Mamy et la guerre nucléaire...

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Mamy et la guerre nucléaire...

05 octobre 2018 – Comme l’on sait, y compris en lisant ce site, l’ambassadrice des USA à l’OTAN, madame Kay Bailey Hutchison, respectablement âgée de 75 ans et auréolée du titre de gloire d’être la première femme sénatrice de l’État du Texas en 1993, baptisée “Mamy” à l’OTAN, a fait avant-hier une déclaration fort remarquée. Elle a déclaré que si les Russes déployaient leurs missiles 9M729, les USA “élimineraient”  préventivement cette chose qui viole, selon les mêmes USA, le traité INF de décembre 1987.

Sa réponse à un journaliste : « A ce point, nous devrions considérer la possibilité d’éliminer un missile [russe] qui pourrait atteindre n’importe lequel de nos pays [en Europe].. » Puis encore : « Des contre-mesures seraient prises [par les USA]pour éliminer les missiles qui sont en développement en Russie en violation du traité... Ils[les Russes]sont avertis. » Tout cela fut néanmoins suivi, quelques heures plus tard, par un tweet selon lequel « je ne voulais pas parler d’une attaque préventive en Russie. Mon intervention concernait le retour de la Russie dans les obligations du traité INF ou bien nous déploierons nous-mêmes des capacités pour protéger les intérêts des USA et de l’OTAN. La situation actuelle, avec une violation patente du traité par la Russie, est intenable. »

Laissons-là la suite de la querelle, qui repose d’ailleurs sur une complète absence de preuve de la présence de ces missiles, – mais il est vrai que la nouvelle-morale, surtout à propos des Russes, est bien “vous êtes coupable tant que vous n’avez pas prouvé votre innocence”. (La culpabilité n’a pas besoin de preuves, par contre l’innocence en a diablement besoin.) Ce qui est le plus remarquable à mes yeux, c’est bien la déclaration initiale de l’ambassadrice Hutchison, très texane (« to take out the missiles »), et qui signifie effectivement et sans aucun doute “éliminer” la chose à-la-texane. Elle a corrigé l’esprit de la chose, mais elle a bien dit ce qu’elle a dit, l’ambassadrice.

On dira, – fort justement à mon sens, – qu’elle parle comme ce secrétaire à l’intérieur Ryan Zinke qui menace la Russie d’un blocus dont la Russie dit justement qu’il équivaudrait à une “guerre” ; ou encore comme ce Rick Perry, secrétaire à l’énergie, qui vient à Moscou faire le “flic global” (global cop)... Tiens, ce Perry justement, ancien gouverneur du Texas, qui avait bataillé et battu Mamypour la désignation républicaine à ce poste de gouverneur en 2010. Ce sont tous des gens qui disent ce qu’ils ont à dire, le Colt à la ceinture et sans prendre de gants ; finalement, assez proches du modèle-standard (Trump) mais aussi de l’état d’esprit général régnant à Washington où l’on s’étripe sans pitiédans un désordre indescriptible de corruption et d’hystérie et d’où l’on admoneste le reste du monde en lui conseillant fortement et avec pressions à l’appui de prendre exemple sur l’exceptionnalité américaniste.

Ce style, ce modèle-standard ne sont pas anodins, et surtout pas dans le cas de l’ambassadrice Hutchison. Il faut bien comprendre certains des aspects du commentaire qui l’accompagne dans le texte de ce jour, et notamment ces deux passages que je vais citer

• « Le tout est effectivement résumé par le titre : il s’agit d’une “première depuis la Guerre froide”, – et quelle “première” ! Nous dirions même que, durant la Guerre froide, il n’y eut pas de telles déclarations d’intention de frappe d’un certain type d’armement de théâtre, dans des termes qui font juger à certains qu’il peut s’agir d’une frappe préventive, et au pire une frappe préventive par surprise, c’est-à-dire déclenchée en temps de paix, et tout cela “détaillée” opérationnellement. »

Il est vrai que, même durant la Guerre froide, il n’y eut jamais de déclaration de cette sorte, je veux dire une menace d’attaque aussi précise, aussi technique, aussi opérationnelle. Lorsque les uns et les autres se menaçaient, c’était en général une démarche qui portait avec elle la possibilité d’une sorte d’anéantissement réciproque, cette issue qui accompagnait comme une ombre terrible tout ce qui, de près ou de loin, pouvait déboucher sur une guerre nucléaire. Alors, on peut comprendre que la menace, si elle était proférée par l’un, valait également pour les deux adversaires qui devenaient involontairement, inconsciemment si l’on veut, des “partenaires” menacés tous deux par cet anéantissement, et qui seraient conduits au bout du compte à chercher un arrangement par la négociation pour éviter le moindre germe, le plus petit risque de conflit. 

• C’est cette idée qu’on retrouve lorsque, dans le deuxième extrait, l’on décrit l’attitude de Poutine, en la posant comme un complet contraste avec celle de Hutchison (des USA). « D’une certaine façon, Poutine avertit qu’il faut éviter toute possibilité de conflit parce qu’en ce cas une attaque contre ces batteries US en Roumanie et en Pologne deviendrait une nécessité stratégique pour les Russes, tandis que la pensée que reflètent les propos d’Hutchison implique que la destruction des missiles russes serait la condition pour éviter un conflit. »

Encore une fois, je ne veux pas parler ici d’une comptabilité de quincaillerie, d’un jugement sur la juste attitude ou non de l’un ou l’autre, etc. Je veux mettre en évidence une différence d’état d’esprit dans la perception et la considération du fait nucléaire. On retrouve chez Poutine l’état d’esprit de la Guerre froide par rapport à la possibilité d’un conflit, principalement celui qui opposerait les USA à la Russie, avec l’hypothèque du nucléaire qui l’accompagne nécessairement. Cela ne fait aucun doute et s’accorde totalement à la personnalité de Poutine, son expérience, la force de sa volonté, la situation et la politique de la Russie, etc.

Chez Hutchison, et avec elle chez la plupart des dirigeants et responsables du bloc-BAO, dans la facilité avec laquelle ils envisagent un conflit, une attaque, une confrontation, cela jusqu’à des provocations essentiellement de communication, absurdes et stupides, on distingue la complète désintégration de la perceptiondu temps de la Guerre froide, de la catastrophe absolue que constitue la guerre nucléaire. Sans la moindre hésitation ni réserve, je considère ce phénomène comme un trait psychologique et un fondement culturel nouveau, sans aucune référence à une tendance politique ou à un engagement idéologique, c’est-à-dire affectant n’importe qui dans les directions et les élites-Système.

Il y a dans cette attitude une sorte d’irresponsabilité extraordinaire, une croyance totale à une situation de simulacre. Je ne dis pas que l’on raisonne selon la ligne que je distingue, mais simplement qu’on y cède par affaiblissement de l’esprit, de sa raison, de son expérience, avec la connaissance du passé et la conscience de la hauteur des enjeux réduites à zéro. C’est comme si l’on se trouvait dans un monde où, par laisser-aller et laisser-faire de la pensée, et surtout du fait d’influences épouvantables qui pèsent sur nous, l’arme nucléaire était devenue une arme comme une autre et que l’on pouvait ainsi s’y référer de cette façon ; certes, une “arme de destruction massive”, mais pas vraiment plus terrible que les autres et, à la limite, quand on entend le bruit fait autour d’une attaque chimique par ailleurs fabriquée de bout en bout, comme une arme de destruction massive finalement moins dangereuse que le chimique.

Il y a une extraordinaire démission de l’échelle de la légitimité et de l’autorité de la perception des puissances qui nous entourent. Pour le fait de l’arme nucléaire, je crois qu’il s’agit d’une démission du sacréqui a existé pour caractériser la perception de cette arme et de sa capacité d’anéantissement, et de sa volonté de n’en pas user à cause d’une perception métaphysique de ses effets. Il faudra revenir sur ce point de façon beaucoup plus détaillée car il est rien moins qu’essentiel. 

D’une façon qui pourrait sembler paradoxale, je ne conclurais pas de tout cela que la guerre nucléaire est plus proche pour autant. On voit bien que ce que je décris marque d’abord une dégénérescence de la psychologie, un affaiblissement de l’esprit, par conséquent une déficience du caractère et de la volonté. Tous les “actes” décrits, comme la déclaration de Hutchison, n’en sont pas justement, mais restent de l’ordre de la communication. Passer à l’acte, à une véritable décision de guerre, et de guerre nucléaire, implique une force de volonté de maîtrise de processus bureaucratiques et juridiques qui, aux USA, dans ce pays en pleine décadence d’effondrement, envahissent tout dans le sens de la paralysie, plus puissants que jamais, – une force de volonté dont ils sont manifestement dépourvus.

Tout cela ne nous rapproche nullement de la Troisième Guerre mondiale comme dans un enchaînement inéluctable et en constante arrestation ; nous en sommes si proches depuis longtemps à cause d’événements provenant de simulacres qui nous dominent par déterminisme-narrativiste, sans pourtant parvenir à franchir le pas. Ma conviction qui ne cesse de se renforcer est que ce Système surpuissant basculant dans l’autodestruction alimente de moins en moins chez ses employés et exécutants la capacité psychologique et bureaucratiquede parvenir à déclencher une Troisième Guerre mondiale, au contraire ne cesse de les affaiblir. Par contre, cet affaiblissement constant du comportement alimente une formidable dissolution interne, particulièrement du pouvoir, qu’on constate tous les jours, et à quelle rapidité...