L’“insurrection” en mode-turbo de communication

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L’“insurrection” en mode-turbo de communication

On commencera par mentionner ce que nous disent les nouvelles les plus fraîches, savoir que ce fut “une nuit pour Trump”, avec deux victoires importantes dans le Michigan et le Mississipi, deux États de régions très différentes, montrant ainsi la diversité autant que la puissance de sa base populaire, ou disons populiste pour alimenter la panique. (De son côté, Sanders a battu Clinton dans le même Michigan, emportant une victoire extrêmement importante et entretenant le doute du côté démocrate en confirmant que l'insurrection n'est pas non plus réduite dans ce parti.) Dans son commentaire général du 8 mars (avant les dernières primaires), le rédacteur en chef du Washington Times William Pruden avait observé l’apparition dans les pays étrangers de “craintes” anxieuses d’un “président Trump” (voir Reuters, le 7 mars) autant que la poursuite de la crise de paranoïa aigue de l’establishment washingtonien, et conclu dans le genre “pourquoi vous étonner et vous angoisser soudain, tout cela était écrit, annoncé, aveuglant...” (“S’ils avaient prêté plus d’attention à ce qui se passait aux USA... ils auraient vu venir le phénomène de cette année 2016... La roue qui s’est mise à tourner avance irrésistiblement, et elle écrasera tout ce qui se mettra en travers de sa route”):

« “European diplomats are constantly asking about Trump’s rise with disbelief and now with growing panic,” a senior NATO official tells Reuters. “With the European Union facing a [serious] crisis, there’s more than the usual anxiety about the United States turning inward when Europe needs American support more than ever.” Gen. Philip Breedlover, the senior U.S. commander in Europe, says he’s getting more questions than usual about how American elections work. “And I think they see a very different sort of public discussion than they have in the past.”

» Indeed they do, and if these foreign diplomats in Washington had been paying closer attention to what’s going on in the United States, particularly in the flyover country that is as foreign to American elites as it is to the rest of the world, they would have seen the phenomenon of 2016 coming. Donald Trump did not come out of nowhere, like a summer squall that ruins the picnic. The great Republican unwashed feel betrayed. So do many Democrats, as Bernie Sanders could tell you. The wheel that goes around comes around, and it may be about to crush anyone who doesn’t get out of the way. That’s the message to be sent to Lower Slobbovia. »

Le plus remarquable dans cette élection présidentielle US qui devient l’événement, non la crise majeure de 2016 dans un monde qui n’est pourtant fait que ce crises qui semblaient jusqu’alors insurpassables en gravité, c’est que plus nous avançons moins nous sommes assuré de quoi que ce soit. Et c’est bien là le signe d’une crise majeure, de quelque chose qui a de l’eschatologique en soi, et qui ne se résoudra certainement pas par l’élection d’un président, fût-ce le plus inattendu et le plus improbable (The Donald).

“Moins nous sommes assurés de quoi que ce soit...” : ainsi peut-on lire à quelques jours de distance des articles aussi respectables, aussi bien documentés les uns que les autres, aussi professionnels dans les analyses, vous prédisant des résultats complètement contradictoires et différents. (“Clinton ne pourra pas battre Trump” suivi de “Tous les scénarios mènent à une victoire d’Hillary”.) Un autre aspect également remarquable est que ces articles ne débattent pas autour de deux hypothèses classiques (c’est l’un ou l’autre qui gagnent des deux candidats des deux partis), mais de plusieurs hypothèses, trois, voire quatre, voire cinq, avec diverses interférences complètement hors des processus habituels, y compris même hors des extrêmes du “processus habituel” (tous-contre-Trump, par exemple).

Nous en sommes maintenant à des hypothèses de candidats “parachutés” pour des raisons diverses, Romney chez les républicains, Biden chez les démocrates. (Ce qui devrait déclencher une hilarité nerveuse, quant à la popularité et au dynamisme que ces deux personnages, parfaites potiches du Système, peuvent produire dans la campagne.) Personne n’évoque encore sérieusement l’hypothèse d’un troisième candidat venu des rangs républicains divisés mais on ne peut pas ne pas avoir entendu la demande (bien entendu sans écho) faite ce week-end par Trump à Rubio pour réduire la compétition républicaine à deux candidats “sérieux”, c’est-à-dire Cruz et lui-même (Trump) et ainsi éviter un second candidat conservateur, ce qui assurerait selon lui (Trump) la victoire du démocrate ; cette remarque semblerait impliquer que, si l’on aboutissait à une “convention bloquée”, et même volontairement “bloquée” pour lui faire barrage, Trump choisirait alors (ou serait obligé de choisir selon ce qu’il suggère) une candidature indépendante.

Encore ne s’agit-il que du “classique”, même si du “classique” fort compliqué. Mais bien d’autres orientations apparaissent, de plus en plus fiévreuses, de plus en plus agitées, marquant une extraordinaire tension qui se cristallise certes autour de Trump mais constitue en fait un phénomène transversal qui touche la situation politique en général et toute la classe politique US ; laquelle est beaucoup plus en train de basculer dans une nervous breakdown de grand style, découvrant sa paranoïa colossale doublée de la désintégration de sa schizophrénie courante, – tout cela plutôt que le simple Panic Mode. Ainsi, de Philip Klein, fondateur de Washington Examiner (qui a cette fois complètement basculé dans le camp anti-Trump, comme on saute à bord du Titanic au dernier moment), qui écrit le 8 mars à propos de la convention républicaine à venir qui ressemblerait bien, selon l’imagination et l’énervement des chroniqueurs, à une sorte de “Nuit du 4 août” ou à la prise du Palais d’Hiver, à une sorte de Saint-Barthélemy ou à une simili-“Nuit des Longs Couteaux”, au choix entre autres références...

« Erick Erickson — who has said he would never vote for Trump — wrote a scathing piece today, arguing that if Trump wins the most delegates and states, he'd have the “moral right” to the nomination, and that Trump supporters would have a “legitimate grievance“ if he's denied the nomination. Erickson warned of “physical violence” and “civil war” if Trump is denied, arguing his supporters would, “pour gasoline across the convention floor then strike a match.”

» Let me start by saying that the threat of violence, which has been floated either metaphorically or not by a number of commentators, should not determine the Republican nominee. Full stop. Furthermore, let's be clear — there already is a civil war within the Republican Party... »

Et puis, il y a, non pas les “bruits de complot”, mais rien moins que les description presque comme si vous y étiez de la réunion où l’on prépare fiévreusement un complot contre Trump (nous hypothéquons qu’il doit y en avoir plusieurs), où l’on sent autant de tension entre les comploteurs eux-mêmes qu’entre ces comploteurs et l’objet de leur complot. On trouve certainement nombre d’articles décrivant cette réunion (à commencer par le premier d’entre eux, sur Huffington Post), à Sea Island, en Georgie, ce week-end pour le World Forum de l’AEI (l’American Enterprise Institute, le think tank du mouvement neocon). Infowars.com et ZeroHedge.com, entre de nombreux autres, présentent la chose. Le second le fait en détails, pimentés d’ironies diverses à propos de cette réunion où l’on trouvait, affectueusement mêlés, grands patrons (surtout de l’industrie de l’informatique) et mandataire politiques du bon peuple (parlementaires et autres de la même basse-cour).

« “A specter was haunting the World Forum –the specter of Donald Trump,” the Weekly Standard founder Bill Kristol wrote in an emailed report from the conference, borrowing the opening lines of the Communist Manifesto. “There was much unhappiness about his emergence, a good deal of talk, some of it insightful and thoughtful, about why he’s done so well, and many expressions of hope that he would be defeated.” Predictably Karl Rove, GOP mastermind, gave a presentation outlining what he says are Trump's weaknesses. Voters would have a hard time seeing him as “presidential,” Rove said. Which we suppose is why they are turning out in droves to vote for him.

» In any event, this underscores how serious the situation is. America is apparently facing an identity crisis wherein the country's elected representatives as well as the business community feel a sense of paternalistic duty to keep the public from making “a mistake” at the ballot box. But they don't seem to understand that that plays right into Trump's hands.

» It's “the establishment” trying to bend the will of the electorate. It's “entrenched business interests” aligning with bought-and-paid-for politicians to stand in the way of a populist revolution. And on, and on, and on. The soundbites are unlimited for Trump. [...] [T]he House Speaker, Elon Musk, and none other than Karl Rove himself are secretly commiserating on an island at a lavish, neocon-hosted conference to stop America from exercising their right to choose the next President! It would be difficult to craft a better narrative to tell working class Americans if you tried.

» Long story short, if the establishment and the business community keep focusing on how to subvert democracy rather than on how to craft a message that resonates with voters, they are going to end up handing the keys to The White House to Trump on a silver platter. Which we suppose is just how he likes to be handed his keys. Only the platter would preferably be gold. »

(Et pour avoir une idée de l’union pour la cause sacrée qui unit les comploteurs, voyez ces détails donnés par Infowars.com : « According to sources present at the Sea Island meeting Apple CEO Cook locked horns with Arkansas Republican Senator Tom Cotton over the encryption issue. Cotton serves on the Senate Committee on Armed Services and Senate Select Committee on Intelligence. “Cotton was pretty harsh on Cook,” a source told the technology website. “Everyone was a little uncomfortable about how hostile Cotton was.” »)

On ajoutera, pour compléter le tableau, la mention de l’habituelle campagne de diabolisation du méchant de la pièce, irrésistiblement assimilé à l’Adolf-prêt-à-servir. L’originalité de la démarche ne cesse de nous éblouir, non plus que l’imagination sans bornes des cervelles en ébullition des zombies-Système. Ainsi de Sally Kohn, à la fois commentatrice de CNN et de Daily Beast (le site-neocon favori), qui avait annoncé il y a une dizaine de jours que les démocrates devraient faire en sorte d’empêcher que les USA deviennent “a Nazi Gemany” et qui confiait, il y a deux jours, son inquiétude à l’idée des camps d’internement (“camps d’extermination” serait plus juste, faudrait lui dire) que Trump a par dizaines dans sa muselière. Le seul détail un peu joyeux et que, convié à lui répondre, un collègue-commentateur avoua se trouver “sans voix” (« Fellow commentator Jeffrey Lord was asked to respond to Kohn statement, but couldn’t find the words, instead declaring that he was “speechless” »).

L’inquiétude neo-hiltérienne est déjà bien répandue chez les esprits les plus hauts, puisque le Washington Post écrivait le 1er mars, dans un édito du canard s’il vous plaît : « [Y]ou don't have to go back to history's most famous example, Adolf Hitler, to understand that authoritarian rulers can achieve power through the ballot box... » Glenn Beck, un des grands esprits du GOP, a, lui, une approche plus originale : c’est l’opinion publique votante, l’Américain moyen soi-même, le John Doe comme vous et moi (ou Mister Smith qui en a marre d’aller à Washington comme du temps de Capra ?), c’est donc ce personnage mythique qui a créé ce Hitler-postmoderne, The Donald, parce que personne n’a voulu entendre sa colère... Et Beck de développer un discours où se glisse un peu de bon sens au milieu de la classique paranoïa bas-de-gamme, le tout nous restituant un confusion galopante (lors de l’émission This Week de l’ancien conseiller en communication de Clinton Stephanopoulos, sur ABC).

« The GOP has one last chance to listen to the people. And the people that, and I understand it, they’re very, very angry because the GOP did not listen the first time around. They didn’t listen to the Ron Paul people who are way ahead of the curve. Then the Tea Party people and they rubbed our nose in it. And they are tired. And they have created Donald Trump... The people are speaking clearly. And there’s two ways to go: anger and nationalism, which has been done before in history,” Beck said. “And you can go for nationalism, you can go for anger–” has been done before in history

» If you look what’s happening with Donald Trump and his playing to the lowest common denominator and to the anger in us. We look at Adolf Hitler in 1940. We should look at him in 1929. He was a kind of funny, kind of character that said the things people were thinking. Where Donald Trump takes it, I have absolutely no idea. But, Donald Trump is a dangerous man with the things he’s been saying... [...] Now, the GOP is playing unbelievable games right now trying to make sure they get their way and they’re trying to go for a brokered convention. I’m against Donald Trump but I’ll tell you one thing, if he gets close enough and the GOP tries to play games, I won’t vote for Donald Trump ever, but I will stand with his right because the people have spoken. »

... Mais enfin, tout cela n’a pas encore fait une seule victime, ni provoqué d’affrontement notable de violence. Pourtant, la crise est bien là, énorme, colossale, et sans aucun doute eschatologique dans le sens où nul ne sait où elle va nous mener. Dire cela n’est certainement pas la réduire, cette crise, puisque nous conservons les qualificatifs qui importe ; dire cela, c’est avancer une fois de plus, comme l’on tape avec un marteau sur le même clou, que la puissance des événements les plus terribles se construit et se déchaîne quasi-exclusivement avec le moyen de la communication. C’est revenir encore et encore à l’hypothèse de l’énigme enfin percée, selon laquelle l’insurrection et la révolution se font aujourd’hui par la communication quasi-exclusivement, et que la cible principale sinon exclusive de cette méthodologie postmoderne, c’est la psychologie, celle de l’individu autant que la collective que forment les psychologies individuelles et qui, en retour, influence plus encore et dans le même sens ces psychologies individuelles... Et il n’y a pas de terrain plus propice pour cet exercice que les États-Unis d’Amérique, “empire de la communication”.

Nous sommes bien dans ce “torrent diluvien” décrit il y a quelques jours : « La pression contenue depuis des années, et qu’aucun événement violent de type “classique” (émeutes, révolution telle qu’on l’entendait aux XIXème-XXème siècles) ne vient évacuer, s’est transmutée en une extrême sensibilité de la psychologie à certaines circonstances de communication. [...]

» Ce qui est également remarquable en effet dans la situation que nous connaissons, c’est la rapidité des évènements correspondant à l’accélération du “tourbillon crisique”, avec le phénomène accélération de l’Histoire/contraction du Temps, qui rend de plus en plus difficile au Système de reprendre la main, avec le système de la communication (parfait Janus en l’occurrence) servant de conducteur-accélérateur de l’extension de la psychologie collective d’insurrection. C’est pourquoi il apparaît très possible que nous approchions d’un point de rupture fondamental, dont nous ne savons rien, ni des conditions de sa réalisation, ni des orientations qui vont en naître... »

 

Mis en ligne le 9 mars 2016 à 09H41

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