des saints) qui annonce le Barbare et la barbarisation de la France, bien plus qu’à-la-Houellebecq (Soumission) qui observe sardoniquement l’islamisation de la France dans la paix sociale et l’adaptation si habile et efficace des privilèges de la classe intellectuelle française, donc de la fameuse “intelligence française”, au nouvel ordre musulman. 

Malgré la valeur de ces références, je tends à considérer d’un œil différent ce qui est, – cela, c’est incontestable, – ce qu’on peut considérer comme un “cimetière européen”. Là où Orlov emprunte une route sans véritable issue, à mon avis, c’est lorsqu’il représente la situation comme la barbarie investissant un continent avachi dans la lâcheté et dans la décadence, abruti et aveuglé par le confort. D’abord, je ne sais pas si les “barbares” sont vraiment des barbares même s’ils peuvent paraître l’être dans la façon qu’ils font leur migration, ou qu’on les force à faire leur migration. (Qui a bombardé la Libye, la Syrie, l’Irak et ainsi de suite ? Qui peut nier que nombre d’entre eux viennent de vieux pays dotés de riches cultures ?) Ensuite, je sais d’expérience et d’intuition sûres, que ceux qui, en Europe, les invitent à venir sont beaucoup plus hystériques que mollement décadents, et qu’ils sont, eux, sûrement des barbares, de la pire catégorie de la barbarie postmoderne. (Voir La Barbarie intérieure et L’Homme dévasté, de Jean-François Mattei, parmi tant d’autres travaux d’autres plumes.)

Il n’empêche, et cela est paradoxalement juste, que le portrait d’une situation de choc que brosse Orlov répond à une perception justifiée, et à une vérité-de-situation parmi d’autres. Nous avançons, dans cette époque étrange et maléfique, dans le paradoxe constant, dans la contradiction permanente et omniprésente. La migration est certes un choc qui semble menacer l’Europe dans sa substance, d’une part ; mais l’Europe, avec ou sans migration, l’Europe telle qu’elle est déjà et depuis plusieurs décennies, est sans aucun doute le “cimetière d’une civilisation”. Oh oui, c’est bien depuis des décennies jusqu’à atteindre la mesure d’un ou deux siècles que nos dirigeants et nos élites-Système s’emploient à toute force à en effacer les traces, à en fausser le souvenir, à transformer la mémoire de cette civilisation en un simulacre de mémoire pour mieux renforcer le simulacre d’aujourd’hui dont ils s’emploient (suite) à faire la promotion pour mieux y farder leurs médiocrités d’atours flamboyants.

Comme disent nos fiers dirigeants européens qui ne peuvent penser hors de l’UE-Bruxelles, « Il n’y a plus de crise migratoire, il y a une crise politique » (Macron), – sous-entendu, cette “crise politique” causée par ceux qui “prolongent” la “crise migratoire” pour en faire un argument électoral. Inutile de donner cette peine à la sophistication de ces esprits réduits ad minimum minimorum, il suffit de constater qu’il n’y a ni crise migratoire ni crise politique puisqu’il y a une crise de civilisation, sous forme de Grande Crise d’Effondrement du Système, et qu’elle les contient toutes.

D’où il s’ensuit que je ne vois pas la “crise migratoire” comme un phénomène isolé du reste et dévastateur qui provoquerait un effet bien défini (la “barbarisation de l’Europe” ou “le suicide de l’Europe”), mais comme une partie d’un tout qui s’est déjà organisé en un immense désordre, – oxymore favori des postmodernes, – et cet immense désordre s’en trouvant encore renforcé. La migration s’inscrit en effet dans cette crise de civilisation dont la manifestation sociale générale, transmutée en phénomène sociétal d’une impressionnante massivité, s’exprime dans les fameuses initiales désormais aussi connues que l’ONU ou le PSG, de LGTBQ. Je cite ici, pour nous agrémenter l’humeur, trois incidents ou événements comme autant d’artefacts de la “comédie déshumaine”, en apparence dérisoires, indiquant les directions folles et diverses où se développe cet immense désordre, accentué par les effets de la migration, d’ailleurs aussi bien psychologiques que sociaux ou autres. Ils ont des allures d’anecdotes mais, dans notre époque, “la folie est dans le détail”, et surtout le “détail opérationnel”qui nous offre toute la gamme des contradictions et des paradoxes déstructurants et dissolvants.

• Le 2 juillet, la Gay Pride de l’édition 2018 de l’île Maurice a dû être annulée à cause d’une manifestation menaçante de musulmans radicaux clamant “Allah Akbar”. Deuxième année consécutive que les LGTBQ sont ainsi privés de leur célébration annuelle par les rigueurs des préceptes de cette religion interprétés avec entrain, mettant en évidence combien les facteurs de la crise générale sont confrontationnels entre eux, combien la diversité n’a pour fonction que de créer une concurrence et une intolérance réciproque des crises.

• L'Organisation de Lutte contre le Racisme Antiblanc (OLRA) se met en place en France et attaque en justice des personnalités pour des propos “racistes antiblanc”, et en premier lieu la ministre de la Culture Nyssen qui a répercuté l’anathème de 2015 de Delphine Ernotte contre les “hommes blancs de plus de 50 ans” trop nombreux à France-Télévision. L’OLRA prend comme avocat le redoutable Gilles-William Goldnadel, juif, pro-Israël et de sentiment sioniste me semble-t-il, fameux pour sa verve polémique on imagine dans quel sens, et qui déclare le 3 juillet, pour expliquer la plainte qu’il va déposer contre Nyssen : « Quel est le principe qui ferait que seuls les Blancs n'auraient pas le droit de se défendre contre les discriminations ? Poser la question, c'est y répondre : dans le creux de cette interrogation se niche un racisme antiblanc d’autant plus insidieux qu'il est interdit de l'évoquer. En vérité, dès qu'il s'agit des Blancs, tout est permis, y compris la discrimination et la ségrégation. » Cela revient à prendre la voie de faire de facto et avec la meilleure raison du monde, du“Blanc” une communauté qui ferait partie de la “diversité” et devant ainsi bénéficier des mêmes droits et des mêmes protections que les autres LGTBQ, et que les migrants bien entendu. Cette logique-là qui achève l’absurdité de la situation générale finira bien vite par s’imposer, et l’on devra s’en féliciter au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ; Mélanchon pourra aller allumer un cierge à la mémoire de son cher Maximilien. 

• L’officialisation du “genre transgenre”, comme dirait Raymond Devos s’il vivait encore, transforme entre autres choses le sport féminin d’une façon qui aurait séduit Pierre de Coubertin (« l’important, c’est de participer »), en même temps qu’il confronte le féminisme à la question fondamentale de la discrimination entre hommes et femmes dans les sports...  Dans le Connecticut ont eu lieu des compétitions nationales, où l’on a vu deux athlètes transgenres récemment qualifiés (qualifiées ?) chez les femmes écraser les concurrentes garanties femmes d’origine. Terry Miller était un médiocre sprinter homme cet hiver ; il a changé de genre et, avec son copain-copine Andraya Yearwood, a survolé les 100-mètres et 200-mètres femmes cet été, et écrasé les autres concurrentes chez lesquelles on sentait poindre quelque amertume. (Comme l’on sait la théorie du genre nie la différence biologique des sexes et la place cette différence aux niveaux social, culturel, psychologique, – alors, les-gars/les-filles, on sprinte ensemble...)

Je vous l’avais dit, ce n’était que de l’anecdotique qui semble bien peu de choses dans la marée migratoire, et qui pourtant nous dit tant de choses à propos de la démence où nous nous abîmons et où la migration a sa place, mais pas une responsabilité fondamentale après tout. Cet aspect anecdotique donne une idée du bouffe qui nous baigne aujourd’hui, mais aussi nécessairement de la tragédie qui l’accompagne (“tragédie-bouffe”), – et là-dessus, bien entendu la “crise migratoire” ne suffit pas, loin de là, à tout expliquer ; elle joue son rôle qui est de “mettre de l’huile sur le feu” en exacerbant toutes les autres situations crisiques.

L’Europe n’est malheureusement pas seulement un cimetière déjà ancien d’une civilisation disparue. Les débris de la chose ont vu naître un immense simulacre d’asile construit selon les règles de la déconstruction, qui n’est surtout pas celui où les fous ont pris le pouvoir (trop facile, ça) mais celui où les dirigeants et le personnel sont devenus plus fous que ceux qu’ils sont occupés à soigner.

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