L’UE et ses crises : l’ivresse de l’autodestruction

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L’UE et ses crises : l’ivresse de l’autodestruction 

Question intéressante et dont la réponse est loin, très loin d’être évidente, vues la complication du cas et la phénoménale aptitude du monstre à nous en produire (des crises) avec la générosité des grandes dames catastrophiques : combien de crises affronte l’UE en même temps, par les temps qui courent ? Chacun a donc sa comptabilité. Celle de l’honorable et vigilant Soros, lui-même producteur de crises reconnu et patenté, sinon appointé pour répandre les œuvres au noir du Diable, approche la dizaine mais reste encore en-deça de la réalité ...  (Interview dans le magazine allemand WirtschaftsWoche, via le New York Review of Books, via ZeroHedge.com)

Soros:  [...] « There is plenty to be nervous about. As she [Merkel] correctly predicted, the EU is on the verge of collapse. The Greek crisis taught the European authorities the art of muddling through one crisis after another. This practice is popularly known as kicking the can down the road, although it would be more accurate to describe it as kicking a ball uphill so that it keeps rolling back down. The EU now is confronted with not one but five or six crises at the same time. »

Schmitz: « To be specific, are you referring to Greece, Russia, Ukraine, the coming British referendum, and the migration crisis? »

Soros: « Yes. And you haven’t even mentioned the root cause of the migration crisis: the conflict in Syria. Nor have you mentioned the unfortunate effect that the terrorist attacks in Paris and elsewhere have had on European public opinion. »

Plus loin, Soros s’étend sur une autre crise, celle des pays d’Europe de l’Est. Il estime que le Hongrois Orban est l’architecte en chef du grand ébranlement dans cette partie de l’UE, et que son influence touche même les dirigeants de la CSU bavaroise qui se montrent de plus en plus hostiles à Merkel et, bien entendu, à sa politique d’ouverture au flux migratoire. Par contre, Soros ne dit pas un mot de la Hollande, celle des Pays-Bas, et c’est bien dommage car c’est une nouvelle-venue resplendissante, – une crise pleine de promesses et prête à proliférer comme un champ de tulipes au printemps.

... En fait, l’UE vient de découvrir depuis quelques jours les risques considérables que fait peser sur sa cohésion et d’autres choses qui lui sont chères le référendum d’initiative populaire qui aura lieu le 6 avril 2016 aux Pays-Bas. Les rumeurs venues de l’intérieur des immenses bunkers de la bureaucratie bruxelloise jusqu’à nos oreilles compatissantes et évidemment intéressées font état d’une intense agitation sur cette question depuis quelques jours et d’un sentiment général, chez les analystes et les dirigeants européens, proche de la panique.

Ce référendum a été lancé en septembre 2015 et a rapidement atteint le nombre de signatures nécessaires pour être accepté ; mais il était jusqu’alors ignoré selon l’idée que le quorum légal de votants (de 30%) ne serait pas atteint ; ces dernières semaines, la perspective a complètement basculé et l’on est maintenant à des enquêtes donnant 75% de réponse en faveur d’un vote. Le référendum devient alors un sujet national inscrit à l’agenda politique hollandais et il se découvre comme fondamental pour la situation européenne et générateur d’une crise de plus. Djordje Kuzmanovic, secrétaire général du Parti de Gauche, en fait une analyse complète, en décrivant bien les enjeux qui dépassent très largement la seule question soulevée qui devient ainsi “l’occasion qui fait le larron”, le 15 janvier sur son blog de Mediapart (lequel, vous précise-t-on aussitôt, ne représente en aucune façon l'opinion du site, – on s'en serait douté...). 

« Un référendum sur l’accord d’association (de libre-échange) entre l’Union européenne et l’Ukraine se tiendra aux Pays-Bas le 6 avril prochain. Bien que peu évoqué hors des frontières de ce pays, ce référendum pourrait être le déclencheur d’une crise majeure en Europe tant les probabilités que le peuple néerlandais le rejette sont fortes. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, craignant les conséquences d’un tel vote juste avant des élections législatives cruciales au Pays-Bas et en France en 2017, mais aussi en pleine négociation du TTIP, le traité de libre-échange transatlantique, a enjoint les citoyens des Pays-Bas à ne pas “mal voter”... [...]

» Les Pays-Bas pourraient réaliser un vote de défiance vis-à-vis de l’Union européenne et ses traités en illustrant combien les élites européennes sont coupées des intérêts des peuples qu’elles sont censées servir. Ce serait également un coup porté aux certitudes bruxelloises et au dogme de l’élargissement sans fin de l’Union européenne. Cela relancerait enfin le débat sur le degré d’intégration de chaque État-Nation dans l’Union et donc d’abandon de souveraineté, un an avant des élections législatives d’importance aux Pays-Bas et en France, deux pays phares de l’Union européenne où, par référendum populaire, le Traité constitutionnel européen avait été rejeté de manière retentissante en 2005 (61 % de « non » aux Pays-Bas, 55 % en France)... »

Les mêmes rumeurs signalées plus haut (“de l’intérieur des immenses bunkers de la bureaucratie bruxelloise”) décrivent un état d’esprit très nouveau, qu’on peut mesurer à des détails révélateurs comme par exemple l’humeur des synthèses de presse quotidiennes qui y circulent. Une synthèse de presse, c’est bien connu, est moins faite pour vous informer que pour vous indiquer dans quel sens l’on voudrait vous informer  et, par là-même, indirectement, dans quel état d’esprit se trouve celui qui voudrait  “vous indiquer...”, etc. Les vieux routiers de l’UE vous diront que, toujours, ces synthèses de presse ont rendu un son optimiste, type-“les lendemains qui chantent”, s’agissant de l’avenir de la Grande Maison et du Grand Projet qui va avec, – ditto, le projet européen, certes. Eh bien, nous dit-on, pour la première fois dans cette histoire des indications subreptices mais significatives, les synthèses de presse actuellement produites rendent un ton très pessimistes, pratiquement catastrophiques pour ce qui est de l’avenir de l’Europe.

Ce pessimisme est également visible dans la question gravissime et fondamentale des accords de Schengen, c’est-à-dire de ce qu’il en reste. On sait en effet que nombre de pays-membres de l’UE ont abandonné Schengen ou réfléchissent à le faire, pour contrôler sinon refouler le flux migratoire en cours, tout cela étant présenté plus ou moins comme une mesure temporaire, ou bien pas présenté du tout... Dramatiquement, le Polonais Tusk, le président en exercice de l’UE, a déclaré au début de cette semaine devant le Parlement Européen (PE) que l’UE avait deux mois pour maîtriser ce problème du flux migratoire, sinon c’en était fait des accords de Schengen. Eh bien, il semble qu’il ne s’agisse pas d’une de ces déclarations outrancièrement dramatiques, faites pour accélérer l’évolution des uns et des autres vers l’inexorable compromis “à l’européenne” en agitant l’option du pire. Non, certaines indications montrent que l’inquiétude est réelle, sinon fondée, que la marche vers “l’inexorable compromis” serait plutôt du sur-place et que, et c’est surtout l’essentiel, les États-membres pensent de plus en plus individuellement et pour leur seul compte à mesure que l’ampleur et la gravité du problème migratoire ne cessent de s’affirmer, sans tenir le moindre compte de la solidarité européenne ; ou bien, pire encore pour certains, en tenant compte de solidarités régionales qui s’avèrent de plus en plus anti-européennes, comme c’est le cas du “Groupe de Visegrad”.

C’en est à un point où, désormais, la bureaucratie européenne s’est lancée dans l’étude d’un problème inédit, incroyable, qui semblait relever du domaine de l’impensable : que se passerait-il pour le commerce entre les États-membres (!) si l’accord de Schengen s’effondrait et si les frontières étaient remises en place ? Ce pourrait bien être la mise en pièces d’une des pièces les plus sacrées de la métaphysique européenne, presque leur Graal à eux tous, – le sacrosaint “libre-échange”, et encore (bis repetitat) entre États-membres, qui serait ainsi mis en cause. Par ailleurs, nous disent encore ces mêmes rumeurs avec le soupir de l’ironie de l’absurde et du désespoir, la bureaucratie y travaille avec ardeur parce que, dans le Système, comme l’on sait, même lorsqu’il s’agit d’un travail d’autodestruction, le zèle est toujours celui de la surpuissance...

Ce qu’on décrit ici a nécessairement des contours flous, comme sont les vraies crises, ou “bouquets de crises” à multiples facettes, et d’ailleurs pour répondre à l’injonction poétique de l’écrivain Michel Houellebecq : Extension du domaine de la crise... C’est effectivement la situation de l’UE qui ressemble de plus en plus à une immense coque (celle d’un Titanic en bois un peu pourri, disons) percée de trous de plus en plus nombreux que les étoupes vertueuses de “nos-valeurs” n’arrivent plus à étouffer. Ce qui retient l’attention dans cette description, très multiculturelle comme il se doit, c’est la variété autant que le nombre, le rythme très soutenu et qui s’accélère, l’aspect d’une espèce de pandémie, un peu comme si chacun voulait avoir “sa” crise, ou bien sa portion de crise bien à lui. Par conséquent la question qui introduisait ce rapide survol du chantier européen de démolition (“l’Europe, combien de crises ?”, comme l’autre demandant “combien de divisions” ?), est peut-être moins importante que la question fondamentale de savoir si nous n’avons pas atteint le “point de non-retour”, où l’on bascule de la surpuissance dans l’autodestruction. Il faudra veiller attentivement à suivre le cours des évènements, pour mesurer, au tumulte qu’il fait, s’il ne s’agit pas finalement de ce que les Anglo-Saxons nomment “the perfect storm”.

 

Mis en ligne le 21 janvier 2016 à 16H15

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