L'opinion fait le larron

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L’opinion fait le larron

13 janvier 2016 – Je ne peux que le répéter : je suis totalement partisan, de parti-pris, sans vergogne, etc., mais avec cette nuance si  caractéristique que ce parti ne cesse de fluctuer et de changer...  Il y a dix mois, je moquais et vouais aux gémonies la Pologne ridicule et ses postures antirusses ; aujourd’hui, je serais presque ému, applaudissant la Pologne courageuse qui se dresse face à l’ogre Merkel-UE. On me dira : “mais le parti au pouvoir a changé” ; certes, mais le PiS des jumeaux Kaczynski dont il ne reste plus qu’un (Jaroslaw) était, et reste jusqu’à nouvel ordre, plus antirusse qu’aucun autre parti en Pologne. Et encore n’est-ce pas fini : quel est le meilleur défenseur de la Pologne à l’UE, qui menace de mettre un veto à toute démarche de sanction contre elle ? Le Hongrois Viktor Orban, qui aime assez bien Poutine et déteste les dirigeants de “Kiev-la-folle”, que Kaczynski allait soutenir de ses encouragements il y a moins de deux ans. J’applaudis sans réserve à la position d’Orban soutenant la “courageuse” Pologne face au minotaure à tête de Juncker encorné qui trône à Bruxelles.

On se doute que tout cela ne fait figure que d’exemple parmi tant d’autres, qu’il s’agit d’une ronde des positions changeantes que vous pouvez retrouver dans toutes les zones un peu agitées, aux plus hauts niveaux de puissance comme aux niveaux les plus courants des intérêts habituels. Tout est en mouvement constant et chacun doit se déterminer constamment par rapport à deux, trois, quatre crises contradictoires et en pleineévolution, ce qui l’amène à des positions souvent contradictoires par conséquent, qui peuvent paraître inattendues. Mon opinion suit tout cela avec une souplesse sans cesse grandissante, épousant ici tel parti, ici tel autre qui semble, dans un espace différent, le contraire du précédent, et ainsi la farandole continue.

On connaît ma position, pour qui me connaît ; et je la redis, selon le choix de dire et de la répéter, parce que l’expression d’une telle position me paraît aujourd’hui une démarche fondamentale. J’ai la conviction qu’en répétant et répétant cela, en appliquant cette pression sur les diverses situations que le “tourbillon crisique” nous fait rencontrer, on finit par lui donner corps, l’imposer comme une chose existante et même pleine de vie, une chose nécessaire et quasiment principielle (ayant valeur structurante de principe). Cela revient à dire, pour mon compte, que contrairement à nombre de jugements que l’on rencontre beaucoup dans les allées de la presse dite-antiSystème, qui sont assénés comme autant de certitudes, et avec quelle hargne parfois, je crois que l’“ennemi” n’existe plus, non plus que la “trahison” d’ailleurs, de même que je ne crois pas une seconde à l’existence d’un “tireur de ficelles” ou d’un “maître d’orchestre” qui, au contraire de lui et pour l’affronter comme il se doit, m’obligerait à me fixer un adversaire. (J’ajoute, et c’est une précision complètement essentielle pour mon compte, que l’on doit absolument prendre toutes ces considérations d’un point de vue par quoi j’entends ne parler dans le cas présent qu’au niveau historique et politique courant, très-terrestre, extrêmement-terrestre, etc. ; au-delà, dans les sphères plus hautes et le domaine des principes et de l'intuition, la question est toute autre, et mon attitude de même, je dirais encore plus, renforcée dans le sens contraire par cette relativité des positions que je décris pour le “très-terrestre, extrêmement-terrestre”...)

Tout cela découle, dans mon jugement, du processus de déstructuration-dissolution poursuivi par le Système dans toute sa surpuissance, et qui atteint aujourd’hui la plénitude extrême qui correspond à l’avancement de cette surpuissance lorsqu’elle commence à produire parallèlement son autodestruction. Ce processus, pour ce qu’il est en lui-même constitué d’une sorte de “surpuissance” quasiment abstraite à force de production d’énergie négative, s’accompagne d’une poussée équivalente du système de la communication avec comme l’un des premiers effets la dislocation totale de la réalité également par déstructuration-dissolution, et donc l’installation inévitable de la subjectivité, dans tous les cas dans le même champ que vu plus haut (“niveau historique et politique courant, très-terrestre, extrêmement-terrestre, etc.”), tout cela qui va de soi d’ailleurs avec la réalité. L’on comprend que cette cavalcade ébouriffante, qui marque la chevauchée ultime du Système dominateur de Tout et maître de Tout avant de transmuter sa surpuissance en autodestruction, agit d’une façon dévastatrice sur les positions politiques, et par conséquent transmute les engagements en leur imposant des paramètres et des références complètement différentes.

C’est-à-dire que nous nous trouvons dans une situation d’une tension extrême qui dissipe (“dissout”) les complications pour imposer les seules grandes lignes de force d’un affrontement gigantesque, tandis que la déstructuration-dissolution qui a lieu en même temps complète cette situation de simplification extrême. Face à ce qui est à la fois un désert et un champ de ruines de l’argument et donc de l’opinion pour tout ce qui constitue une politique organisée selon les principes régaliens, le commentateur, le chroniqueur comme je l’entends, c’est-à-dire avec la dignité et l’honneur de déterminer sa mission évidente, ne peut épouser qu’un parti qui soit à la mesure de cette voie, qui est celui  de l’antiSystème. La question de l’opinion est ainsi réglée en un tournemain : “Tu seras antiSystème ou tu ne seras point...” Toutes les autres considérations de tous ordres, les affinités politiques, les structures culturelles, les penchants psychologiques, le patriotisme lui-même, etc., sont elles aussi victimes de cette confrontation avec la déstructuration et a dissolution. Il s’agit d’être constamment aux aguets, d’être infiniment souple du point de vue tactique si l’on veut, du point de vue “de l’opinion” justement, et d’être absolument intransigeant du point de vue des principes structurants qui sont par-dessus tout cela et ne joue plus aucun rôle dans le désert-champ de ruines dont a accouché le Système ; on n’est pas pro-russe aujourd’hui, on soutient un gouvernement qui s’appuie sur le principe de la souveraineté, et l’on pense, si la Pologne est conduite ou contrainte de se rapprocher du gouvernement russe, que c’est fort bien parce qu’il agit d’une dynamique structurante qui est nécessairement antiSystème.

C’est-à-dire qu’il faut bien faire son miel comme l’on peut mais aussi comme l’on doit, de ce “désert” et de ce “champ de ruines de l’argument et donc de l’opinion pour tout ce qui constitue une politique organisée” que le Système a produit à la place de ce qu’il restait de structuré là-dessus. Il s’agit de considérer cette catastrophe comme une liberté temporaire que l’on prend avec son propre comportement habituel, “avec ses principes” à soi justement, et cela permettant d’évoluer avec toute la facilité voulue pour se placer en antiSystème ou au côté de tout ce qui est antiSystème qui passe à portée de position. Nous sommes dans des temps terribles et floues, où les plus affreux évènements se font selon une dynamique très piossante mais dont les effets sont d'installer une situation cotonneuse, vague et subreptice, où l’on mesure le désespoir de déterminer une orientation générale durable mais où l’on peut profiter d’un champ de manœuvre inédit pour occuper des positions inattendues et singulières. Il s’agit d’être chevau-léger pour la manœuvre et pour le sentiment, en attendant de redevenir “cuirassier” lorsqu’il s’agira de charger avec des pensées et des concepts.

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