“Mon” simulacre, à l’origine

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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“Mon” simulacre, à l’origine

25 mai 2017 – J’ai déjà dit, d’une façon ou l’autre, combien j’ai avancé dans ma vie comme un autodidacte, entrant dans des domaines que je n’avais jamais précisément envisagés pour moi-même. Ainsi en est-il principalement des matières proches de la philosophie, de la métaphysique, etc., autour desquelles il m’arrive de plus en plus souvent de m’agiter, qui m’étaient inconnues à l’origine de ma carrière. J’ai fait cela, je l’avoue, sans autorisation de l’Université. J’y suis venu de manière naturelle, empirique, parce qu’en progressant j’ai découvert combien cette progression nécessitait de faire appel à ces domaines.

Ainsi en est-il des mots et des concepts dans ces matières, qui permettent d’appuyer et de structurer une pensée, de la guider, de lui donner à la fois des outils et des références, de la faire progresser, parfois à pas de géant, parfois de la révolutionner. (On trouve de ces mots, ou concepts, bien sûr dans le Glossaire.dde.) Ainsi en est-il du mot “simulacre”, dont on voit qu’il est d’emploi répété ces derniers temps sur le site : voilà le point central justifiant ce texte aujourd’hui, puisqu’effectivement “simulacre” est apparu de nombreuses fois ces derniers jours.

Certes, je ne découvre pas le mot, qui est d’un emploi courant et ancien (le latin simulacrum pour “simulacre” et simulatio pour “feinte”, ”faux-semblant”, et “simulation” évidemment), ni même sa signification, ni même sa place (approximative pour moi, jusqu’alors) dans la philosophie depuis si longtemps, au moins depuis Platon. Ce que je découvre peu à peu, puis brusquement en vérité, c’est son poids considérable pour moi-même et pour le travail que j’effectue, sa puissance phénoménale et la complexité de sa signification depuis que je l’ai adopté pour le considérer d’un point de vue plus personnel, pour lui donner une place dans mon rangement dialectique (ou, disons, mon arsenal dialectique). C’est dire, effectivement, que je me le suis approprié à ma façon, selon mes conceptions, comme chaque esprit doit pouvoir faire en toute loyauté et en toute liberté, c’est-à-dire en signalant, en expliquant et en définissant cet emprunt. On comprend aisément, par ailleurs, en lisant certaines pages récentes de ce Journal-dde.crisis et du site lui-même, combien le livre de Mattei, L’homme dévoyé, m’y a aidé.

(Sans m’attarder une seconde à juger de leur qualité relative [“le plus grand”, “le plus important”, etc.] ni même de leur qualité absolue [“chef d’œuvre”, etc.], je préciserais ma conviction qu’il y a des livres qui, convenant à un esprit et à sa quête, donne à cet esprit par une sorte de connivence spirituelle indescriptible le matériel et la force que lui donneraient cinquante autres livres qu’on jugerait sans aucune hésitation d’une qualité relative et d’une qualité absolues égales. Les jugements et classements à cet égard n’ont guère d’importance à mes yeux ; je les considère comme le produit de cette tendance à la compétition typiquement de la modernité, qui se fait croire élitiste et qui est en fait niveleuse en imposant à chacun règles et normes de la compétition, et tend au bout du compte à imposer un jugement conformiste. Ce qui m’importe est ce rapport de connivence unique, d’une grandeur et d’une beauté épiques, lorsque ce phénomène survient entre un livre et un esprit, et de pouvoir ainsi se passer des cinquante autres. Rien ne me ravit plus que d’entendre et de me répéter ce jugement de Gustave Thibon : « Voyez-vous, l’important ce n’est pas de lire beaucoup de livres, c’est de lire en profondeur le peu qu’on lit. Tout est dans tout. »)

“Simulacre”, donc. Bien entendu, le mot nous fait plonger dans le débat fondamental des rapports de l’être, ou de l’ontologie, avec ce qu’on nomme “réalité”, ce que je nommerais selon mon rangement “Vérité & vérité-de-situation” dans une époque où la communication a fracassé toute réalité possible. Le mot nous inscrit dans la crise catastrophique qu’affrontent la pensée et la psychologie de notre époque, elle-même catastrophique. Il nous plonge dans les agitations terribles de la postmodernité, autour de cette pensée absolument terrifiante de l’école, ou plutôt de la non-école des déconstructeurs. Avant même de m’y reconnaître un peu dans ce salmigondis philosophique, je m’étais forgé mes propres conceptions, ou concepts, finalisant tout cela avec la formule dd&e (“déstructuration, dissolution & entropisation”) conçue comme la formule “opérationnalisant” pour moi d’une façon satisfaisante l’action du Mal dans cette époque spécifique. C’est le 30 avril 2013 que la formule avait été utilisée pour la première fois sous cette forme si complète après de nombreux emplois divers non encore conceptualisés sous cette forme :

« Si la question du Système devient pressante dès qu’une polémique “sociétale” est développée sur le champ social laissé libre, c’est parce qu’elle implique nécessairement la dynamique destructrice du Système, – spécifiquement l’équation déstructuration-dissolution-entropisation (ou déstructuration, dissolution & entropisation, que nous pourrions résumer sous le sigle “dd&e” qui nous est cher puisque c’est aussi celui de notre publication-papier initiale, “dedefensa & eurostratégie”). L’instinct social de la psychologie révoltée reconnaît immédiatement cette attaque type-dd&e, qui met en cause tout ce qui tient ensemble le champ social, les traditions, l’organisation, etc., – bref, ce qu’on a coutume de nommer “civilisation”... »

Dans ces temps-là où je développais l’idée “dd&e”, jusqu’en 2013, je ne m’intéressais guère sur le fond et en fonction des événements aux “déconstructeurs” (Deleuze, Derrida, Foucault). J’ai commencé à le faire d’une manière appuyée à partir de l’époque ci-dessus (2013), lorsque je me suis aperçu avec quelle force, quelle puissance, quelle rapidité, quelle directivité presqu’impeccable, une “école” philosophique s’était aussi complètement inscrite dans l’opérationnalisation des événements d’une ère complète. Bien entendu, on peut et on doit également considérer l’inverse de cet énoncé venu sous la plume naturellement mais faussement (déjà une simulation !) : on peut et on doit considérer l’hypothèse qui, une fois énoncée, devient irrésistible, que ce sont les événements eux-mêmes, l’“opérationnel”, qui ont fait naître ces philosophes et leur “école”. Les événements, que je considère comme issus du “déchaînement de la Matièreont dicté à la philosophie soudain ouverte comme une plaie béante, avec une psychologie extraordinairement affaiblie, cet élan de la déconstruction.

(Mattei fait remonter les déconstructeurs dont on parle au romancier Maurice Blanchot, qui commença à publier en 1943. Je considérerais bien, à cet égard, que la tendance déconstructrice de la simulation dans les événements courants pour conduire au simulacre est apparue après la Grande Guerre, que je considère comme le premier événement tellurique majeur accouché par le “déchaînement de la Matière”. La Grande Guerre avait mis en évidence les effets catastrophiques du Progrès de façon tragique et apocalyptique, par ses caractères épouvantables de destruction par déconstruction générale [y compris de l’environnement], qui étaient dus au progrès de la technologie liée au Progrès. De là est née “naturellement” la tendance puissante à la dynamique de la simulation engendrant le simulacre du courant progressiste dominant pour dissimuler sinon éradiquer cette vérité de l’échec du Progrès dans sa production absolument catastrophique. Effectivement encore, c’est à partir de là que commencèrent à apparaître, puis pullulèrent, dans divers domaines, des développements de déstructuration et de dissolution permettant le simulacre, notamment dans les arts.)

C’est donc avec déjà beaucoup en tête à cet égard, que j’ai accueilli le mot bien-connu de “simulacre”, pour soudain m’en saisir et l’inscrire dans mon “arsenal dialectique”. Là aussi, les événements me l’ont imposé dans la mesure où je crois qu’avec la crise ukrainienne, puis désormais avec une puissance accrue, avec les élections USA-2016 et avec le Russiagate, une nouvelle sorte d’événements de pure communication, impliquant si l’on veut une sorte de “virtualité-réelle”, s’est imposée comme un facteur majeur de la situation crisique. Ces événements peuvent être parfaitement définis selon le classement que rappelle Mattei, depuis Platon : « Au troisième niveau de réalité, on constate une rupture : la simulation se substitue à la modélisation et à la représentation. Le simulacre, en tant que résultat de cette opération, possède un pouvoir de déréalisation des précédents niveaux de réalité en raison de son procès de virtualisation. »

Ce qui est fondamental avec le Russiagate dont j’ai avancé l’hypothèse qu’il constitue quasiment une perfection dans l’opérationnalité, c’est qu’il se réalise, pour sa véritable constitution, hors de toutes les considérables capacités technologiques de simulation dont nous disposons à cet égard, et précisément toutes les capacités considérables de simulation des technologies avancées de l’informatique. Au contraire, j’ai proposé comme matériau essentiel de la construction de ce simulacre Russiagate, quelque chose d’immémorial qui est la psychologie. Je rappelle ici les deux passages qui mettent en-avant ce point si important, qui fait toute l’originalité de Russiagate, dans le cadre de l’antirussisme qui est une très puissante déformation de la psychologie, et qui constitue par contre l’outil majeur à cet égard.

« La spécificité du Russiagate est double, ce qui en fait un simulacre que nous qualifierions d’extrême, échappant à tout contrôle, à toute aide et incitation venues des capacités électroniques, informatiques de simulation, des jeux électroniques, des représentations de spectacle (par exemple, les films Tron, Minority Report, ou la série des Matrix, auxquels Mattei fait allusion). Le Russiagate est construit essentiellement sinon exclusivement sur des éléments humains de la psychologie, et il est si extrême justement que les moyens électroniques et informatiques n’y ont aucune part sinon par la situation étrange de leur échec à renforcer le simulacre (non-production de preuves, de communications Trump-Russie, etc.). Il n’y a que la conviction hystérique, la puissance paradoxale d’une psychologie trop affaiblie pour résister à des pressions extérieures que permet sa pathologie, – pressions qui viennent à notre sens de ce que nous nommons “des forces obscures“ dont nous jugeons catégoriquement qu’elles sont hors du champ des manigances et manipulations humaines.  [...]

» Ces différentes fluctuations viennent du fait que Russiagate est effectivement un simulacre extrême, c’est-à-dire un simulacre qui s’est installé sans aménager ni maîtriser à son image les événements en cours et qu’il s’est pourtant installé au cœur de ces événements. Ce n’est pas un simulacre par ruse, par habileté, par “consentement mutuel“, par séduction, par faiblesse, par abandon, par lâcheté, etc. ; et surtout ce n’est pas un simulacre installé par les instruments technologiques (simulation) de la postmodernité alors qu’il utilise à fond la communication de la postmodernité, ainsi mettant en opposition les deux forces de la postmodernité, technologisme et communication... Non, c’est un simulacre de conquête qui dépend du seul hybrisdes psychologies malades, un simulacre qui veut détruire tout le reste, et notamment les diverses vérités-de-situation qu’on peut trouver ici et là, éparses mais puissamment vibrantes, si l’enquêteur a du flair. »

Je serais donc incliné à considérer que le simulacre du type-Russiagate comme accomplissement de l’évolution crisique (avec l’Ukraine immédiatement avant, et déjà liée à l’antirussisme) constitue quelque chose de tout à fait original, sinon de décisif, par rapport au simulacre tel qu’il est présenté en général, comme irrémédiablement lié au monde virtuel de l’informatique, des jeux vidéos, du cinéma utilisant les technologies du domaine, etc. Justement, le Russiagate a ceci de remarquable qu’au lieu de se détacher complètement d’une éventuelle pseudo-réalité pour créer une réalité virtuelle (un simulacre), il s’affirme au contraire en plein milieu de la pseudo-réalité pour prétendre la congédier totalement. De même, dans la même logique, ce simulacre-là, qui se fait vertu de ne pas user des technologies pour se constituer, affirme qu’il est la vraie réalité-réelle, alors que son action, relayée par la communication, a pulvérisé le concept même de réalité, au profit, pour ceux qui résistent à tous ces courants déconstructeurs, de ce que nous nommons les vérités-de-situation.

Certains observeront que rien de tout cela n’est nouveau, ce qui est l’évidence en théorie puisque l’allégorie de la caverne de Platon est le simulacre-type. Mais quelle importance, lorsqu’on sait, avec Thibon, que “tout est dans tout”, c’est-à-dire pour notre compte, que nous débattons depuis deux à trois millénaires, toujours des mêmes problèmes de l’ontologie de l’être, fût-il celui de l’homme ou celui de l’univers. Ce qui importe, c’est de découvrir et d’identifier les manifestations diverses, extrêmement nombreuses et ambitieuses, du Malin dans cette époque si SESP (Sans Equivalent, Sans Précédent).

De ce point de vue, le simulacre tel que je le définis, apporte une aide considérable car il entre parfaitement dans une pseudo-représentation opérationnelle, sinon dans une pseudo-modélisation de l’attaque que le concept de civilisation, que le structure du monde elle-même sont en train de subir. Il s’inscrit dans un cadre où les forces en jeu se déclinent selon les méthodes des déconstructeurs, qui savent parfaitement, eux, ce qu’il faut attaquer : la grande bataille entre les structures du monde, qui sont en fait les principes issus de l’Unité originale, et l’attaque de déconstruction et de dissolution... Dans ce cadre, l’organisation en simulacre devient presque un réflexe, et un réflexe n’hésitant pas à aller jusqu’à l’extrême qui le fait plonger plus qu’à son tour dans un absurde qui devient vite insupportable, – comme on le voit avec le Russiagate qui est un simulacre poussé à un tel extrême qu’il se met lui-même au risque de la folie de sa propre déconstruction. Ce sort ne pourrait d’ailleurs que satisfaire les déconstructeurs, qui jugent, au terme de leur logique, que la déconstruction elle-même doit être déconstruite.

Ainsi soit-il, sans nécessité d’aller chercher chez les déconstructeurs l’explication finale de leur action... Puisque Mattei, dans le cours de son livre, fait cette remarque terrible : « Le plus étonnant, c’est qu’à aucun moment ils [les déconstructeurs] ne nous donnent la raison de cette furie de déconstruction qui se porte sur tout et sur elle-même, au point de s’anéantir puisque, selon Derrida, la déconstruction n’est “rien”. »

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