Mattis comme chez soi

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Mattis comme chez soi

18 septembre 2018 – Je regardais hier en fin d’après-midi, au hasard d’une heure perdue et d’un zapping sans intention de nuire, l’émission d’information 64’ de TV5-Monde. A la rubrique Grand Angle, où l’on reçoit un invité, l’on vit un monsieur Kevin Limonier, présentant son livre « Rue.net, Géopolitique du cyberespace russophone », aux éditions L’Inventaire. Le thème en est la “cyberpuissance” et je laisse la place au rapide “prière d’insérer” pour donner une idée du contenu et de l’esprit de la rencontre :

« A tort ou à raison, la Russie s'est construit une image de “cyberpuissance” que les accusations américaines, renforcées par les déclarations du président français, ont grandement contribué à façonner. Kevin Limonier pose ici la question de l'instrumentalisation politique, par la Russie comme par ses adversaires, d'un phénomène technique ayant acquis une immense importance stratégique. La lutte pour son contrôle est en effet susceptible de provoquer des guerres, de déstabiliser des régions entières, ou encore de priver les citoyens de certains de leurs droits les plus fondamentaux. Le retour objectif de la Russie sur la scène internationale s'accompagne d'une mise en récit s'appuyant sur un imaginaire issu de la “guerre froide”. C'est à cette “mise en récit” qu’est consacré le quatrième Carnet de l’Observatoire. »

Cette intervention ne fut pas marquée par un antirussisme excessif, et même, à un instant ou l’autre, au contraire du fait d’un effort d’objectivisation de la part de l’invité. C’était donc plutôt moins déplorable qu’à l’ordinaire. On entendit même Limonier préciser sans trop s’attarder sur la chose que le cas de Spoutnik et de RT, évoqués par le présentateur comme des instruments de la “cyber-agression” russe, relevait plutôt de la communication et de l’information et que les Russes ne faisaient pas si différents à cet égard qu’un certain nombre d’autres pays. Bref, je dirais qu’il y avait une certaine contestation de ce qui constitue l’idée fondamentale qui soutient inconsciemment toute démarche de la presseSystème : l’incontestable, l’incontournable, l’épouvantable culpabilité russe.

Bien entendu l’entretien passa, étape et impulsion obligées, par la question de l’incroyable et inqualifiable interférence traîtresse et maligne des Russes dans les consultations électorales de divers pays, et particulièrement certes celle des États-Unis en 2016, marquant le départ en fanfare de cette enquête-paranoïaque et de cette quête-obsessionnelle dans le bloc-BAO. (Limonier eut même la bonté courtoise de nous dire qu’il n’y avait jusqu’ici aucune preuve, absolument aucune, que la chose avait effectivement eu lieu.) Le programmateur de l’émission avait donc cherché, comme c’est de bonne guerre, un sujet d’actualité pour illustrer le débat dans le sens de ces interférences inimaginables dans les processus électoraux. Il avait trouvé la “Macédoine du Nord”, où l’on tient référendum dimanche prochain pour l’entrée dans l’OTAN, et où les augures peinent à atteindre l’engagement nécessairement massif que l’on a programmé.

Pour nous faire prendre conscience, à la fois des difficultés que rencontre le bon choix qu’on juge voté d’avance (est-il nécessaire de voter ?) et la possible/probable/certaine activité des trolls russes dans l’affaire, – car la Russie, ô surprise inquiète, s’inquièterait de cette nouvelle adhésion à cette alliance si apaisante, – il y eut donc un petit reportage express centré sur la visite du secrétaire à la défense des États-Unis John Mattis dans ce pays. (Pourquoi disent-ils tous “Secrétaire d’État à ma défense” ?! S’ils aiment cette Grande République protectrice de nos valeurs, qu’ils en connaissent bien les us et coutumes.).

Le fait est que le brave général des Marines et secrétaire à la défense Mattis est venu plaider la bonne cause, c’est-à-dire l’imposer à grands coups de tambour et sur fond de F-18 larguant des bombes. Le reportage se termine par une conférence de presse conjointe entre le président ou le premier ministre du coin, je ne sais pas très bien, et Mattis qui a évidemment la parole et qui lit avec un zèle entraînant son pensum devant un parterre de journalistes respectueux, cela sur des paroles du type de “il faut voter dimanche... L’entrée dans l’OTAN, c’est essentiel... L’OTAN c’est magique... bla bla bla”.

Le thème était donc bien un exemple d’une élection susceptible d’être victime de l’interférence et de l’ingérence des régiments detrolls russes, – et qui l’est sans aucun doute, on peut en être complètement assuré et à la limite presque rassuré en un sens. Et, parce qu’on a le sens de l’information qui importe autant qu’elle passionne, l’on nous montre le ministre US de la défense discourant avec une emphase ennuyée et bureaucratique, – cela m’a rappelé une visite d’un ministre soviétique dans un “pays-frère” du Pacte de Varsovie, – de la nécessité de voter pour l’entrée dans l’OTAN.

Les quelques secondes d’ébahissement sans réaction passées, j’ai eu cette réflexion qu’en fait de “mise en récit” (ils veulent dire narrative, non ?), on se promenait paisiblement sur des sommets de simulacre faussaire. Les trolls russes ? Présentés par Mattis en conférence de presse sur le thème “votez pour l’OTAN” ? Mattis et son exhortation, cela n’a donc rien, absolument rien à voir avec une interférence dans une élection démocratique d’un pays étranger, une de ces “interférences fautives [des Russes] dans les consultations électorales de divers pays” ?

On dira, pour la “mise en récit”, qu’il s’agissait donc d’une variation sur l’air fameux de La paille et la poutre, le célèbre soap-opera de notre postmodernité, livret-Système, avec une interprétation du contre-ténor Mattis...

Très vite dans le cours de l’émission, cela me rendit songeur. Aucun des deux interlocuteurs, en toute bonne foi j’en suis sûr, n’avait relevé l’extravagante situation par rapport au thème traité de la “cyberpuissance” qui, hors des moyens examinés dont Mattis n’usait nullement parce que ses gros Rangers suffisent, illustrait l’interférence russe dissimulée dans des élections d’un pays étranger par le spectacle et le détail de l’interférence massive, officielle, acclamée et proclamée, d’un dirigeant américaniste dans le processus électoral de la “Macédoine du Nord”.

L’innocence, la bonne foi, le “ça-va-de-soi” éclataient à chaque phrase, à chaque image. L’empressement du machin-président, ou Premier ministre Nord-macédonien appointé, je ne sais toujours pas, aux petits soins auprès d’un Mattis bougon et qui s’emmerdait ferme, profitant d’un instant d’inattention du Marine pour lui lustrer l’un ou l’autre Ranger, eh bien tout cela vous fait chaud au cœur et vous conduit sans le moindre avertissement dans des abîmes de méditation. L’ignorance complète, sans intention de propagande j’en jurerais tant la chose leur était naturelle, des deux protagonistes de l’émission devant cette variation sur le thème de La paille et la poutre achevait le tableau d’une extraordinaire situation vécue comme une très ordinaire circonstance. Bref, c'était un jour commer un autre dans cette époque-bouffe de la Grande Crise d'Effondrement du Système, lequel ne prend même plus de gants pour montrer son vrai visage.

Il faudra songer à revoir « La servitude volontaire » du cher La Boétie, faire une sorte de mise à jour postmoderne parce qu’on fait tellement mieux de nos jours. Un autre titre aussi, quelque chose comme « La servitude involontaire », parce que servile par nature, par réflexe, sans nécessité de la vouloir en aucune façon. “Chassez le naturel, il revient au galop”, a-t-on coutume de dire. Ici c’est inutile. L’âme asservie n’a pas besoin de galoper pour revenir, elle est déjà là parce que nul ne peut chasser sa nature et qu’elle reste sur place, respectueuse, au garde-à-vous, en vrai Marine quoi... (Je précise : un Marine avec sa devise fameuse modifiée pour usage extraterritorial, – plutôt Servili Semper que Semper Fidelis.)

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