McGoohan, le prisonnier et le nouvel ordre mondial

Les carnets de Nicolas Bonnal

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McGoohan, le prisonnier et le nouvel ordre mondial

On sait que le Prisonnier repose sur un malentendu : un agent de l’OTAN spécialiste de messy jobs se rebelle, désire partir en voyage ( ?) et se fait kidnapper. Il est retenu dans un village-prison pour espions dont il ne sort que pour comprendre que le monde est un Village (a stage ?), au sens club Méditerranée ou Macluhan.

Macluhan citait Shakespeare (Othello, le roi Lear) nous aussi : « le Danemark est une prison », dit le prince vengeur et fatigué, « alors le monde en est une », lui répondent Rosencrantz et Guildenstern, les deux pions de service. On comprend que le village c’est le monde, que Londres c’est le village en caractères gras et que le désir d’évasion (par des agences de voyages ? par des compagnies aériennes ?) est un simulacre depuis longtemps. « Dans un monde unifié on ne peut s’exiler », dit Debord dans le Panégyrique. Sous le capitalisme, la réalité du temps (histoires, peuples, etc.) a disparu comme celle de l’espace. C’est comme la messe après Vatican II. On pourra avoir recours aux gnostiques, à Guénon, à Plotin, au fantastique pour analyser et pour se consoler.

George Markstein avait invoqué l’opération Paperclip et son enfermement des savants Allemands après la Guerre. Pour expliquer sa série, Patrick McGoohan avoua qu’il en avait eu assez de son rôle de danger man (destination danger)… Après quarante ans d’usage, le prisonnier est devenu pour moi une série fatigante, inégale, répétitive, parfois inutilement stressante (par exemple le Général) avec ses inefficaces charcutages de cerveau. Les meilleurs épisodes sont les premiers, après tout s’essouffle. Il y a l’arrivée, les cloches de Big ben, la partie d’échecs, A, B et C qui évoque le moyen de contrôler le contrôle mental (sujet digne de Philip K. Dick à la même époque). Le marteau et l’enclume est malin aussi : comment rendre l’autorité folle avec… un faux complot.

L’épisode avec Napoléon et sa fille amuse, qui parodie le début du hilarant Casino royale (pastiche de James Bond qui traite aussi du contrôle mental, la pire des tortures, murmure Orson Welles).

Je ne vais pas la commenter mais évoquer le nouvel ordre mondial.

On trouve le dialogue suivant dans l’épisode The chimes of Big Ben (Les cloches de Big Ben). Le scénario était de Vincent Tilsley, oxonien en histoire qui avait reconnu ensuite avoir touché un point sensible : la fin de l’histoire au sens de Fukuyama/Kojève.

Voyez l’extrait en anglais ici. Je le traduis ici en français :

– Que pensez-vous du nationalisme ?

– Cela dépend de quel côté vous êtes.

– Je suis moi-même un optimiste. Le nationalisme est une maladie, mais il nourrit ses propres anticorps. C’est pourquoi il n’importe pas de savoir qui est le numéro un. Il n’importe pas de savoir quel côté dirige le village.

– L’un des deux le dirige bien.

– Certainement. Mais les deux côtés sont en train de devenir identiques. Cet endroit a été bâti pour les pires raisons nationalistes. Mais qu’est-ce qui y a été créé ? Une communauté internationale. Un parfait blueprint pour l’ordre mondial.  Quand les deux côtés se faisant face à face se rendront compte qu’ils regardent dans un miroir, ils verront le modèle du futur.

– Toute la terre sera un immense village ?

– C’est mon espoir. Le vôtre ?

– Etre le premier homme sur la lune !

Le scénariste Vincent Tilsey disais-je a reconnu avoir mis dans le mille : fin du camp communiste, avènement du nouvel ordre mondial. A l’époque Guy Debord écrivait (la société, §111) :

« …la décomposition mondiale de l’alliance de la mystification bureaucratique est, en dernière analyse, le facteur le plus défavorable pour le développement actuel de la société capitaliste. La bourgeoisie est en train de perdre l’adversaire qui la soutenait objectivement en unifiant illusoirement toute négation de l’ordre existant. Une telle division du travail spectaculaire voit sa fin quand le rôle pseudo-révolutionnaire se divise à son tour. L’élément spectaculaire de la dissolution du mouvement ouvrier va être lui-même dissous. »

Mais il manquait Guénon à Debord ; la dissolution allait être générale, mouvement et classe ouvrière y compris… Et le système rendu fou par sa victoire et mondial nous promet une apocalypse encore plus rapide – ou son simulacre…

Je donnerai un autre dialogue de mon épisode fétiche (mais pas préféré), échec et mat, où le prisonnier montre que par sa violence et ses mauvaises manières, il est considéré par le menu peuple du village (le roi…) comme un vrai dominant !

On vient de jouer aux échecs et comme on sait les équipes ont la même couleur. Numéro sept interroge agressivement un vieil homme alerte et agréable…

– Parlons du jeu. Pourquoi les deux côtés sont semblables ?

– Les nouveaux demandent toujours cela.

– Alors ?

– Leurs dispositions. Les mouvements qu’ils font. Vous savez vite qui est pour vous ou contre vous.

– Je ne comprends pas.

– Simple psychologie. C’est la même chose dans la vie. Vous jugez par les attitudes. Les gens n’ont pas besoin d’uniformes.

– Mais pourquoi compliquer ?

– Cela garde l’esprit alerte.

– L’esprit ? A quoi ça sert ici ?

– Allons marcher.

Dialogue brillant, rythmé, elliptique mais qui nous révélait notre destin : nous les antisystèmes sommes sans couleur, de toutes les origines et nous luttons spirituellement avec des gens qui ont simplement notre credo – contre ceux qui ont décidé de lutter spirituellement aux côtés du système oligarchique, failli et belligène.

On a déjà souligné que le combat du prisonnier semble biaisé, piégeant. Omar Khayyâm nous avait prévenus il y a mille ans sur ces grandes guerres feintes (quatrain CIII) :

« Voici la seule vérité. Nous sommes les pions de la mystérieuse partie d’échecs jouée par Allah. Il nous déplace, nous arrête, nous pousse encore, puis nous lance, un à un, dans la boîte du néant. »

Il faut le savoir, et puis combattre !

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