L’Histoire accélère

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L’Histoire accélère

1er février 2011 — “L’Histoire accélère” est une remarque banale, qui semble être employée dans le sens d’une image, pour marquer la précipitation d’événements importants. C’est le cas dans la période présente, essentiellement avec les affaires du monde arabo-musulman (Tunisie, Egypte), mais dans d’autres domaines certes, dans la logique dynamique d’une crise générale… Mais derrière la banalité apparente du propos, nous tiendrons que cette question est essentielle dans la mesure où sa réponse permet de mieux avancer l’appréciation qu’il faut avoir, et qu’on peut avoir, de la nature, de l’essence même de la période métahistorique que nous vivons. (Crise d’un régime ? Crise terminale d’une civilisation constituée en Système ? Crise de la fin d’un cycle métahistorique ? Etc. – bref, des questions qui ne sont pas sans intérêt.)

La question (L’Histoire accélère-t-elle ?) mérite d’être appréhendée d’une manière plus précise, d’une manière plus objective. L’Histoire accélère-t-elle, ou, dit autrement, y a-t-il des périodes historiques qui, par leur importance et leur intensité, font se contracter le Temps ? Nous ne prétendons en aucune façon aborder cette question du point de vue de la physique, mais sans aucun doute du point de vue métahistorique et métaphysique, et selon une méthode qui s’affranchit du diktat rationnel érigé par le Système pour contraindre la pensée dans ses propres normes oppressives. Dans les conditions exceptionnelles et même uniques par rapport à la connaissance courante de notre histoire qui sont celles de ces temps exceptionnels, qui autorisent et même recommandent l’audace de la pensée, cette hypothèse nous paraît particulièrement bienvenue.

Nous citons un des grands métaphysiciens de notre ère de la modernité, bien entendu qui jette en général, à la lumière de la Tradition, un regard impitoyablement critique sur cette modernité, qu’il désigne comme l’épisode d’une “fin de cycle” s’apparentant à une “Fin des Temps” pour la période. Dans Le Règne de la Quantité (Gallimard, 1945, “renouvelé” en 1972), René Guénon écrit  : «Comme nous l’avons dit précédemment, le temps use en quelque sorte l’espace, par un effet de la puissance de contraction qu’il représente et qui tend à réduire de plus en plus l’expansion spatiale à laquelle elle s’oppose ; mais, dans cette action contre le principe antagoniste, le temps lui-même se déroule avec une vitesse toujours croissante car, loin d’être homogène comme le supposent ceux qui ne l’envisagent qu’au seul point de vue quantitatif, il est au contraire “qualifié” d’une façon différente à chaque instant par les conditions cycliques de la manifestation à laquelle il appartient.»

Ce phénomène d’“accélération de l’Histoire”, qui se conjugue et se traduit par une accélération du temps historique qui est nécessairement une contraction, nous semble particulièrement s’affirmer dans les circonstances présentes. Il nous semble en effet que cette contraction du temps traduit la puissance et l’entraînement irrésistible d’événements métahistoriques eux-mêmes d’une très grande puissance. Il s’agit typiquement d’une période “maistrienne” où le rythme et la puissance des événements surmontent aisément la capacité des hommes placés à la direction des sociétés et des organismes constitués à les comprendre, à les suivre, sans même parler, bien entendu, de les contrôler. De ce point de vue, il s’agit d’une période “révolutionnaire”, mais cela compris en évitant absolument et impérativement de s’attacher au sens idéologique et politique du mot, tel que l’implique spécifiquement le langage de la modernité avec son sens progressiste. On pourrait même avancer qu’il faudrait également et surtout prendre le mot selon son sens initial (celui que rappelait Hanna Arendt), qui est celui d’un “révolution” d’un astre autour d’un point dans l’espace, et le caractère “révolutionnaire” serait alors complètement séparé de son sens idéologique en signalant un bouleversement cosmique, cyclique, éventuellement avec un retour sur l'essence de l’origine de lui-même (qu'on pourrait nommer Tradition), enrichi de l’expérience et de l’enseignement de la période. Sans s'attacher au sens précis de l'image qui conduirait à un débat qui n'est pas le sujet autour de thèses connues (théorie cyclique, l'“éternel retour”, etc.) mais en s'attachant exclusivement à son symbolisme, l’interprétation contredit absolument les références au Progrès, à la modernité, à un “sens de l’Histoire” progressiste ou néo-libéral, voire neocon ; non seulement elle les contredit mais, plus encore, elle s’institue résolument au-dessus de ces références, en réduisant celles-ci à une mystification complète et à une falsification dérisoire. Cette interprétation transforme la crise politique et historique en une crise métahistorique et eschatologique, au-delà de la moindre influence décisive de l’action humaine concertée selon les instructions du Système qui a phagocyté l’évolution de notre civilisation en la transformant en une “contre-civilisation” absolument maléfique.

En effet, l’aspect le plus caractéristique du phénomène est sans aucun doute la perte complète de contrôle des événements par les sapiens privilégiés, spécifiquement les groupes qu’on nomme “élites” et qui devraient normalement assurer la direction des affaires. La perte de contrôle ne découle ni d’une perte de puissance de leurs moyens, ni d’un affaiblissement de force de leur position, mais d’une extraordinaire incompréhension de la situation face à l’irruption de ces forces métahistoriques d’une extraordinaire puissance. On parle effectivement d’un phénomène “extraordinaire”, presque pathologique, à propos de leur incompréhension tant on sent la dimension absolument unique de cette incompréhension. Nous jugerions sans guère d’hésitation que les directions politiques actuelles exercent infiniment moins de contrôle sur la situation générale que les dirigeants révolutionnaires de 1789-1792 tels que les décrits Joseph de Maistre, qui n’est pourtant pas tendre avec eux à cet égard, et fort justement d’ailleurs. (Citation classique de Maistre : «On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes la mènent. Cette observation est de la plus grande justesse... [...] Les scélérats mêmes qui paraissent conduire la révolution, n'y entrent que comme de simples instruments ; et dès qu'ils ont la prétention de la dominer, ils tombent ignoblement.»)

Ce jugement n’étonnera pas nos lecteurs dans la mesure où nous considérons ces dirigeants actuels comme complètement sous la coupe du Système, avec toutes les formes d’allégeance possible, et surtout les plus inconscientes, avec l’enfermement de l’intelligence, la subversion de la perception, l’incapacité par la sclérose et la paralysie du jugement de se débarrasser des schémas imposés ; par ailleurs, et ceci renforçant cela, le niveau qualitatif de ce personnel des directions politiques, – effectivement, plus un “personnel” que des “élites”, – est d’une bassesse également exceptionnelle, avec un entendement attaché au seul “comment” des choses, et le plus immédiat, le plus bas possible, et nullement intéressés par les questions fondamentales tournant autour du “pourquoi”, n’imaginant même pas que de telles questions puissent se poser.

Dans de telles conditions, une contraction qualitative du temps historique et une accélération également qualitative des événements rencontrent dans ces directions politiques un terrain fécond pour se manifester d’une façon irrésistible et dévastatrices pour elles, c'est-à-dire contre elles puisqu'à mesure parfaitement inverse de leur aveuglement et de l’enrichissement de leur incompréhension pathologique du sens de ces événements. Depuis des années, ces “élites“ débattent à propos des bourbiers irakien, afghan et iranien, exaltant les combats qui s’y déroulent et les pressions qui s’y exercent, comme si ces événements s’imposaient à elles comme des défis que leur “morale politique” nécessite de relever alors qu’elles les ont créés de toutes pièces, dans la plus complète confusion de pensées mystifiées et subverties. Désormais, ces directions se trouvent complètement prises à revers par une nouvelle structure crisique qui se développe dans des régions qu’elles jugent essentielles selon leurs piètres évaluations économico-stratégiques, dans un sens qu’elles n’ont jamais réellement envisagé comme possible malgré tous les “scénarios” théoriques à cet égard. Leurs réactions aux événements de Tunisie et d’Egypte exhalent jusqu’à la nausée le vide et la confusion des paroles formées selon une logique de marionnettes, manipulées simplement par la vigueur de ces événements de l’Histoire accélérée, à cause de ce qu’on doit désigner comme une sorte d’ébahissement du jugement qui caractérise la rupture totale de leur perception avec la vérité du monde.

On pourra se reporter, comme à une anecdote pathétique de dérision, à la réaction du parti républicain aux USA, qui consiste à applaudir et à saluer comme “la meilleure possible”, la non-politique ubuesque du président Obama (partisan, dans tous les cas jusqu'à vendredi dernier, à la fois d’un soutien modéré et critique à Moubarak et d’un soutien prudent et mesuré au peuple égyptien qui se soulève). Le degré d’ébahissement de la pensée de ce personnel politique correspond à l’absence complète de préoccupation pour la vérité de la situation du monde, au profit des stéréotypes du discours du Système. Le résultat général se résume finalement à cette reconnaissance d’impuissance devant ce phénomène de l’accélération de l’Histoire, telle que l’exprime l’un ou l’autre parlementaire républicain (dans Politico.com, le 30 janvier 2011) : «We’re still trying to get our hands around this. We’re not sure what to say yet. […] Things are moving so fast, it’s hard to really know what is happening [inside Egypt] with real certainty.» On notera que même ces piètres sapiens, par un mot qui leur échappe («Things are moving so fast»), rendent compte du phénomène de l’accélération métahistorique de l’Histoire.

Dignité des acteurs secondaires

En regard de la thèse courante d’une oppression organisée et délibérée d’“élites” diverses sur les populations, sur l’organisation sociale, sur la culture, sur l’information, etc., la vision que nous suggère cette hypothèse de la contraction du temps et de l’accélération de l’Histoire propose une interprétation exactement contraire. Même si ces “élites” tiennent les privilèges et les postes de direction, même si elles disposent des moyens de la puissance, elles sont incapables (elles sont devenues incapables) de rien en faire en fait de durabilité et de structuration à l’avantage du Système qu’elles servent, complètement dépourvues de toute capacité de décision et d’action. Elles sont devenues totalement parasitaires, toutes ces “élites”, y compris les patrons des grandes banques de Wall Street ou les généraux du Pentagone, et, par conséquent, incapables d’actions organisées, d’initiatives de réaffirmation originale et rédemptrice de leur pouvoir, etc. Elles sont mauvaises par association à la substance du Mal, non par substance elles-mêmes (c’est le Système de la “matière déchaînée” qui constitue cette substance), et donc impuissantes à véritablement organiser des actions de restauration au profit de l’entreprise commune. Leur seule possibilité est de tenir sur ce qu’elles imaginent être encore l’“ordre établi”, ce qui revient à s’arcbouter sur une planche pourrie rongée par les termites, installée à la bordure d’un précipice, au-dessus d’un vide abyssal.

La véritable bataille se déroule aujourd’hui entre ces structures paralysées et sclérosées qui forment le Système et sont elles-mêmes hors du contrôle des “élites”, puisqu’elles en sont en réalité les manipulatrices paralysantes, et les événements déchaînés par le grand courant métahistorique qui s’est levé, qui accélère l’Histoire et contracte le Temps, transformant la crise du Système et la crise de nos directions politiques par conséquent en une crise eschatologique. Un renversement classique de gouvernement, un changement de régime, etc., comme on en voit aujourd’hui, ne contient en soi aucune occurrence décisive, ne donne aucun enseignement politique de quelque importance que ce soit en confirmant assez banalement l’effet de situations déstructurées et oppressives que tout le monde connaît, mais fait plutôt figure d’une étape parmi d’autres de cet immense tremblement de terre dont l’issue est pour l’instant impossible à déterminer. C’est le cas de la chaîne d’événements qui va de la Tunisie à l’Egypte, comme avant cela l’affaire WikiLeaks/Cablegate ou l’émergence de Tea Party aux USA. Il est inutile de chercher cohérence et cohésion entre ces événements, qui forment des “systèmes antiSystème”, qui sont indépendants les uns des autres, qui n’ont d’intérêt que par leur participation à la poussée déstructurante exercée contre le Système dans le cadre de ce mouvement métahistorique général. Par contre, on jugera très haut le sens stratégique de ce même mouvement métahistorique d’accélération de l’Histoire, qui ne cesse de prendre à revers le Système, y compris dans le domaine terrestre de la stratégie pure (tout le Système, USA et Israël unis, tourné contre son Est, – Sud-Est et Nord-Est avec le Liban, l'Irak, l'Iran, l'Afghanistan, voire la Turquie, – brutalement menacé sur son Ouest, sur ses arrières fidèles, avec les mésaventures des vieux Ben Ali et Moubarak, en attendant la suite). D'une façon encore plus générale, il apparaît ainsi évident que cette puissante force métahistorique exploite à son avantage la tendance autodestructrice du Système, en accélérant la mise en évidence de ses faiblesses et de ses outrances.

Malgré leurs positions de faiblesse apparente, de dépendance des structures en place, d’acceptation imposée du Système, etc., les populations contraintes par le Système et ses “élites” tiennent une position de résistance infiniment plus efficace que toutes les initiatives dérisoires que peuvent leur opposer ces “élites”. La fragilité et la vulnérabilité de forces avérées comme protectrices des “élites”, telles que l’armée en Tunisie et en Egypte, devant les arguments et la persuasion des révoltes populaires auxquels elles se rallient presque aussitôt, est une mesure de la puissance de cette résistance. Certes, cette puissance des populations n’est réalisable et efficace que dans la mesure, justement, où elle s’exprime dans le sens de la résistance, dans le sens des forces métahistoriques, contre les structures du Système et les “élites” qui y sont accrochées, et sans qu’il faille attendre de résultat direct concret et décisif de leurs actions. Il n’est pas tant question d’autonomie de cette puissance populaire, que de participation au mouvement général d’accélération de l’Histoire qui, seule, connaît les perspectives de son action.

Cette hypothèse de la contraction du temps et de l’accélération de l’Histoire nous paraît tout à fait plausible et intéressante, même si elle suscite et affole jusqu’à l’hystérie le sarcasme des raisonneurs appointés du système dont les prévisions rationnelles se sont installées confortablement dans la description d’une utopie surréaliste, dans un cadre universel du jugement correspondant aux lignes de la forme de pensée instituée par la modernité, qui est la faux masque du Système qui conduit l’ensemble. Si nous poursuivons l’hypothèse, nous sommes conduits à d’autant plus justifier et renforcer notre démarche favorite en faveur de l’importance fondamentale de la psychologie. C’est en effet le seul domaine, exempt des interventions mystificatrices et faussaires de la raison humaine pervertie par le Système, qui, par le biais de la perception aiguisée et réalisée comme moyen favori de l’intellect pour supplanter une raison pervertie, peut rencontrer l’intuition qui permet de bien apprécier le produit de sa perception.

La psychologie est le seul “maillon” ouvert du processus intellectuel de l’individu, ouvert à la fois sur sa propre pensée, et sur le monde extérieur et sur l’évolution de la métahistoire. La psychologie est le seul relais qui permet d’injecter directement dans la pensée humaine le sens puissant de ce mouvement métahistorique d’accélération de l’Histoire. Il faut savoir en user.

Nous sommes des acteurs secondaires dans cet affrontement titanesque entre la métahistoire qui représente une riposte sans doute décisive de la Tradition contre le Système qui a annexé à son avantage, depuis au moins deux siècles, et dans une perspectives plus lointaines de plusieurs autres siècles, le développement de la civilisation. Peu importe, – même “secondaires”, il importe pour leur dignité que ces acteurs, ceux-là qui comprennent par intuition l’enjeu de cette crise, tiennent justement et courageusement leur rôle.

 

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